«La justice a per­du la confiance de l’opi­nion publique et la mienne aus­si»

L’in­ter­view du di­manche avec Ah­med Souab, juge ad­mi­nis­tra­tif syn­di­ca­liste:

Le Temps (Tunisia) - - La Une -

Connu pour sa vi­ru­lence et ses po­si­tions hors du com­mun, Ah­med Souab est cri­ti­qué sur­tout par ses col­lègues qui l'ac­cusent, entre autres, d'avoir des in­cli­nai­sons po­li­tiques claires qui in­fluen­ce­raient son tra­vail. Alors que le pays vient de connaître les élec­tions his­to­riques du Con­seil Su­pé­rieur de la Ma­gis­tra­ture, l'ap­pa­reil ju­ri­dic­tion­nel est su­jet de plu­sieurs cri­tiques et ce suite, sur­tout, à l'an­nonce du ver­dict du non-lieu dans l'affaire de Lot­fi Na­guedh.

-Le Temps : Nous sommes au siège du Tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif et ce­la nous ren­voie à ses dif­fé­rents ver­dicts qui se font constam­ment nar­gués par la pré­si­dente de l’ins­tance vé­ri­té et di­gni­té (IVD), Si­hem Ben Sed­drine. N’existe-il au­cun moyen lé­gal pour in­ci­ter la pré­si­dente de L’IVD à res­pec­ter ces ver­dicts ?

Ah­med Souab: Po­li­ti­que­ment, on peut lui de­man­der des comptes. Le qua­trième pou­voir doit, aus­si, lui de­man­der des comptes. Cons­ti­tu­tion­nel­le­ment, l’as­sem­blée des re­pré­sen­tants du peuple (ARP) peut le faire puisque que l’ins­tance est te­nue par le dé­pôt d’un rap­port an­nuel et par des séances d’au­di­tion de la part des dé­pu­tés. Pé­na­le­ment, et à tra­vers l’ar­ticle 315 du Code pé­nal qui sti­pule que les actes émis par les au­to­ri­tés lé­gales doivent être ap­pli­qués. En cas d’in­ap­pli­ca­tion, la per­sonne concer­née peut être condam­née à une amende et à une peine de pri­son de quinze jours. Cet ar­ticle a été ap­pli­qué lors de l’affaire du chef de la Poste tu­ni­sienne à To­zeur. Néan­moins, une telle ac­ti­va­tion né­ces­site un cer­tain cou­rage de la part des ju­di­ciaires. On n’a rien à perdre à ce que l’in­té­res­sé dé­pose une ac­tion pé­nale contre la re­pré­sente lé­gale de L’IVD qui est sa pré­si­dente.

Il y a, par ailleurs, ce que l’on ap­pelle ‘la faute de ges­tion’ ; il existe une ju­ri­dic­tion mixte as­sez spé­ciale, la Chambre de dis­ci­pline fi­nan­cière qui est com­po­sée d’une fa­çon pa­ri­taire entre des juges fi­nan­ciers et des juges ad­mi­nis­tra­tifs. Cette Chambre condamne, par des amendes (condam­na­tion pé­nale), tout agent pu­blic cou­pable de faute de ges­tion à des sanc­tions qui se­ront sous­traites de ses ré­mu­né­ra­tions an­nuelles. La faute de ges­tion c’est tout acte ou fait ju­ri­dique qui en­trai­ne­rait des dé­penses non-im­po­sées par la loi ou qui en­trai­ne­rait la non­per­cep­tion des re­cettes lé­ga­le­ment dues. Par exemple, si toute per­sonne qui a un ju­ge­ment et qui dé­pose une ac­tion en an­nu­la­tion et en res­pon­sa­bi­li­té contre L’IVD de­vant le Tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif, lo­gi­que­ment, si le ju­ge­ment est clair – comme c’est le cas pour les af­faires de Zou­haier Ma­kh­louf, de Li­lia Bou­guir­ra et de Mus­ta­pha Baâ­zaoui –, L’IVD ou ce­lui qui as­su­me­rait sa res­pon­sa­bi­li­té après la fin de sa mis­sion dans une an­née ou deux, se­ra tra­duit par l’etat de­vant la Cour des comptes, de­vant la­dite Chambre.

