L'ef­fa­ce­ment

Le Temps (Tunisia) - - Monde -

Fi­del Cas­tro

Mort dans le si­lence du soir, rat­tra­pé par le grand âge, après avoir été pen­dant plus de 60 ans une pro­di­gieuse épine au pied des États-unis… Fi­del Cas­tro res­te­ra un mythe, puisque ain­si en dé­ci­de­ra une cer­taine lec­ture de l’his­toire, mais les Cu­bains, eux, ont au moins l’as­su­rance au­jourd’hui qu’il était bel et bien mor­tel. Son dé­cès n’an­nule pas le ré­gime au­to­ri­taire qu’il a bâ­ti ; il n’en li­bé­re­ra pas moins la pa­role. Sur les ré­seaux so­ciaux et les sites d’op­po­si­tion en ligne, peu ac­ces­sibles au com­mun des Cu­bains, la dis­si­dence s’ex­pri­mait en fin de se­maine face à la déi­fi­ca­tion dans la­quelle le ré­gime et une par­tie de l’opi­nion in­ter­na­tio­nale s’ap­prêtent à en­ve­lop­per el co­man­dante : « L’his­toire ne l’ac­quit­te­ra pas », ti­trait Cu­ba­net, en clin d’oeil au cé­lèbre« Con­dam­nez-moi, peu im­porte ; l’his­toire m’ac­quit­te­ra », so­len­nel­le­ment pro­non­cé par Fi­del Cas­tro à son pro­cès en 1953, sui­vant l’at­taque ra­tée contre la ca­serne de la Mon­ca­da, à San­tia­go de Cu­ba. Sur Twit­ter, la blo­gueuse et jour­na­liste in­dé­pen­dante Yoa­ni San­chez a écrit avec nuance : « Cer­tains prennent congé de lui avec dou­leur, d’autres avec sou­la­ge­ment, mais la grande ma­jo­ri­té avec une touche d’in­dif­fé­rence… Au pe­tit ma­tin, le si­lence s’étend, la peur est pal­pable dans l’at­mo­sphère, des jours com­pli­qués nous at­tendent. » Et elle ajoute : « Nous avons sur­vé­cu à Fi­del Cas­tro. […] L’homme qui a dé­ci­dé chaque dé­tail de la Cu­ba où je suis née et j’ai gran­di n’est plus là : une étrange lé­gè­re­té s’étend sur l’île. » Une étrange lé­gè­re­té… En at­ten­dant que la pa­role se li­bère et qu’elle se dé­mo­cra­tise un peu, puisque le peuple cu­bain au­ra bien ap­pris pen­dant toutes ces dé­cen­nies à in­té­rio­ri­ser son op­po­si­tion, il faut bien par­ler de l’homme, comme il était en ef­fet un one man show, bouf­fi d’or­gueil de l’avis même de ceux qui l’adu­laient, in­ca­pable d’ad­mettre ses torts. Un mau­vais per­dant, di­sait son ami Ga­briel García Már­quez. Un homme qui vou­lait tou­jours avoir rai­son — une at­ti­tude lui fe­ra com­mettre des gestes aux im­pacts dé­vas­ta­teurs pour la po­pu­la­tion dans le champ du dé­ve­lop­pe­ment agri­cole, no­tam­ment. Il ne s’agit pas ici de mi­ni­mi­ser le moin­dre­ment le dé­ni d’au­to­dé­ter­mi­na­tion in­duit par l’odieux em­bar­go im­po­sé par les États-unis de­puis le dé­but des an­nées 60. Fi­del Cas­tro fait sa ré­vo­lu­tion en 1959 et chasse la dic­ta­ture de Ba­tis­ta dans un contexte où Wa­shing­ton et les in­té­rêts com­mer­ciaux qu’il dé­fend nient — et conti­nue­ront long­temps de nier — les droits de la per­sonne et dé­mo­cra­tiques par­tout en Amé­rique la­tine. Cinq ans plus tôt, en 1954, le pré­sident pro­gres­siste du Gua­te­ma­la, Ja­co­bo Ar­benz, avait été ren­ver­sé dans un coup d’état fo­men­té par la CIA. En 1973 au Chi­li, au tour de Sal­va­dor Al­lende… Cas­tro au­ra été en­cen­sé à juste titre au sein de la gauche la­ti­no-amé­ri­caine pour la ré­sis­tance sa­lu­taire et ins­pi­rante qu’il a op­po­sée pen­dant un de­mi-siècle, en pied de nez, aux dik­tats amé­ri­cains. Pour au­tant, il faut faire preuve d’aveu­gle­ment idéo­lo­gique pour mettre toute la dé­rive au­to­ri­taire de Cas­tro sur le dos de l’em­bar­go amé­ri­cain. Cet em­bar­go au­ra eu le dos bien large. Et c’est peut-être là l’er­reur la plus triste et la plus dé­so­lante qu’ait com­mise ce fruit sin­gu­lier de l’his­toire contem­po­raine que fut Fi­del Cas­tro : que Cu­ba sous son joug ait été dans le monde un fais­ceau d’op­po­si­tion ré­si­liente aux lois de l’im­pé­ria­lisme amé­ri­cain, et qu’à l’in­té­rieur de l’île, il ait pris soin de ma­nière ex­tra­or­di­naire de la san­té et de l’édu­ca­tion de la po­pu­la­tion, mais qu’au nom de l’« uni­té du peuple » et de la« di­gni­té na­tio­nale », il n’ait ja­mais ac­cep­té d’ou­vrir la porte aux droits po­li­tiques de ceux et celles qui, dans la so­cié­té cu­baine et l’église ca­tho­lique, lui pré­sen­taient des ob­jec­tions lé­gi­times. D’où la fos­si­li­sa­tion du ré­gime cas­triste, pen­dant qu’ailleurs en Amé­rique la­tine, les so­cié­tés ci­viles et les droits dé­mo­cra­tiques se dé­ve­loppent, par à-coups certes, mais se dé­ve­loppent tout de même. Avait-il le choix ? Oui. L’URSS n’existe plus. Cu­ba n’est plus pri­son­nière de la dy­na­mique de la guerre froide. De­puis au moins vingt ans. Peut-être a-t-il vou­lu mou­rir plu­tôt d’avoir à com­po­ser avec l’ar­ri­vée du pré­sident Do­nald Trump, iro­nise The Na­tion, jour­nal de gauche amé­ri­cain. Au cré­pus­cule de sa vie, Fi­del a maintes fois mis en garde ses com­pa­triotes, non sans rai­son, contre le« fas­cisme néo­li­bé­ral » qui ris­quait de pol­luer la so­cié­té cu­baine avec le dé­gel amor­cé sous Oba­ma. On at­tend du plus prag­ma­tique Raúl Cas­tro qu’il avance sur la voie de ce ré­chauf­fe­ment, mais de fa­çon très pru­dente, s’agis­sant de pré­ser­ver les in­té­rêts du ré­gime. Qui vou­drait voir Cu­ba, par ailleurs, de­ve­nir la dé­mo­cra­tie ma­lade qu’elle de­vient aux États-unis de M. Trump ?

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