L’ÉPONGE KER­KEN­NAH DE TU­NI­SIE OU LA AU GRAND DÉ­FI DE LA MER

L'Economiste Maghrébin - - Editorial - Oli­vier Poivre d’Ar­vor* Am­bas­sa­deur de France en Tu­ni­sie

Ce n’est pas tout d’ai­mer la Tu­ni­sie. Les Tu­ni­siens l’aiment. Ses voi­sins éga­le­ment. Pour preuve, ils la vi­sitent, la fré­quentent et ce dé­but de sai­son es­ti­vale marque clai­re­ment le re­tour des tou­ristes dans un pays stra­té­gi­que­ment si­tué sur la carte du monde, voi­sin d’une Al­gé­rie fra­ter­nelle, à quelques en­ca­blures de l’Eu­rope et de nom­breux pays amis en son sein, à com­men­cer par la France, mais une Tu­ni­sie ca­pable aus­si d’at­ti­rer dé­sor­mais en grand nombre sur son ter­ri­toire des res­sor­tis­sants russes, chi­nois peut-être de­main…

Sur les vingt-quatre gou­ver­no­rats que compte la Tu­ni­sie, treize d’entre eux ont une fa­çade ma­ri­time. Avec plus de 1300 ki­lo­mètres de lit­to­ral al­lon­gé sur cinq pa­ral­lèles, ces ré­gions cô­tières, avec leurs ci­tés maritimes, leurs sites antiques riches de mo­saïques ma­rines, leurs ports de com­merce, de pêche, de plai­sance et leurs ma­ri­nas, leurs plages, leurs îles nous rap­pellent que la Tu­ni­sie pos­sède un ex­cep­tion­nel po­ten­tiel de dé­ve­lop­pe­ment de son éco­no­mie ma­ri­time.

Car­thage, fon­dée par les Phé­ni­ciens, peuple de na­vi­ga­teurs par ex­cel­lence, doit sa gran­deur et son uni­ver­sa­li­té à sa maî­trise de la mer et à ses trois cents comp­toirs en Méditerranée. Une tha­las­so­cra­tie, seule ca­pi­tale au monde fon­dée par une femme, ve­nue par la mer de Tyr en 814 avant JC. Trois siècles plus tard, les Car­tha­gi­nois construi­saient les meilleurs ba­teaux au monde et leurs grandes ex­pé­di­tions maritimes sur des tri­rèmes, celles d’Hannon ou d’Ha­mil­car, ou­vraient de nou­velles routes. Cette mé­tro­pole et ses ports ont écrit l’un des plus grands cha­pitres de l’his­toire du monde. Un monde de ma­rins que les in­va­sions nor­mandes, les vi­kings, les cor­saires et pi­rates, les ar­ma­teurs, la re­la­tion étroite avec la rive nord de la Méditerranée ont contri­bué, à tra­vers le temps, à illus­trer. Même si riche de sa po­si­tion géo­gra­phique, à la pointe sep­ten­trio­nale de l’Afrique avec le cap An­ge­la, la Tu­ni­sie pour­rait mieux ca­pi­ta­li­ser sur cet avan­tage ma­ri­time. Car la mer ne se ré­sume pas à une « fa­çade ma­ri­time ». Ce sont de ses pro­fon­deurs que naî­tra la crois­sance bleue.

Ce n’est pas tout, en ef­fet, d’être ai­mé et vi­si­té par huit mil­lions de tou­ristes, at­ti­rés par un ex­cep­tion­nel pa­tri­moine, à quoi s’ajoute évi­dem­ment la ri­chesse d’un lit­to­ral et une in­fi­ni­té de plages. En­core faut-il le de­meu­rer et en ti­rer toutes les res­sources né­ces­saires au bien-être col­lec­tif comme in­di­vi­duel et se pré­oc­cu­per des gé­né­ra­tions fu­tures. Tel est, pen­dant cet été 2018, le sens de l’ini­tia­tive de la Sai­son Bleue.

Née en Tu­ni­sie d’ac­teurs de la so­cié­té ci­vile, par­ta­gée par de très nom­breux pas­sion­nés de la mer, des as­so­cia­tions, des en­tre­prises, des fes­ti­vals et des ac­teurs cultu­rels, des cher­cheurs, des créa­teurs, des éco­no­mistes, des scien­ti­fiques et des fi­gures en­ga­gées sur les ques­tions en­vi­ron­ne­men­tales mais éga­le­ment des clubs ou des fé­dé­ra­tions spor­tives, la Sai­son Bleue a été pen­sée au­tour d’un ob­jec­tif simple. Ras­sem­bler de la mi-juin à la mi-oc­tobre sous un même la­bel de très nom­breuses ini­tia­tives ou ma­ni­fes­ta­tions met­tant en va­leur l’ex­cep­tion­nel po­ten­tiel ma­ri­time de la Tu­ni­sie. En fé­dé­rant des ac­ti­vi­tés dé­jà exis­tantes, et en sus­ci­tant de nou­velles, en les rap­pro­chant les unes des autres dans un même ca­len­drier, en in­ven­tant une vé­ri­table «sai­son», et en dis­po­sant d’un fort le­vier de com­mu­ni­ca­tion en Tu­ni­sie