L’ef­fec­ti­vi­té de la justice sans exé­cu­tion des ju­ge­ments c’est une vio­la­tion à l’etat de droit. Ce pa­ra­digme est dic­té de­puis la nuit des temps sur l’etat de droit dans la lettre d’omar Al Khat­tab à Abou Mous­sa Al Achaa­ri. L’IVD n’est pas la seule à avoir igno­ré les ver­dicts du Tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif ; le mi­nis­tère de l’in­té­rieur a fait la même chose en em­pê­chant la te­nue du congrès d’et­tah­rir. La justice est un trait conti­nu et c’est la règle de la règle.

-Cette Ins­tance vient d’or­ga­ni­ser les pre­mières séances d’au­di­tion pu­bliques des vic­times de l’op­pres­sion. Ces séances ont sur­tout été mar­quées par l’ab­sence des trois pré­si­dents. Y voyez-vous un mes­sage politique ?

Pour moi qui suis un fervent adepte de mon idéo­lo­gie qui est celle de l’etat de droit, qui a été vio­lé par Ha­bib Bour­gui­ba et par le ré­gime qui l’a sui­vi, je ne peux que dé­fendre l’ins­ti­tu­tion de la Justice tran­si­tion­nelle, ce­la est in­dis­cu­table. Les juges disent qu’il y a le fonc­tion­ne­ment de la justice et l’or­ga­ni­sa­tion de la justice. Quoi­qu’il y ait eu quelques polémiques sur le choix, no­tam­ment l’omis­sion des bles­sés des évé­ne­ments de Si­lia­na, ces séances sont sa­crées pour moi. Le pire c’est que Ben Sed­drine a ré­pli­qué, sur la ques­tion de l’ab­sence des vic­times de la che­vro­tine, qu’elle ne pou­vait pas in­vi­ter ces per­sonnes dont les af­faires sont en­core de­vant la justice. Or, toutes les af­faires qui ont été trai­tées lors des­dites séances sont, aus­si,

en­core de­vant la justice. On prend les per­sonnes pour des idiots mal­heu­reu­se­ment. Pour moi, c’est in­con­ce­vable que tout ce qui cris­tal­lise au su­jet de L’IVD soit sa pré­si­dente ; elle casse tous les membres et il existe une cer­taine myo­pie qui fait qu’une per­sonne écrase toute une ins­ti­tu­tion. J’ai tra­vaillé avec elle à l’oc­ca­sion d’un col­loque qui s’est te­nu à la Ci­té des sciences et j’ai du res­pect pour elle. Tou­te­fois, si l’on abuse de la légitimité his­to­rique, elle fi­nit par nous tuer comme ce­la a été le cas pour Bour­gui­ba. L’autre image c’est comme si on avait un compte en banque ; à l’ins­tant T+x, le dé­pôt ne peut ja­mais de­meu­rer sta­tique puis­qu’il y des frais qui vont se sous­traire du compte et qu’il y a des in­té­rêts qui vont bou­ger. Mal­heu­reu­se­ment, cer­taines per­sonnes qui fai­saient l’una­ni­mi­té mais qui, après la ré­vo­lu­tion, sont de­ve­nues iso­lées. C’est comme ce qui se passe avec Ni­daa Tounes ; il existe des per­sonnes qui nuisent à toute l’ins­ti­tu­tion et, si on n’ar­rive pas à les en dé­ta­cher, ce­la fi­ni­ra par tout bou­siller. La preuve c’est qu’en juillet der­nier, j’ai été obli­gé de pré­co­ni­ser des so­lu­tions, concer­nant le pro­jet de loi de la ré­con­ci­lia­tion éco­no­mique et fi­nan­cière, et j’ai été cri­ti­qué, fron­ta­le­ment de­vant la Com­mis­sion de la lé­gis­la­tion gé­né­rale, au su­jet de L’IVD. Tous les blocs par­le­men­taires étaient pré­sents à cette séance et le seul groupe à avoir dé­fen­du l’ins­tance c’était ce­lui du mou­ve­ment d’en­nahd­ha. Donc, il y a une res­pon­sa­bi­li­té his­to­rique et une al­liance ob­jec­tive qui ont don­né nais­sance à cette pré­si­dente de L’IVD et En­nahd­ha est obli­gée de ne pas s’en dé­ta­cher. Le fait que Ben Sed­drine ait pré­sen­té le rap­port an­nuel de l’ins­tance à Ra­ched Ghan­nou­chi avant de le pré­sen­ter aux trois pré­si­dences veut beau­coup dire. Cette perte de légitimité a fait que les fai­seurs d’opi­nion et les per­sonnes in­fluentes du pays ont pré­fé­ré se re­ti­rer des séances. La ce­rise sur le gâ­teau était, bien-sûr, l’ab­sence des trois pré­si­dents et on ne peut pas dire que, bien qu’ils soient tous les trois Ni­daïstes, à part le chef de l’etat qui fai­sait par­tie de l’an­cien ré­gime jus­qu’en 1992, ils sont de conni­vence avec le sys­tème de Ben Ali. On a un pu­ceau, qui est le chef du gou­ver­ne­ment, et on a un vieux de la vielle qui n’a ja­mais col­la­bo­ré avec Ben Ali, qui est Mo­ha­med En­na­ceur. Donc, l’ab­sence des trois pré­si­dents et d’une grande ma­jo­ri­té des fi­gures de la so­cié­té ci­vile consti­tue un aveu qua­si­ment express sur la non-adhé­sion de ces per­sonnes au su­jet du pro­ces­sus ac­tuel de la justice tran­si­tion­nelle.

