«La frac­ture so­ciale est béante»

À tra­vers le thème du dé­ni de gros­sesse et des re­la­tions sexuelles hors ma­riage, « So­fia », de Me­ryem Benm'ba­rek, en salle en France le 5 sep­tembre, dresse un por­trait dé­ran­geant du Ma­roc contem­po­rain.

Le Temps (Tunisia) - - ARTS & CULTURE -

C'est sur un texte de loi l'ar­ticle 490 du Code pé­nal ma­ro­cain que s'ouvre So­fia, film re­mar­qué au Fes­ti­val de Cannes, dans la ca­té­go­rie Un cer­tain re­gard : « Sont pu­nies de l'em­pri­son­ne­ment d'un mois à un an, toutes per­sonnes de sexe dif­fé­rent qui, n'étant pas unies par les liens du ma­riage, ont entre elles des re­la­tions sexuelles. » Ce dis­po­si­tif lé­gis­la­tif li­ber­ti­cide qui touche So­fia (Ma­ha Ale­mi) per­met à la réa­li­sa­trice de me­ner un constat pro­fond sur les rap­ports de classe et d'argent. Me­ryem Benm'ba­rek s'est confiée au Point Afrique.

Quel est le point de dé­part de So­fia ?

Me­ryem Benm'ba­rek : Il y a une anec­dote que ma mère m'a ra­con­tée quand j'étais ado­les­cente : l'his­toire d'une jeune fille en­ceinte re­cueillie par mes grands-pa­rents. Un ma­riage a dû être or­ga­ni­sé dans la pré­ci­pi­ta­tion. Mais en réa­li­té, c'est un patch­work de beau­coup d'his­toires de ce genre dont j'ai en­ten­du par­ler. Des gens proches de ma fa­mille se sont re­trou­vés dans cette si­tua­tion, des voi­sines... Tous les Ma­ro­cains ont été confron­tés, de près ou de loin, au fait qu'une mère se re­trouve en­ceinte en de­hors du ma­riage, avec toutes les consé­quences que ça im­plique.

Est-ce que le dé­ni de gros­sesse est un su­jet ta­bou au Ma­roc ?

Je trou­vais ça in­té­res­sant scé­na­ris­ti­que­ment par­lant, parce que j'avais be­soin d'un élé­ment dé­clen­cheur fort. La pre­mière par­tie, très ha­le­tante, ins­talle le genre du thril­ler so­cial. La thé­ma­tique des mères cé­li­ba­taires en elle-même n'est pas du tout ta­boue au Ma­roc. Là-des­sus, il y a beau­coup de do­cu­men­taires, de re­por­tages. Beau­coup d'as­so­cia­tions tra­vaillent sur cette ques­tion. Ces pro­blé­ma­tiques me servent à ré­vé­ler le sys­tème de fonc­tion­ne­ment de la so­cié­té ma­ro­caine. J'in­ter­roge les rap­ports de force et de pou­voir au sein des fa­milles et des ins­ti­tu­tions.

Vous avez dit avoir vou­lu faire un ins­tan­ta­né de fa­mille ma­ro­caine. Pou­vez-vous pré­ci­ser ?

Il y a une mul­ti­tude de fa­milles ma­ro­caines. Le film s'ouvre comme un ta­bleau sur un re­pas, avec la sou­rate al iram du Co­ran qui est dé­diée à la fa­mille. Le film est construit en deux temps : une pre­mière par­tie dans la­quelle je joue sur des ar­ché­types dé­jà an­crés dans l'in­cons­cient col­lec­tif d'une fa­mille is­sue d'un pays mu­sul­man tra­di­tion­nel. Au fur et à me­sure qu'on avance dans le film, je déconstruis cette image. Je ra­conte la com­plexi­té de la place de la fa­mille dans une so­cié­té. Dans le film, trois fa­milles dif­fé­rentes sont mises en lien : celle d'omar qui est is­sue d'un mi­lieu très po­pu­laire ; celle de So­fia qui est is­sue d'une classe un peu in­ter­mé­diaire, car la classe moyenne est quasi in­exis­tante ; et la fa­mille de Le­na qui est très pri­vi­lé­giée. Ces fa­milles n'ont pas les mêmes va­leurs. La bour­geoi­sie a un re­gard très oc­ci­den­tal sur les pro­blé­ma­tiques ma­ro­caines. So­fia parle, en quelque sorte, de la lutte des classes. Comment l'argent prend une place pré­pon­dé­rante dans toutes nos so­cié­tés, puis­qu'on vit à l'ère du li­bé­ra­lisme à ou­trance. Comment ses trois fa­milles tirent pro­fit de la si­tua­tion de So­fia. Cha­cun cherche à se his­ser au rang su­pé­rieur.

Le film montre l'an­ta­go­nisme entre deux réa­li­tés de Ca­sa­blan­ca, le quar­tier ai­sé d'an­fa et le quar­tier po­pu­laire Derb Sul­tan. Ces deux réa­li­tés sont-elle in­con­ci­liables ?

