Al Hal­lâj, ou quand lan­gage poé­tique et vision mys­tique se croisent

Le Temps (Tunisia) - - Arts & Culture -

Lec­tures Ra­ma­da­nesques

Un sou­fi

Grand mys­tique mu­sul­man, ren­du cé­lèbre en France par l’étude que lui consa­cra Louis Mas­si­gnon, Al Hal­lâj est aus­si un maître sou­fi qui contri­bue aux pre­miers suc­cès de ce cou­rant spi­ri­tuel, et un poète.

Vers le mar­tyre

Al-hu­sayn Man­sûr Hal­lâj est né en 857, à Beï­za, en Perse (aujourd’hui en Iran). Il naît dans une fa­mille pauvre (son père tra­vaille la laine, d’où le nom de al­hal­lâj, « le car­deur de laine »), mais ce­la ne l’em­pêche pas de suivre des études as­sez pous­sées dans les sciences re­li­gieuses. Mais ces études le laissent in­sa­tis­fait : il est at­ti­ré par une vie as­cé­tique et sou­haite prendre ses dis­tances par rap­port à l’en­sei­gne­ment tra­di­tion­nel du Co­ran. D’où son en­trée dans une confré­rie sou­fie. Il ef­fec­tue en­suite son pè­le­ri­nage à La Mecque et en­tame une car­rière de pré­di­ca­teur. Par­cou­rant d’abord le Khô­ras­san, il s’ins­talle en­suite avec sa fa­mille à Bag­dad. Il ef­fec­tue­ra deux autres pè­le­ri­nages à La Mecque, et un long voyage jus­qu’à l’in­dus, voire peu­têtre même jus­qu’aux fron­tières de la Chine, même s’il est dif­fi­cile d’en être sûr. Vers 902, il com­mence à te­nir des dis­cours pu­blics très hé­té­ro­doxes, qui le font sus­pec­ter d’hé­ré­sie – d’au­tant plus que sa fa­mille a des ac­coin­tances avec les mi­lieux shiites ex­tré­mistes. Ce­la n’em­pêche pas d’ailleurs les shiites, alors très in­fluents à Bag­dad, de se mé­fier de Al Hal­lâj, dont on craint l’in­fluence sur les foules. Une pre­mière fois dé­non­cé, par un poète qui avait fait par­tie de ses amis, il est en­suite ac­cu­sé par le vi­zir Ibn al-fu­rât. Plu­sieurs de ses dis­ciples sont ar­rê­tés, mais al-hal­lâj par­vient à s’en­fuir et se cache à Suse. Il est vite ar­rê­té et ra­me­né à Bag­dad. On l’ac­cuse no­tam­ment de com­plo­ter contre l’etat, de s’être at­tri­bué des mi­racles, d’avoir or­ga­ni­sé des réunions se­crètes. Com­mence alors un très long procès, on ne peut plus po­li­tique : en 913, Ibn Isâ, un vi­zir sen­sible à ses vues, le sous­trait à l’au­to­ri­té du ca­di, le fait ve­nir au pa­lais, et le pré­sente même au ca­life ; mais en 919, le vi­zir Ha­mâd fait rou­vrir son procès. En 922, Al Hal­lâj est condam­né à mort, le tribunal l’ac­cu­sant no­tam­ment d’avoir vou­lu sup­pri­mer le pè­le­ri­nage à La Mecque (le ha­jj), un des pi­liers de l’is­lam. Il s’agit donc d’un crime d’hé­ré­sie (zan­da­qa, un terme d’ori­gine per­sane qui dé­signe aus­si le crime de ce­lui qui conspire contre l’etat [1]), car Al Hal­lâj va contre le texte co­ra­nique, ex­pres­sion de la pa­role de Dieu. Al Hal­lâj re­fuse plu­sieurs fois de re­nier ses propos, à l’image d’un So­crate re­fu­sant de fuir Athènes : il au­rait même as­pi­ré au mar­tyre, si on en croit ce frag­ment de poé­sie rap­por­té par ses dis­ciples : « c’est dans mon meurtre qu’est ma vie, ma mort, c’est de sur­vivre, et ma vie, c’est de mou­rir ». Le 27 mars 922, il est sup­pli­cié en place pu­blique : cru­ci­fié (un hé­ri­tage que les Arabes ont re­pris aux Sas­sa­nides, qui l’avaient eux-mêmes em­prun­tés aux Ro­mains), ses membres sont tran­chés puis il est dé­ca­pi­té. Ses dis­ciples rap­portent qu’il au­rait ri en voyant le gi­bet. Son corps se­ra brû­lé et ses cendres je­tées dans le fleuve, en même temps que ses oeuvres. C’est le pre­mier mar­tyr de l’is­lam. Même après la mort, Al Hal­lâj n’échappe pas aux tri­bu­la­tions po­li­tiques, puisque la mère du ca­life, fa­vo­rable à ses théo­ries, ré­cu­père sa tête et la fait conser­ver au Tré­sor des Têtes du pa­lais ca­li­fal.