-Le ver­dict du non-lieu pro­non­cé dans l’affaire de l’as­sas­si­nat de Lot­fi Na­guedh a em­pi­ré la crise de confiance entre l’opi­nion publique et l’ap­pa­reil ju­ri­dic­tion­nel. L’as­so­cia­tion des ma­gis­trats tu­ni­siens (AMT) a an­non­cé son sou­tien aux juges qui ont trai­té l’affaire et a ac­cu­sé tous ceux qui ont cri­ti­qué le ver­dict de vou­loir por­ter at­teinte à l’in­dé­pen­dance de la Justice. Qu’en pen­sez-vous ?

En tant que juge et je parle à mon nom, j’ai tou­jours pro­non­cé des ju­ge­ments en mon âme et conscience sur la base des lois for­melles qui, si elles sont iniques, sont hu­ma­ni­sées par une dose d’équi­té. Ma ju­ris­pru­dence et mon point-de-vue en termes de Droit n’ont ja­mais chan­gé. Le 14 jan­vier, j’ai été de­vant le mi­nis­tère de l’in­té­rieur, le lun­di d’après, nous avons or­ga­ni­sé la pre­mière réunion avec nos di­ri­geants de l’as­so­cia­tion au sein du Tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif à 9h30. Par ailleurs, j’ai été le der­nier à prendre le mi­cro lors du putsch, le 3 juillet 2005, pour dé­non­cer un tel acte illé­gal et illé­gi­time. Donc, per­sonne ne peut faire de sur­en­chère sur mon compte. Si je n’ai pas été ban­ni ou dis­per­sé sur une autre ré­gion de la Ré­pu­blique c’est parce que nous n’avons qu’un seul Tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif ba­sé à Tu­nis. La dif­fé­rence après la ré­vo­lu­tion c’est que j’ai la pa­role libre et que cette pa­role là,

