«Vous n’avez pas fini d’en­tendre par­ler de la FIJ en Tu­ni­sie pen­dant au moins 2 ans!»

Le Temps (Tunisia) - - La Une - Propos recueillis par Rym BENAROUS

Ce n’est pas la pre­mière fois qu’il vi­site la Tu­ni­sie. En juillet der­nier, il était dé­jà ve­nu rendre hom­mage à Ne­ji­ba Ham­rou­ni, an­cienne Pré­si­dente du Syn­di­cat Na­tio­nal des Jour­na­listes Tu­ni­siens (SNJT), dé­cé­dée quelques se­maines plus tôt. Il avait éga­le­ment ren­du vi­site à la fa­mille de la dé­funte. Un grand mo­ment d’émo­tion, me confie­ra-t-il. Lui, c’est An­tho­ny Bel­lan­ger, jour­na­liste, his­to­rien et syn­di­ca­liste fran­çais. Depuis 2014, il a re­joint la Fé­dé­ra­tion In­ter­na­tio­nale des Jour­na­listes (FIJ). Il y oc­cupe ac­tuel­le­ment le poste de Se­cré­taire Gé­né­ral et c’est à ce titre qu’il a été convié par le SNJT, pour as­sis­ter au dé­mar­rage de son 4ème Congrès. Pro­fi­tant de sa pré­sence en Tu­ni­sie, Le Temps a in­ter­viewé An­tho­ny Bel­lan­ger et l’a ques­tion­né no­tam­ment sur les me­naces qui pèsent sur la li­ber­té de la presse en Tu­ni­sie et le rôle des po­li­tiques à ce propos.

Le Temps : Vous êtes Se­cré­taire Gé­né­ral de la FIJ. Etes­vous là pour su­per­vi­ser le dé­rou­le­ment du 4ème Congrès du SNJT ? An­tho­ny Bel­lan­ger :

Je ne suis pas membre du syn­di­cat tu­ni­sien et je ne peux, en au­cun cas, pré­tendre jouer le rôle de su­per­vi­seur lors de ce congrès à l’is­sue du­quel se­ra élu le nou­veau bu­reau exé­cu­tif. J’ai tout sim­ple­ment ré­pon­du fa­vo­ra­ble­ment à l’in­vi­ta­tion du pré­sident sor­tant du SNJT, Né­ji Bgh­rou­ri, qui est d’ailleurs membre du bu­reau exé­cu­tif de la FIJ. Ma pré­sence est sur­tout sym­bo­lique car je re­pré­sente les 600.000 jour­na­listes du monde. Je suis juste un ob­ser­va­teur et un fa­ci­li­ta­teur. D’ailleurs, sa­me­di ma­tin, je re­prends le che­min de Bruxelles et n’as­sis­te­rai pas au vote. Par contre, je sui­vrai avec grand in­té­rêt le ré­sul­tat des élec­tions di­manche et je suis per­sua­dé que le sys­tème dé­mo­cra­tique mis en place au sein du SNJT, depuis quelques an­nées, por­te­ra ses fruits et que le meilleur res­sor­ti­ra des urnes. Il est clair que per­son­nel­le­ment, je n’ai pas de po­si­tion par rap­port à l’is­sue des votes. Je peux juste té­moi­gner des ef­forts four­nis par l’équipe sor­tante aus­si bien en Tu­ni­sie qu’au sein de la FIJ.

Jus­te­ment, depuis quelques temps, nous as­sis­tons à une re­vi­vi­fi­ca­tion des re­la­tions entre le SNJT et la FIJ. Est-ce bien le cas?

