Un cri d'amour et de re­fus

Pour son troi­sième re­cueil, Zou­bei­da Khal­di pour­suit son oeuvre dans une fibre in­ti­miste et en­ga­gée. Li­bé­rée de ses baillons, face aux in­cer­ti­tudes de l'âge et aux mé­ta­phores de la poé­sie, l'au­teure dé­ploie ses bal­bu­tie­ments ici, ailleurs, hier et au-de­là

Le Temps (Tunisia) - - Arts & Culture - Ha­tem BOURIAL

Dé­ci­dé­ment, la poé­sie tu­ni­sienne de langue fran­çaise se porte plu­tôt bien. Nous en vou­lons pour preuve les nom­breux re­cueils qui pa­raissent avec une ré­gu­la­ri­té de mé­tro­nome et même si la mois­son n'est pas tou­jours de bon aloi, il n'en reste pas moins que ce flux d'oeuvres existe et semble du­rable. Pa­ru aux édi­tions Sa­har à Tu­nis, le troi­sième re­cueil de Zou­bei­da Khal­di est une bonne sur­prise, un texte qui coule de source et s'ins­crit dans le sillage d'une poé­sie à la fois ex­pres­sive et ou­verte. L'ou­vrage s'in­ti­tule "Bal­bu­tie­ments à l'ar­rière-sai­son", un titre évo­ca­teur qui ouvre sur un re­cueil ar­ti­cu­lé en trois grandes par­ties. Mé­ta­pho­ri­que­ment, les bal­bu­tie­ments cherchent à sou­li­gner la quête de Khal­di mise en re­gard avec l'âge tar­dif où elle a com­men­cé à ta­qui­ner les muses. Ain­si, dès le titre, l'au­teure ins­talle un rap­port de mo­des­tie avec son texte écrit alors que l'âge avan­cé peut ri­mer avec une ar­riè­re­sai­son de la beau­té et de la li­ber­té.

Le livre se dé­cline en trois temps.

D'abord, des bal­bu­tie­ments d'ici et d'ailleurs comme pour in­ves­tir le ter­ri­toire de la poé­sie. En­suite, les bal­bu­tie­ments d'un autre temps pour re­trou­ver les che­mins de la pa­role et les images du pas­sé simple. En­fin, les bal­bu­tie­ments d'un être qui à soixante-dix ans, compte ses voiles, brasse la pa­tience et hé­site à par­ler, s'ex­pri­mer, en­trer en poé­sie. En une cin­quan­taine de textes brefs, Zou­bei­da Khal­di place son dis­po­si­tif, re­trouve la trace de Sché­hé­ra­zade ou l'ef­froi de Dar Joued, cite An­ta­ra en évo­quant "l'humble ruis­seau qui coule goutte à goutte et de­vient tor­rent lors­qu'on lui barre la route". Se li­bé­rant de ses baillons, Khal­di parle et se ra­conte à tra­vers le poème.

Une quête de soi sur le sen­tier des mots

Elle as­sume que son re­cueil est un cri long­temps ré­pri­mé, un cri d'amour et de re­fus de toutes les in­jus­tices, sur­tout celles faites aux femmes. L'au­teure su­blime son

propre être par la poé­sie, s'ex­clame après s'être long­temps tue. Ce livre est "une fresque des souf­frances de celles qui ont ten­té de ré­sis­ter quand on a vou­lu vio­ler ou vo­ler leur vie et leurs sen­ti­ments. Zou­bei­da Khal­di s'y ex­prime sans am­bages, trans­cende le si­lence de l'en­fant de To­zeur qu'elle a été, de cette en­fant qui ne trou­ve­ra le sen­tier des mots que tard, bien tard, dans sa vie. An­gli­ciste, l'au­teure choi­sit de s'ex­pri­mer dans une langue fran­çaise simple et char­gée d'émo­tion et place son re­cueil sous le signe de la quête de soi. Avec ses textes courts et per­cu­tants, elle par­vient à sug­gé­rer, émou­voir, éveiller.

Pour ce troi­sième re­cueil, l'au­teure de "Ne meurs pas avant moi" (2014) et de "Et les mo­ments se le­vèrent ain­si" (2015) confirme l'es­sence de sa dé­marche im­pres­sion­niste et pro­fon­dé­ment hu­ma­niste. Au-de­là, elle nous chu­chote que ces bal­bu­tie­ments et "dé­lits de coeur" sont à lire avec son âme pour, jus­te­ment y re­trou­ver, les re­flets de toute poé­sie.

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