c’est mon peuple qui en était l’unique au­teur, je ne dois ce­la à per­sonne. Vers le 21, nous avons ré­cu­pé­ré le lo­cal de l’as­so­cia­tion. A par­tir du 22, j’ai com­men­cé à no­ter des évé­ne­ments louches entre nos di­ri­geants his­to­riques et le mi­nis­tère. Vers le 29, il y avait un acte fon­da­teur de la Com­mis­sion de la dé­fense de la ré­vo­lu­tion avec tous les par­tis po­li­tiques et j’ai été sur­pris de voir notre As­so­cia­tion si­gner avec des par­tis po­li­tiques contre d’autres par­tis qui étaient dans le gou­ver­ne­ment no­tam­ment Al Ta­j­did et le PDP. C’est là qu’ont com­men­cé les dé­via­tions et les in­cli­nai­sons po­li­tiques. On a de­man­dé la te­nue d’un congrès re­fon­da­teur, nos di­ri­geants his­to­riques, en al­liance avec les au­teurs du putsch, ont re­fu­sé, un cer­tain mars 2011, dans l’as­sem­blée qui a réuni le plus de juges, ils étaient plus que mille à Tu­nis. L’été 2011, l’as­so­cia­tion a de­man­dé l’épu­ra­tion des juges cor­rom­pus de l’ap­pa­reil ju­ri­dic­tion­nel. Après avoir créé une com­mis­sion, l’as­so­cia­tion a ar­rê­té une liste com­pre­nant trois cent juges soit, à l’époque, plus que 15% des juges ju­di­ciaires. Presque per­sonne n’a été ren­voyé sauf les 78 de Bhi­ri, dont une bonne par­tie a re­pris ses fonc­tions. De là a com­men­cé les chan­tages et l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion des juges cor­rom­pus dans les actes et ob­jec­tifs des di­ri­geants his­to­riques de l’as­so­cia­tion. Lorsque , à cette époque, j’ai dé­non­cé la cor­rup­tion exis­tante dans le sec­teur, tout le monde, et sur­tout l’as­so­cia­tion, se sont dres­sés contre moi. C’est seule­ment main­te­nant qu’ils avouent que cette cor­rup­tion existe, ce qui ex­plique la len­teur et les dys­fonc­tion­ne­ments ma­ni­festes dans beau­coup de dos­siers no­tam­ment ceux d’ab­del­fat­tah Amor, l’affaire de Si­lia­na, les as­sas­si­nats po­li­tiques et l’agres­sion contre le lo­cal de L’UGTT du 4 dé­cembre. Main­te­nant qu’ils ont per­du une bonne par­tie des élec­tions du Con­seil su­pé­rieur de la ma­gis­tra­ture (CSM), ils avouent en­fin qu’en­nahd­ha a pris mille fonc­tions (l’in­ter­view d’ah­med Rah­mou­ni à Ekher Kha­bar) et que c’est la par­tie cor­rom­pue de l’an­cien ré­gime, qui sur­vit tou­jours dans l’ap­pa­reil, qui a été l’au­teure du putsch de 2005. La justice a per­du la confiance de l’opi­nion publique et la mienne aus­si. Je vous donne deux exemples : le pre­mier, c’est lorsque nous, juges ad­mi­nis­tra­tifs syn­di­ca­listes, avons boy­cot­té le con­seil su­pé­rieur de la justice ad­mi­nis­tra­tive sur la base du fait que ce­la fonc­tionne en­core avec les lois du des­po­tisme cor­rom­pu pré­si­dé par le pou­voir exé­cu­tif. On a ac­tion­né une pro­cé­dure dis­ci­pli­naire à notre en­contre clai­re­ment en­cou­ra­gée par L’AMT qui avait te­nu une confé­rence de presse dé­diée à cet ef­fet. Le deuxième exemple, ré­side en les deux af­faires qui ont beau­coup se­coué l’opi­nion publique ; l’affaire de To­zeur et celle de Kairouan. Cette der­nière a don­né, dans des dé­lais scan­di­naves, une peine com­plé­men­taire qui se ré­sume en un ban­nis­se­ment de la ville en ques­tion alors que cette sanc­tion est illé­gale parce qu’elle n’est pas pré­vue par le Code pé­nal. L’AMT et sa pré­si­dente ont dé­fen­du ce ver­dict. La deuxième, qui est celle de To­zeur, a don­né un abus ma­ni­feste du juge sur un pe­tit fonc­tion­naire. Yadh Ben Achour l’a dit de­puis 2012 ; on est in­cré­dule de­vant une justice à deux vi­tesses. Nous avons des ju­ge­ments qui sont li­qui­dés en pre­mière ins­tance et en ap­pel en quelques mois et d’autres qui durent pen­dant des an­nées. Le ver­dict de Kairouan nous laisse dé­duire qu’il existe une ar­rière pen­sée idéo­lo­gique de la part du juge qui a pro­non­cé la peine com­plé­men­taire ; ce ju­ge­ment est très ré­vé­la­teur. A chaque coup, même s’il y a une ca­tas­trophe, il n’y a que L’AMT qui sort pour dé­fendre ce genre de ver­dict. Ce cor­po­ra­tisme, qui est un syn­di­ca­lisme dé­voyé, nuit beau­coup à la so­cié­té qui en souffre. Pour re­ve­nir à votre ques­tion, un juge, pour pas­ser de sa po­si­tion lé­gale à sa po­si­tion lé­gi­time, doit, d’une fa­çon ou d’une autre, per­mettre à la so­cié­té ci­vile, aux ac­teurs po­li­tiques et aux hommes de Droit, de dé­battre de ses ver­dicts. Si toi en tant que juge, tu as émis un ju­ge­ment en ton âme et conscience, bien fon­dé sur­tout lorsque tu sais que c’est une affaire qui di­vise l’opi­nion publique, tu dois dé­fendre ton ver­dict et, si tu réus­sis à le faire, je peux te dire que tu es à même de prendre la pa­role en pu­blic et de dé­fendre ton ju­ge­ment ! Moi je l’ai fais dans deux af­faires ; la pre­mière c’était lors des élec­tions du 23 oc­tobre 2011 lorsque L’ISIE a re­pris cinq sièges à Al Arid­ha (ac­tuel Cou­rant de l’amour). Nous avons per­mis à Al Arid­ha de ré­cu­pé­rer ses sièges et j’étais sor­ti dé­fendre mon ver­dict le len­de­main sur Ness­ma. J’avais tout dit et per­sonne n’a pu me ré­pondre bien que, sur le même pla­teau, les avo­cats des deux par­ties étaient pré­sents. La se­conde fois c’était lorsque nous étions en crise fron­tale avec L’ANC – et là je rap­pelle que les di­ri­geants d’en­nahd­ha qui disent au­jourd’hui qu’ils n’ose­ront ja­mais cri­ti­quer les ver­dicts de la Justice qu’ils nous avaient eux mêmes lyn­chés au cours de cette affaire. Ra­ched Ghan­nou­chi avait dit ‘le Tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif est en train de pa­ra­ly­ser la marche de la tran­si­tion dé­mo­cra­tique’ – et que j’étais sor­ti sur tous les pla­teaux dé­fendre nos po­si­tions sur L’ISIE et sur les primes des par­le­men­taires. Donc, mo­rale de l’his­toire, ma li­ber­té d’ex­pres­sion en tant que juge et en tant que ci­toyen est to­tale et je ne vois au­cune ob­jec­tion à ce que les ver­dicts soient dis­cu­tés à condi­tion, bien-sûr, de ne pas dif­fa­mer les per­sonnes et d’avoir un mi­ni­mum de culture ju­ri­dique. -Pen­sez-vous que le CSM re­pré­sente une lueur d’es­poir dans tout ce chaos que vit l’ap­pa­reil ju­ri­dic­tion­nel ?