La Tu­ni­sie jouit d’une place pri­vi­lé­giée au sein de la FIJ et ce qui est sûr c’est que vous n’avez pas fini d’en­tendre par­ler de la Fé­dé­ra­tion pen­dant au moins deux autres an­nées et pour cause ! D’abord, en no­vembre pro­chain, il a été dé­ci­dé de réunir le co­mi­té exé­cu­tif de la FIJ à Tu­nis. De plus, la Tu­ni­sie abri­te­ra, en juin 2019, le 30ème congrès mon­dial de la FIJ. Pour la pre­mière fois depuis la créa­tion de la Fé­dé­ra­tion, le congrès se tien­dra dans un pays arabe et en Afrique. Ce n’est pas rien sur­tout que le monde arabe est consi­dé­ré comme l’une des ré­gions les plus dan­ge­reuses au monde pour les jour­na­listes et qu’en 25 ans, près de 700 pro­fes­sion­nels y ont per­du la vie. La te­nue de ce congrès à Car­thage ne fe­ra que ren­for­cer le po­si­tion­ne­ment du SNJT et pla­ce­ra la Tu­ni­sie au coeur du monde car plus d’une cen­taine de mé­dias in­ter­na­tio­naux se­ront sur place et tous sui­vront avec at­ten­tion le dé­rou­le­ment de cet évé­ne­ment.

Quelles sont les grandes lignes du congrès de 2019 ?

En 2011, la Tu­ni­sie a réus­si à se dé­bar­ras­ser d’un sys­tème po­li­tique in­to­lé­rable dans un sys­tème de non vio­lence et de pa­ci­fisme grâce à une col­la­bo­ra­tion entre les dif­fé­rentes en­ti­tés et no­tam­ment avec tous les syndicats dont le SNJT. Cette ex­pé­rience mé­rite d’être men­tion­née et louée. Main­te­nant, huit ans après cette ré­vo­lu­tion, il est im­por­tant que la FIJ vienne sur place pour faire un point sur l’état de la presse et sur l’état gé­né­ral et no­tam­ment po­li­tique du pays. Il est clair que nous n’al­lons pas lors de ce congrès ré­gler tous les pro­blèmes des jour­na­listes en Tu­ni­sie mais nous al­lons ten­ter de rap­pe­ler aux ci­toyens et aux di­ri­geants l’im­por­tance des mé­dias comme vec­teurs de la dé­mo­cra­tie et pour­quoi il est cru­cial de lais­ser les jour­na­listes tra­vailler en toute li­ber­té et sé­cu­ri­té. De même, du­rant ce congrès in­ter­na­tio­nal, nous al­lons rendre hom­mage à Ne­ji­ba Ham­rou­ni mais aus­si aux deux col­lègues tu­ni­siens por­tés dis­pa­rus en Li­bye depuis sep­tembre 2014 et dont nous es­pé­rons tou­jours avoir des nou­velles. Nous au­rons éga­le­ment une pen­sée pour tous les jour­na­listes, à tra­vers le monde, morts, kid­nap­pés ou crou­pis­sant en pri­son et ce, lors d’une ac­tion pu­blique col­lec­tive dans la rue. En France, l’an­née der­nière, lors du congrès d’an­gers, nous avons fait une marche blanche si­len­cieuse, rose à la main, en hom­mage à tous nos confrères tom­bés. C’était un mo­ment très fort de mé­moire et de re­cueille­ment.

Quelles me­naces pèsent sur la li­ber­té de la presse en Tu­ni­sie ?

