Les sombres des­seins de la cel­lule de Stras­bourg

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

On en sait dé­sor­mais plus sur la vaste opé­ra­tion de dé­man­tè­le­ment d’une cel­lule ter­ro­riste dor­mante, en France, qui avait été an­non­cée, lun­di 21 no­vembre, par le mi­nistre de l’in­té­rieur Ber­nard Ca­ze­neuve. Lors d’une confé­rence de presse, or­ga­ni­sée hier, le pro­cu­reur de la Ré­pu­blique de Pa­ris Fran­çois Mo­lins, est re­ve­nu sur ce dos­sier, alors que l’en­semble des garde-àvue des sept hommes in­ter­pel­lés en dé­but de se­maine entre Stras­bourg et Mar­seille, ont été le­vées ou sont ar­ri­vées au terme du maxi­mum lé­gal au­to­ri­sé. Suite à ces au­di­tions, cinq hommes ont été dé­fé­rés dans la jour­née et de­vaient être pré­sen­tés à un ma­gis­trat ins­truc­teur en vue de leur mise en exa­men. Deux autres ont été re­lâ­chés en mi­lieu de se­maine, le 22 no­vembre, a confir­mé le pro­cu­reur. Une in­for­ma­tion ju­di­ciaire a été ou­verte dans ce cadre pour « par­ti­ci­pa­tion à une as­so­cia­tion de mal­fai­teurs ter­ro­ristes en vue de la pré­pa­ra­tion de crimes d’at­teinte aux per­sonnes, d’ac­qui­si­tion, dé­ten­tion, trans­port, offre et ces­sion illé­gale d’armes et de mu­ni­tions de ca­té­go­ries A et B, le tout en réunion et en re­la­tion avec une en­tre­prise ter­ro­riste ».

Un com­man­di­taire com­mun

Alors qu’avait un temps été en­vi­sa­gée la piste d’une at­taque à cibles « mul­tiples », M. Mo­lins a in­di­qué que les in­ves­ti­ga­tions ne per­met­taient pas, en l’état, de confir­mer cette hy­po­thèse de ma­nière cer­taine, même si les hommes in­ter­pel­lés à Mar­seille et à Stras­bourg avaient des « ins­truc­tions com­munes ». De même, alors que les pre­miers élé­ments de l’en­quête ten­daient à prou­ver que tous ces hommes ne se connais­saient pas, les sai­sies in­for­ma­tiques et cel­lu­laires, ont per­mis de mon­trer qu’ils étaient en contact très étroits de­puis long­temps, en ré­seau fer­mé, sur une mes­sa­ge­rie cryp­tée, et une ligne té­lé­pho­nique dé­diée. Les hommes in­ter­pel­lés à Stras­bourg étaient par ailleurs tous amis d’en­fance. En re­vanche, ils n’avaient pas de « con­tacts di­rect » avec l’un des in­di­vi­dus in­ter­pel­lé à Mar­seille, Hi­cham E. 46 ans. Un Ma­ro­cain si­gna­lé au Por­tu­gal, son pays de ré­si­dence, pour ra­di­ca­li­sa­tion et qui a ten­té au moins une fois de se rendre à la fron­tière tur­co­sy­rienne. Le point com­mun entre ce der­nier et les hommes de Stras­bourg, était un com­man­di­taire ba­sé dans la zone ira­ko-sy­rienne. Un homme dont l’une des ku­nyas ou nom de code est « Abu Ali », se­lon nos in­for­ma­tions, fran­co­phone, qui au­rait pu être pré­sent aus­si en Tur­quie.

Une planque dans le bois de Mont­mo­ren­cy

Par­mi les cinq hommes in­ter­pel­lés, deux semblent avoir eu un rôle par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tant. Hi­cham M. et Yas­sin B., deux « re­tour­nées » pré­su­més. Ils au­raient com­men­cé à avoir l’in­ten­tion de par­tir en Sy­rie dès 2012. Mais ils n’au­raient sau­té le pas qu’en 2015. De­puis lors, « Abu Ali » se­rait res­té en contact avec eux et les au­rait gui­dés pas à pas jus­qu’au pro­jet d’at­ten­tat re­la­ti­ve­ment pré­cis dont la DGSI a em­pê­ché la mise en oeuvre.