Le CSM pro­vi­soire de la justice ju­di­ciaire, se­lon l’ar­ticle 148 pa­ra­graphe 8, conti­nue ses fonc­tions jus­qu’à l’achè­ve­ment de la com­po­si­tion du CSM. Donc, le fait d’avan­cer quelques no­mi­na­tions est ma­ni­fes­te­ment an­ti­cons­ti­tu­tion­nel. C’est le der­nier sou­pir avant la mort de ce Con­seil pro­vi­soire qui est en rap­port or­ga­nique avec L’AMT ; ils veulent chan­ger la com­po­si­tion du CSM.

J’ai tou­jours dit qu’en ver­tu de la Cons­ti­tu­tion, notre CSM a plus de pou­voir que le CSM fran­çais. Une fois qu’il se­ra mis sur pied, j’y se­rai, sauf si on me fait un sale coup, mal­gré moi, en tant que membre ès-qua­li­té. J’es­père que le chef du gou­ver­ne­ment ne va­li­de­ra pas les pro­po­si­tions de no­mi­na­tion du Con­seil pro­vi­soire et que le CSM prenne ses fonc­tions dans les plus brefs dé­lais. Une fois l’achè­ve­ment de la com­po­si­tion, qui est, ju­ri­di­que­ment, ache­vée le 14 no­vembre (quand les ré­sul­tats dé­fi­ni­tifs ont été an­non­cés par L’ISIE), fait, le Con­seil pro­vi­soire fonc­tion­ne­ra comme un gou­ver­ne­ment de ges­tion des af­faires cou­rantes. Après le ser­ment et la te­nue de sa pre­mière séance, il au­ra plein de pou­voirs pour de­ve­nir un ac­teur dé­ter­mi­nant et dé­ci­sif dans l’or­ga­ni­sa­tion de la justice avec ses trois ordres. Nor­ma­le­ment, il ne va y avoir que des syn­di­cats pour dis­cu­ter des con­di­tions de tra­vail et, sur­tout, pour ar­ri­ver au­tant que pos­sible à as­soir une vie de sa­laire in­dé­pen­dante. C’est l’un des cri­tères de l’in­dé­pen­dance de la justice dans le monde sur­tout quand on sait que le juge tu­ni­sien est à peu près clas­sé 200/201 pays. Je crois qu’il n’y a que le Ban­gla­desh qui est der­rière nous. L’AMT, qui est en perte ma­ni­feste de sa légitimité, de­vien­drait une es­pèce de mu­tuelle. Il s’agit d’une courbe his­to­rique contre la­quelle per­sonne ne peut rien. J’étais en France avec des syn­di­ca­listes qui m’ont ex­pli­qué qu’il s’agit de la même tra­jec­toire que celle qu’a connue la France.

-L’impunité dans la­quelle baigne le pays est-elle une consé­quence di­recte de l’état des lieux ac­tuel de la Justice ?