Nous sa­vons que plu­sieurs jour­na­listes tu­ni­siens ont su­bi et conti­nuent de su­bir des me­naces et des agres­sions et sont même par­fois condam­nés à des peines d’em­pri­son­ne­ment. Ce­ci est un constat main­te­nant nous sa­vons aus­si que le SNJT n’est pas can­ton­né dans sa pe­tite bulle, qu’il dé­nonce ré­gu­liè­re­ment ce qu’il yaà dé­non­cer et qu’il dé­fend les jour­na­listes mais aus­si se bat sur d’autres fronts syn­di­caux, so­ciaux, droits-de-l’hom­mistes et autres : aug­men­ta­tions sa­la­riales, amé­lio­ra­tion des condi­tions de tra­vail, éga­li­té des chances entre les hommes et les femmes, etc. A la FIJ, nous avons un bu­reau spé­cial ré­per­to­riant tous les abus dont sont vic­times les jour­na­listes et nous ob­ser­vons de près ce qui se passe dans le monde. J’avoue que, par­fois, nous re­gar­dons avec in­quié­tude l’évo­lu­tion de la si­tua­tion de la li­ber­té de la presse en Tu­ni­sie. Je pense qu’à un cer­tain mo­ment, il fau­dra ta­per du poing et qu’il fau­dra à cha­cun d’as­su­mer ses res­pon­sa­bi­li­tés sans in­ter­fé­rer dans celles des autres. Un jour­na­liste ne peut pas cor­rec­te­ment faire son tra­vail s’il a per­pé­tuel­le­ment une épée de Da­mo­clès au-des­sus de la tête. C’est clair que ce­la ne concerne pas tous les jour­na­listes et mé­dias en Tu­ni­sie mais les chiffres sont par­lants et les faits sont là pour nous rap­pe­ler qu’il est urgent que ce­la cesse pour ceux qui font l’ob­jet de me­naces conti­nues.

La FIJ in­ter­vien­dra-t-elle à ce propos ?

Il est clair qu’avant le congrès in­ter­na­tio­nal de 2019, je mè­ne­rai une dé­lé­ga­tion au­près du Pré­sident de la Ré­pu­blique et du mi­nistre de la Jus­tice pour les in­ter­ro­ger sur l’état de la li­ber­té de la presse, de­man­der des comptes et de­man­der à ce que les agres­sions, les in­ti­mi­da­tions et les abus contre les jour­na­listes cessent pour leur per­mettre de faire cor­rec­te­ment leur tra­vail. Je n’in­vente rien et je ne ne veux pas noir­cir le ta­bleau mais les faits sont avé­rés, preuves à l’ap­pui et je ré­pète que la si­tua­tion semble vrai­ment pré­oc­cu­pante.

Lors de son der­nier dis­cours, le Pré­sident Es­seb­si a de­man­dé aux mé­dias d’ai­der à sta­bi­li­ser a si­tua­tion gé­né­rale en Tu­ni­sie. Qu’en pen­sez-vous ?

Les mé­dias et les jour­na­listes ne sont pas là pour ai­der les po­li­tiques. Le jour­na­liste a pour mis­sion prin­ci­pale de rendre compte d’une si­tua­tion et de par­ta­ger une in­for­ma­tion qu’il au­ra re­cou­pée et sur la­quelle il au­ra tra­vaillé long­temps. Il n’est pas là pour ai­der un pou­voir po­li­tique, éco­no­mique ou ju­di­ciaire. Le jour­na­liste ne de­mande rien de plus que de pou­voir par­tir en re­por­tage sur ter­rain, de faire son tra­vail cor­rec­te­ment sur ter­rain et de re­ve­nir sain et sauf pour pou­voir trans­mettre l’in­for­ma­tion. Tout au long de ce pro­ces­sus, il doit se sa­voir en sé­cu­ri­té et qu’on ne vienne pas le me­na­cer parce qu’il y a des vé­ri­tés qui ne sont pas bonnes à dire, à en­tendre ou à lire. A par­tir de là, c’est la res­pon­sa­bi­li­té des po­li­tiques d’as­su­rer sa sé­cu­ri­té. Quant au SNJT, sa mis­sion est jus­te­ment de dire aux po­li­tiques voi­ci les pro­blèmes que nous ren­con­trons et à vous de les ré­gler main­te­nant. Ce n’est même pas le rôle du syn­di­cat de ré­soudre ces pro­blèmes. Cette en­ti­té a plu­tôt pour mis­sion de dé­fendre les pro­fes­sion­nels du sec­teur et leurs in­té­rêts. Nous sa­vons tous que les jour­na­listes sont l’un des pi­liers de la dé­mo­cra­tie et pour qu’ils soient un vrai pi­lier so­lide et ré­sis­tant face au re­tour de la dic­ta­ture, il faut qu’en face, les autres pi­liers soient forts, no­tam­ment la jus­tice et la po­li­tique.

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