Dès l’âge de 16 ans, Al Hal­lâj s’en­gage dans une confré­rie sou­fie et de­vient le dis­ciple du maître Sahl al-tus­ta­rî. Mais il est at­ti­ré par le rayon­ne­ment in­tel­lec­tuel et re­li­gieux de Bag­dad, et il va y re­joindre le maître sou­fi al-ju­nayd. Ce­pen­dant, tout les op­pose : al-ju­nayd, âgé, dé­fend un sou­fisme mé­tho­dique, ri­gou­reux, contrô­lé, qui doit ame­ner le mys­tique à ap­pro­fon­dir sa re­la­tion à Dieu en pas­sant par plu­sieurs étapes spi­ri­tuelles bien dé­fi­nies (ma­qâm), alors que le jeune Al Hal­lâj penche pour une ap­proche émo­tive et in­tui­tive. Ju­nayd, lu­cide, lui au­rait dé­cla­ré alors : « qui sait si un jour ta tête n’or­ne­ra pas un gi­bet ! ». A l’âge de 20 ans, il re­çoit du grand maître sou­fi ’Amr ibn ’Uth­man al-mak­ki la robe de laine, sûf, dont les sou­fis tirent leur nom. C’est à la même époque qu’il se ma­rie (avec la fille d’un autre maître sou­fi, Abu Ya’qub al-aq­ta’, ce qui est une pra­tique fré­quente dans les mi­lieux sou­fis), et il au­ra plu­sieurs en­fants : le mys­ti­cisme mu­sul­man, à la dif­fé­rence de ce qui se fait dans l’eu­rope mé­dié­vale, ne se pense pas en coupure avec le monde. Al-mak­ki lui re­met aus­si la li­cence d’en­sei­gner, le nom­mant cheikh. Rap­pe­lons que le sou­fisme est en lui-même une dé­marche mys­tique, qui doit me­ner à une meilleure connais­sance de Dieu : il s’agit de pas­ser du sens ex­té­rieur, vi­sible (zâ­hir), au sens in­té­rieur, ca­ché (bâ­tin), le tout dans un par­cours spi­ri­tuel de plus en plus co­di­fié. Al Hal­lâj joue d’ailleurs un rôle im­por­tant dans la fixa­tion de la ter­mi­no­lo­gie du sou­fisme : il im­pose par exemple la no­tion de dé­voi­le­ment (ka­shf), liée à l’idée d’un Dieu pen­sé comme Lu­mière. Pa­ra­doxa­le­ment, Al Hal­lâj contri­bue donc à la nor­ma­li­sa­tion du sou­fisme ; il fau­dra ce­pen­dant at­tendre le Xième et Xiième siècle, avec Ibn Ara­bî, pour que le sou­fisme s’af­firme comme la science re­li­gieuse par ex­cel­lence. L’iti­né­rance de Al Hal­lâj est là aus­si em­blé­ma­tique : entre l’in­dus et Bag­dad, la Perse et La Mecque, la mo­bi­li­té géo­gra­phique est pen­sée comme com­plé­men­taire à la pro­gres­sion spi­ri­tuelle. Dès la fin du Xème siècle se mettent en place des ins­ti­tu­tions des­ti­nées à l’ac­cueil de voya­geurs en gé­né­ral et de sou­fis en par­ti­cu­lier : ce sont les khân­qâh, mai­sons d’ac­cueil di­ri­gées par un cheikh, ou en­core les ri­bât, éta­blis­se­ments à la fois dé­fen­sifs et hos­pi­ta­liers dont les Al­mo­ra­vides ti­re­ront leur nom.

Toute sa vie, Al Hal­lâj se­ra at­ti­ré par l’aus­té­ri­té qui s’at­tache au sou­fisme : lors de son der­nier sé­jour à La Mecque, il ré­side plus d’un an dans la Ville Sainte, dans des condi­tions d’ex­trême pau­vre­té. Le dis­ciple est d’ailleurs ap­pe­lé fa­qîr (au plu­riel fu­qa­râ’), ce qui veut dire « pauvre ». Il s’agit pour lui de mul­ti­plier les re­traites, à l’image de Mu­ham­mad lui-même, pour re­trou­ver les ver­tus (khu­lûq) du Pro­phète. De même, son ori­gine humble ne fut ja­mais un obs­tacle : loin de la re­nier, il sut au contraire en jouer, se pré­sen­tant comme un « car­deur d’âmes ». Il fut lui-même un maître, per­pé­tuel­le­ment en­tou­ré de dis­ciples, les fai­sant pro­gres­ser sur leur voie spi­ri­tuelle (leur ta­ri­qât). Jus­qu’au jour de sa mort, il en­sei­gna et se po­sa comme mo­dèle.

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