Avec la légitimité his­to­rique de notre As­so­cia­tion, on au­rait dû être, comme l’est L’UGTT, la lo­co­mo­tive de la so­cié­té ci­vile. On a ra­té cette oc­ca­sion his­to­rique. Si on avait bien gé­ré notre As­so­cia­tion, il n’y au­rait pas eu un Quar­tet du prix No­bel.

Pour l’impunité, la clé de la pri­son, c’est le juge ! Notre rôle, c’est le rôle fi­nal, dé­ci­sif et car­di­nal et on a été hors du coup. Quand il y a un ex­cès du cor­po­ra­tisme, il n’y a plus d’au­to­cri­tique. Il existe plu­sieurs autres fac­teurs qui entrent en compte, c’est vrai, mais le cor­po­ra­tisme est un fait. Ces dys­fonc­tion­ne­ments ma­ni­festes et cette justice à deux vi­tesses re­pré­sentent des signes cli­niques et pa­tho­lo­giques scan­da­li­sant et scan­da­leux d’une impunité de­vant la justice et le pre­mier res­pon­sable, qui ne peut être que pro­por­tion­nel au pou­voir de dé­ci­sion, c’est nous les juges. Nous avons tra­hi notre peuple et nous avons tra­hi un slo­gan qu’ont a scan­dé le 12 fé­vrier 2011: à bas la justice du pou­voir et vive celle du peuple.

- Cette der­nière ques­tion n’était pas pro­gram­mée mais comme vous avez ici un sty­lo de Hz­zeb Et­tahr­rir, on vou­drait bien avoir votre avis sur ce par­ti contesté par plu­sieurs.

Je n’as­siste ja­mais aux ac­ti­vi­tés po­li­tiques même celles des par­tis des­quels je me sens proche. J’ai mes convic­tions et mon back­ground politique. Je suis po­li­ti­sé de par ma for­ma­tion et de par ma fa­mille qui a tou­jours été in­té­res­sée par la chose publique. Quand je vais vo­ter, je ne tire pas au sort ! Néan­moins, je n’ai ja­mais été lié or­ga­ni­que­ment, de­puis ma nais­sance, à au­cun par­ti politique et ce­la se­rait dif­fi­cile que je le fasse après ma re­traite. Je suis pour l’etat ci­vil, pour l’etat de droit, je suis pro­gres­siste et so­cia­liste. Ce sont mes convic­tions po­li­tiques. Tou­te­fois, quand je suis dans la rue, je ren­contre et je dis­cute avec tous ceux qui veulent bien ve­nir me par­ler. Lorsque j’entre au Tri­bu­nal, je mets à cô­té toutes mes convic­tions po­li­tiques et je de­viens juge. C’est ce qui m’a un peu per­mis de bé­né­fi­cier d’une cer­taine cré­di­bi­li­té qui a été re­con­nue même par En­nahd­ha. L’AMT m’a at­ta­qué sur ces points et ses di­ri­geants ont même as­su­ré, à la veille des élec­tions de 2014, que je ne de­vrais pas être membre du Con­seil élec­to­ral parce qu’ « il a des in­cli­nai­sons po­li­tiques évi­dentes et pro­non­cées » . A l’époque, cer­tains di­ri­geants d’en­nahd­ha m’ont contac­té pour m’ex­pri­mer leur confiance. Quand j’entre ici, je de­viens juge pour tout le monde et tous ceux qui frappent à ma porte sont les bien­ve­nus. Je suis au ser­vice pu­blic et ceux qui viennent me voir sont des jus­ti­ciables contri­buables et c’est eux qui paient des im­pôts et qui me paient donc mon sa­laire.

Pour moi qui suis un fervent adepte de mon idéo­lo­gie qui est celle de l’etat de droit, qui a été vio­lé par Ha­bib Bour­gui­ba et par le ré­gime qui l’a sui­vi, je ne peux que dé­fendre l’ins­ti­tu­tion de la Justice tran­si­tion­nelle, ce­la est in­dis­cu­table. Si l’on abuse de la légitimité his­to­rique, elle fi­nit par nous tuer comme ce­la a été le cas pour Bour­gui­ba. Le cor­po­ra­tisme, qui est un syn­di­ca­lisme dé­voyé, nuit beau­coup à la so­cié­té qui en souffre. Nous avons tra­hi notre peuple et nous avons tra­hi un slo­gan qu’on a scan­dé le 12 fé­vrier 2011: à bas la justice du pou­voir et vive celle du peuple.

En­tre­tien conduit par Sal­ma BOU­RAOUI

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