Peu de temps avant leur ar­res­ta­tion, les deux « re­tur­nees », Hi­cham M. et Yas­sin B., s’étaient vus trans­mettre les co­or­don­nées GPS via une ap­pli­ca­tion cryp­tée d’une planque si­tuée dans le bois de Mont­mo­ren­cy dans le Val-d’oise. Une planque où ils au­raient pu ré­cu­pé­rer plu­sieurs ka­lach­ni­kovs et des mu­ni­tions. Alors qu’a un temps était in­di­qué que cette planque était un « piège » ten­du par la DGSI, dans le cadre d’un tra­vail d’in­fil­tra­tion me­né en lien avec le ser­vice in­ter­mi­nis­té­riel d’as­sis­tance tech­nique (SIAT) - le ser­vice qui gère les agents in­fil­trés - Fran­çois Mo­lins ne s’est pas ex­pri­mé sur cette mé­thode de tra­vail. « Je ne m’ex­pri­me­rai pas, pour des mo­tifs im­pé­rieux, vous le com­pren­drez, sur les tech­niques et ou­tils qui ont été spé­ci­fi­que­ment mis en place (...). Je m’y re­fuse, pour ne pas mettre en pé­ril notre ac­tion dans la lutte an­ti­ter­ro­riste », a-t-il dé­cla­ré. Par­ti­cu­la­ri­té du dos­sier, Hi­cham M. et Yas­sin B., n’avaient pas été re­pé­rés par les ser­vices de ren­sei­gne­ments lors de leur al­ler-re­tour en Tur­quie. Ils sont par­tis en­semble mais par un iti­né­raire in­ha­bi­tuel. Ils au­raient ain­si pris d’abord l’avion pour l’île de Chypre puis se­raient en­trés en Tur­quie par voie ma­ri­time, via le port de Mer­sin, alors que beau­coup de can­di­dats au dji­had ont long­temps uti­li­sé l’avion di­rec­te­ment pour Is­tan­bul ou la route. Sont-ils pas­sés cô­té sy­rien ? L’en­quête de­vra le dé­ter­mi­ner. Leur al­ler-re­tour n’au­rait en tout cas du­ré que quelques jours.

Une cible pré­cise qui reste

à dé­ter­mi­ner

Les quatre Stras­bour­geois avaient presque tous lar­ge­ment dé­pas­sé la tren­taine et étaient ori­gi­naires des quar­tiers po­pu­laires de la ville, no­tam­ment du Neu­hof. Hi­cham M., 37 ans, était ma­nu­ten­tion­naire et vi­vait chez ses pa­rents, Yas­sin B. était agent pé­ri­sco­laire, Sa­mi. B, 26 ans, fran­co-tu­ni­sien, tra­vaillait dans une épi­ce­rie et était père de trois en­fants. Le qua­trième, Za­cha­ria M., 35 ans, était fran­co-ma­ro­cain. Seuls deux d’entre eux avaient un ca­sier ju­di­ciaire, Sa­mi B. et Hi­cham M., avec res­pec­ti­ve­ment sept et six condam­na­tions à leur ac­tif. La cible pré­cise du pro­jet d’at­ten­tat reste en­core à dé­ter­mi­ner. Il n’est pas cer­tain qu’elle ait été très pré­cise au mo­ment des in­ter­pel­la­tions. Seule la date du pas­sage à l’acte du com­man­do de Stras­bourg était re­la­ti­ve­ment éta­blie : le 1er dé­cembre. Pour le reste, il s’agit plu­tôt de dé­duc­tions à par­tir de bor­nage té­lé­pho­nique, et de la consul­ta­tion des sites in­ter­net et re­cherches Google re­pé­rées dans les or­di­na­teurs et té­lé­phone sai­sis : y fi­gu­rait no­tam­ment des lieux de culte, le siège de la DGSI ou le 36 quai des Or­fèvres. Des adresses dans le 20e ar­ron­dis­se­ment et des cibles mi­li­taires ont aus­si été un mo­ment en­vi­sa­gées, ain­si que des ordres don­nés pour une ac­tion sur les Champs-ely­sées.

Al­lé­geances à L’EI

En per­qui­si­tion­nant les do­mi­ciles de tous ces in­di­vi­dus, les en­quê­teurs ont en tout cas dé­cou­vert chez les deux « re­tur­nees » pré­su­més, Hi­cham M. et Yas­sin B., des al­lé­geances claires à l’or­ga­ni­sa­tion Etat is­la­mique (EI). Chez le se­cond, a aus­si été re­trou­vée une arme de poing, un pis­to­let au­to­ma­tique, des char­geurs et des mu­ni­tions. Il y avait éga­le­ment chez Za­cha­ria M. un pis­to­let au­to­ma­tique et un pis­to­let-mi­trailleur ain­si que des mu­ni­tions. Les en­quê­teurs ont en­fin re­trou­vé té­lé­char­gée sur les té­lé­phones res­pec­tifs d’hi­cham M. et Yas­sine B. l’ap­pli­ca­tion Pé­ri­scope, qui per­met de se fil­mer tout en dif­fu­sant sa vi­déo en di­rect. Au­tant d’in­dices qui lais­saient en­tendre, se­lon le pro­cu­reur de la Ré­pu­blique de Pa­ris « l’im­mi­nence d’un pas­sage à l’acte».

L’en­trée des lo­caux de la Di­rec­tion gé­né­rale de la Sé­cu­ri­té in­té­rieure (DGSI) à Le­val­lois-per­ret, près de Pa­ris

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