Ce n’est pas tout, en ef­fet, d’être ai­mé et vi­si­té par huit mil­lions de tou­ristes, at­ti­rés par un ex­cep­tion­nel pa­tri­moine, à quoi s’ajoute évi­dem­ment la ri­chesse d’un lit­to­ral et une in­fi­ni­té de plages. En­core faut-il le de­meu­rer et en ti­rer toutes les res­sources né­ces­saires au bie­nêtre col­lec­tif comme in­di­vi­duel et se pré­oc­cu­per des gé­né­ra­tions fu­tures. Tel est, pen­dant cet été 2018, le sens de l’ini­tia­tive de la Sai­son Bleue.

comme à l’in­ter­na­tio­nal, la Sai­son Bleue en­gage au­jourd’hui une dy­na­mique nou­velle, puis­sante et fé­dé­ra­trice. Celle, pour la Tu­ni­sie, de l’en­jeu eu­ro-mé­di­ter­ra­néen de l’en­vi­ron­ne­ment et de l’éco­no­mie bleue.

Deux cents ma­ni­fes­ta­tions tracent ain­si, de Ta­bar­ka à Zar­zis et quatre mois du­rant, la carte bleue d’un lit­to­ral aux ex­tra­or­di­naires po­ten­tia­li­tés en même temps qu’à l’ex­trême vul­né­ra­bi­li­té. Cette double réa­li­té s’in­carne dans le choix fait d’un em­blème fort, celle de la fa­meuse éponge na­tu­relle de Ker­ken­nah, qui porte, « bleuie», la double am­bi­tion du pro­gramme de la Sai­son Bleue. Un ob­jec­tif de très forte va­lo­ri­sa­tion éco­no­mique et stra­té­gique de la res­source ma­ri­time tu­ni­sienne au sens le plus large du terme. Et en même temps, un im­pé­ra­tif de prise de conscience ur­gente des risques en­vi­ron­ne­men­taux graves que la vul­né­ra­bi­li­té crois­sante du lit­to­ral et des es­pèces ma­rines re­pré­sente pour les po­pu­la­tions.

L’éponge de Ker­ken­nah est, à bien des égards, un sym­bole fort de la « va­leur tu­ni­sienne ». Elle té­moigne d’une his­toire pres­ti­gieuse, celle du plus grand des peuples de la mer, qui pra­ti­quait dès l’An­ti­qui­té la pêche aux éponges sur les bancs voi­sins des Ker­ken­nah et qui a per­mis à la Tu­ni­sie d’être l’un des prin­ci­paux pays ex­por­ta­teurs d’éponges na­tu­relles au monde. As­su­rant le bien-être de nom­breuses fa­milles ker­ke­niennes, mais s’ex­por­tant au­jourd’hui de plus en plus dif­fi­ci­le­ment, elle sym­bo­lise éga­le­ment, dans un uni­vers éco­no­mique mon­dia­li­sé et concur­ren­tiel, le désar­roi des ma­rins et pê­cheurs d’îles comme les Ker­ken­nah, la pau­pé­ri­sa­tion et le chô­mage des po­pu­la­tions in­su­laires ou in­té­rieures, les drames de la mi­gra­tion, mis en lu­mière par le ré­cent nau­frage de près de deux cents per­sonnes au large de l’ar­chi­pel.

En termes de va­leur en­vi­ron­ne­men­tale, l’éponge in­carne par ailleurs un éco­sys­tème ma­rin ver­tueux mais en dan­ger : da­tant de plus de six cents mil­lions d’an­nées, mi-ani­mal, mi-vé­gé­tal, cet « être » cu­rieux - l’éponge - est de nos jours me­na­cé d’ex­tinc­tion dans plu­sieurs aires maritimes et si­gnale, plus gé­né­ra­le­ment, la me­nace éco­lo­gique qui s’abat en Méditerranée à tra­vers la pro­li­fé­ra­tion du plas­tique, des pol­lu­tions de toutes ori­gines, l’élé­va­tion du ni­veau de la mer, l’éro­sion ma­rine et autres phé­no­mènes liés aux chan­ge­ments cli­ma­tiques et à l’hy­per-in­dus­tria­li­sa­tion.