J'ai vrai­ment pen­sé ce film comme un por­trait du Ma­roc contem­po­rain. La frac­ture so­ciale est une réa­li­té. C'est le prin­ci­pal pro­blème du Ma­roc. De là dé­coulent beau­coup d'autres pro­blé­ma­tiques liées à la li­ber­té. On ne peut pas nier que les lois sur les re­la­tions sexuelles hors ma­riage li­mitent la li­ber­té des in­di­vi­dus. Mais au-de­là, il y a la no­tion d'éga­li­té. Peut-on par­ler de li­ber­té quand il n'y a pas d'éga­li­té ? Le Ma­roc est l'un des pays du monde arabe où les inégalités so­ciales sont les plus fortes. J'avais en­vie d'in­ter­ro­ger ça parce que c'est là-de­dans que la jeu­nesse puise toutes ses re­ven­di­ca­tions. La frac­ture so­ciale au Ma­roc est béante. Elle est source de souf­france pour toute une gé­né­ra­tion qui manque de pers­pec­tives d'ave­nir.

On a l'im­pres­sion que cha­cun est écra­sé par les codes de ce sys­tème que vous dé­cri­vez.

Ce que je ra­conte dans So­fia, c'est que la li­ber­té est à deux vi­tesses au Ma­roc. Quand on est bien né, dans une fa­mille qui dis­pose de moyens et de contacts, on peut vivre au Ma­roc comme si on était en France. Beau­coup de bour­geois trouvent que la vie au Ma­roc n'est pas très dif­fé­rente de la vie en Ca­li­for­nie. J'ai en­ten­du ça à plu­sieurs re­prises. Mais ça, c'est ré­ser­vé aux plus fa­vo­ri­sés. La li­ber­té au Ma­roc, ça s'achète. Si cette his­toire était ar­ri­vée au per­son­nage de Le­na, elle au­rait ac­cep­té son sta­tut de vic­time. Elle au­rait aus­si eu les armes fi­nan­cières pour se dé­fendre et faire pres­sion. Quand on a de l'argent, on peut vivre li­bre­ment au Ma­roc. Tout est une ques­tion d'argent !

En quoi le ci­néaste ira­nien As­ghar Fa­rha­di a-t-il ir­ri­gué votre oeuvre ?

Le ci­né­ma de Fa­rha­di m'a beau­coup ac­com­pa­gnée, pas tant dans la mise en scène que dans l'écri­ture. La sienne est très sèche, conden­sée, et ins­taure un sus­pense. J'ai vu, re­vu et ana­ly­sé ses films. J'ai beau­coup ap­pris de ses mas­ter­class sur l'écri­ture scé­na­ris­tique. Mes ré­fé­rences ne sont pas les mêmes d'un film à l'autre. Sur ce pro­jet, je sen­tais que son ci­né­ma de thril­ler so­cial pou­vait me don­ner des pistes pour al­ler vers les bons en­droits en termes d'écri­ture.

En 2015, le film Much lo­ved de Na­bil Ayouch a sus­ci­té une vio­lente po­lé­mique. Vous avez dit avoir fait en sorte qu'au­cune image de votre film ne soit cen­su­rable. Qu'en­ten­dez­vous par là ?

Pour que ce soit bien clair : je n'ai pas pra­ti­qué d'au­to­cen­sure. C'était im­por­tant pour moi que ce film soit vu par les Ma­ro­cains. Qu'il soit ache­té par une té­lé­vi­sion lo­cale et qu'il rentre dans les foyers. Je l'ai écrit et réa­li­sé avec beau­coup de pu­deur. C'était un vrai choix ar­tis­tique, une dé­marche so­ciale et po­li­tique. Si pour un autre film, je sens que je dois mettre des scènes de sexe parce que ça ra­conte quelque chose je le fe­rai. Pour So­fia, ça n'avait pas lieu d'être. Je veux que le dé­bat reste ou­vert avec les Ma­ro­cains, qui sont les pre­miers concer­nés. On a bien vu ce qui s'est pas­sé avec­much lo­ved de Na­bil Ayouch. Mal­heu­reu­se­ment, le dé­bat a été clos par la cen­sure. Alors que le film pose des ques­tions per­ti­nentes sur les rap­ports éco­no­miques entre pros­ti­tu­tion et tou­risme sexuel.

De fait, dans votre film, les hommes et les femmes ne sont pas mis en op­po­si­tion.

Pour moi,l'op­po­si­tion n'est pas liée au genre, mais à l'argent. Au­jourd'hui, une femme se re­trouve dans une si­tua­tion de vic­time de ma­nière plus ré­cur­rente qu'un homme. Mais n'est-ce pas parce que les femmes gagnent moins d'argent que les hommes à tra­vail égal ? La ques­tion du genre est la con­sé­quence de la ques­tion éco­no­mique.

Vous dites ne pas être dans le ju­ge­ment, mais le film laisse une im­pres­sion as­sez désa­bu­sée.

Je laisse le champ libre à un gros point d'in­ter­ro­ga­tion. Je n'ai pas la pré­ten­tion d'ap­por­ter les ré­ponses. Il y a des gens beau­coup plus éru­dits que moi pour ame­ner des so­lu­tions po­li­tiques et so­ciales. Ce film est le re­flet de ma propre im­puis­sance face à ce sys­tème biai­sé.

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