Point de re­père et signe de ral­lie­ment pour toutes celles et ceux qui par­ti­cipent quatre mois du­rant à l’aven­ture de la Sai­son Bleue, le lo­go­type à l’éponge de Ker­ken­nah est en­fin un hom­mage à la beau­té : celle, na­tu­relle, du lit­to­ral tu­ni­sien et celle, due à l’acte ar­tis­tique, créée par l’Homme. Car le choix du pig­ment bleu ou­tre­mer (le fa­meux Bleu Klein) pour l’éponge sty­li­sée du lo­go­type de la Sai­son Bleue rend hom­mage au grand ar­tiste plas­ti­cien fran­çais Yves Klein (1928-1962), cé­lèbre pour ses mo­no­chromes bleus. Klein n’uti­li­sait pas de pin­ceaux mais ex­clu­si­ve­ment des éponges na­tu­relles qu’il pas­sait sur ses toiles, avec les­quelles il pei­gnait le corps de ses mo­dèles ou qu’il trans­for­mait en sculp­tures en les re­cou­vrant de ré­sine et de pig­ment de pein­ture. L’his­toire a ré­vé­lé qu’il ache­tait ses éponges à tra­vers un mar­chand à Sfax, le­quel s’ap­pro­vi­sion­nait au­près des pê­cheurs des îles Ker­ken­nah. Les « éponges bleues » de Klein sont au­jourd’hui des oeuvres d’art, pré­sentes dans les plus grands mu­sées et col­lec­tions du monde. Leur va­leur mar­chande est consi­dé­rable : un ré­cent Re­lief Eponge bleu da­tant de 1958 a été ain­si ven­du par Ch­ris­tie’s en mars 2018 pour 3,1 mil­lions de dol­lars. Preuve que l’acte de créa­tion de l’Homme sur son en­vi­ron­ne­ment peut être « en­ri­chis­sant », sur les plans de l’his­toire de l’art comme de la va­leur mar­chande, les éponges bleues de Klein doivent tout à la Tu­ni­sie et à son lit­to­ral.

De­puis quelques jours, de nom­breux «am­bas­sa­deurs» de la Sai­son Bleue té­moignent un peu par­tout sur le lit­to­ral tu­ni­sien de la va­leur de cette mer tu­ni­sienne. La Sai­son Bleue trou­ve­ra son point d’orgue du 4 au 6 oc­tobre avec la pre­mière édi­tion du Fo­rum de la Mer-Bi­zerte 2018, ren­contres eu­ro-mé­di­ter­ra­néennes de l’en­vi­ron­ne­ment et de l’éco­no­mie bleue. Des­ti­né à pré­sen­ter les en­jeux de la mer dans toutes ses com­po­santes et à de­ve­nir un grand ren­dez-vous in­ter­na­tio­nal ré­cur­rent, ce Fo­rum per­met­tra de ras­sem­bler, au cours de trois jour­nées d’ate­liers et de ren­contres avec le grand pu­blic, un en­semble d’ex­perts et d’in­ter­ve­nants de haut ni­veau, de hautes personnalités po­li­tiques et des fi­gures em­blé­ma­tiques dans le do­maine de l’en­vi­ron­ne­ment. Pro­duit par l’Ins­ti­tut tu­ni­sien des études stra­té­giques ( ITES), avec le sou­tien de la FAO et du sys­tème des agences des Na­tions unies mais éga­le­ment de l’Union eu­ro­péenne, ce fo­rum s’ins­crit éga­le­ment dans la dy­na­mique de l’Union pour la Méditerranée ( UpM).

Alors que l’éco­no­mie bleue au sens large du terme ne re­pré­sente en­core que 12% du PIB tu­ni­sien, on se dit qu’elle pour­rait connaître d’im­por­tantes marges de crois­sance et per­mettre la créa­tion de nou­veaux em­plois, hau­te­ment qua­li­fiés et plei­ne­ment in­té­grés à une mon­dia­li­sa­tion sou­te­nable. On sait par ailleurs que 20% de la po­pu­la­tion tu­ni­sienne vit, di­rec­te­ment ou in­di­rec­te­ment, des re­ve­nus du tou­risme, lui-même lar­ge­ment lié au lit­to­ral et à la mer. Ces marges de crois­sance sont nom­breuses: dans le do­maine de la pêche et de l’aqua­cul­ture, sec­teurs à forte va­leur ex­por­ta­trice, dans une in­dus­trie hô­te­lière sou­cieuse d’un tou­risme « du­rable» et ré­pon­dant, pro­fi­ta­ble­ment, aux be­soins nou­veaux d’une clien­tèle de plus en plus exi­geante... Quant aux in­fra­struc­tures por­tuaires du fu­tur, elles se­ront ca­pables de faire de la Tu­ni­sie un point cen­tral du com­merce ma­ri­time mé­di­ter­ra­néen qui lui per­met­tra, à l’ins­tar du Ma­roc, de re­lier l’Eu­rope, mais plus en­core les grands ports d’Afrique sub­sa­ha­rienne où se trouve la crois­sance du fu­tur.

Bien­ve­nue à bord !

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