En­core sur les élé­phants

Dé­fis. La chasse aux élé­phants, au­jourd’hui in­ter­dite, était pra­tique cou­rante chez les mon­ta­gnards du Viet­nam. On chas­sait ces mam­mi­fères sou­vent pour leur viande qui a un goût proche de celle du buffle, la trompe était par­ti­cu­liè­re­ment re­cher­chée.

Le Courrier du Vietnam - - SOMMAIRE - (Juin 1997) HUU NGOC

Les chas­seurs doivent bien connaître les moeurs et cou­tumes de ces grandes bêtes dont la fo­rêt de bam­bous est l’ha­bi­tat de pré­di­lec­tion. Elles font leur ap­pa­ri­tion avec la sai­son des pluies, au cours d’un long pé­riple dont les étapes et les iti­né­raires, tou­jours les mêmes, coïn­cident avec les fa­ci­li­tés d’exis­tence qu’ils y ren­contrent. Elles évitent les prai­ries et les col­lines nues, se cachent sou­vent dans la brousse, se te­nant à l’écart des lieux où s’exerce l’ac­ti­vi­té hu­maine.

Une grande so­li­da­ri­té

Les élé­phants vivent en bandes. Les chefs de harde et les in­di­vi­dus les plus forts marchent en tête ou à l’ar­rière, cou­chant à l’ex­té­rieur du cercle aux mo­ments du re­pos. Si un élé­phant ren­contre un dan­ger, les autres ac­courent tout de suite à son aide. Toute la harde veille sur un ma­lade. Ce­lui qui tra­hit le groupe en est chas­sé. Pour chas­ser l’élé­phant avec des armes mo­dernes, il faut em­ployer des balles blin­dées qui puissent tra­ver­ser le crâne sous un angle tel que le pro­jec­tile puisse pas­ser par son axe, c’est-à-dire at­teindre le cer­veau. Le crâne est la par­tie la plus vul­né­rable du corps. Énorme bloc os­seux, il contient le cer­veau in­sé­ré au centre, le­quel a la forme et le vo­lume d’une bou­teille d’un litre. Un élé­phant bles­sé est un en­gin ter­ri­fiant. Sa trompe le­vée lui sert de ra­dar, de las­so et de mas­sue. Mal­heur à ceux qui se trouvent sur son pas­sage. Voi­ci com­ment se pra­tique la chasse à l’ar­ba­lète ou au fu­sil se­lon le style tra­di­tion­nel. On cherche de pré­fé­rence un re­paire d’élé­phants ins­tal­lé sur une pente douce sur la­quelle poussent des arbres sé­cu­laires aux grosses ra­cines émergent du sol en forme de pa­lette géante. Quelques chas­seurs in­tré­pides se fau­filent dans la harde d’élé­phants. S’ils sont pour­sui­vis, ils se cachent der­rière les ra­ci­nes­pa­lette pour lan­cer deux flèches em­poi­son­nées ou ti­rer trois balles tron­quées sur l’élé­phant chef ou l’élé­phant le plus fort de la harde. Bles­sé, ce der­nier sème le désar­roi dans le groupe. Les bêtes se mettent à la re­cherche des as­saillants qui, de leur asile, conti­nuent à ti­rer. Quand l’ani­mal est griè­ve­ment tou­ché, ses compagnons l’en­traînent ailleurs. Les chas­seurs n’ont qu’à suivre les traces san­glantes. L’élé­phant mo­ri­bond fi­nit par s’écrou­ler.

La harde ar­rache des bran­chages avec leur trompe pour en cou­vrir le ca­davre. Ils se re­tirent en­suite de la ré­gion dan­ge­reuse. Les chas­seurs n’ont pas de peine à re­trou­ver leur proie morte. Les mon­ta­gnards pra­tiquent aus­si la chasse au piège. Le piège est construit avec des troncs de bois de 15 cm à 20 cm de dia­mètre, liés en­semble dans le sens trans­ver­sal et lon­gi­tu­di­nal pour for­mer des car­reaux. Ce treillage (maxi­mum 8 m) est po­sé au bord d’un ma­ré­cage cou­vert de ba­na­niers sau­vages, là où les ani­maux peuvent s’en­fon­cer jus­qu’au ventre, à un en­droit en­ser­ré entre deux pentes abruptes qui rend dif­fi­cile le re­cul des bêtes. On at­tend quelques jours pour per­mettre aux plantes sau­vages de pous­ser et de re­cou­vrir le treillage, au vent et à la ro­sée de dis­si­per l’odeur de l’homme. Dès que la harde ar­rive pour se nour­rir d’herbe et de ba­na­niers, un guet­teur pos­té dans les en­vi­rons sonne l’alerte. Tout le vil­lage s’amène pour faire un tin­ta­marre as­sour­dis­sant. Les élé­phants ef­frayés, de tous cô­tés, s’en­foncent dans la boue ou se jettent dans le treillage. Leurs pattes en­ga­gées dans les car­reaux de ce der­nier y sont pri­son­nières, les troncs de bois em­pêchent l’ani­mal de s’en­fon­cer dans la fange. On at­tend que le trou­peau s’éloigne pour cap­tu­rer les bêtes prises au piège.

Les vic­times d’un bra­con­nage

On chas­sait les élé­phants sou­vent pour leur viande qui a un goût proche de celle du buffle, la trompe était par­ti­cu­liè­re­ment re­cher­chée. On a cap­tu­ré de plus en plus d’élé­phants vi­vants pour les uti­li­ser dans le trans­port. La cap­ture se fai­sait à la fosse ou à la proie. Dans le pre­mier cas, on creu­sait des fosses dans les en­droits fré­quen­tés par les élé­phants, en par­ti­cu­lier les ter­rains culti­vés lais­sés en friche qui gardent en­core des par­celles de ba­na­niers et de cannes à sucre. Le treillage à bas­cule adap­té à l’ou­ver­ture de la fosse était soi­gneu­se­ment ca­mou­flé. Pour faire sor­tir l’élé­phant pri­son­nier, il fal­lait im­mo­bi­li­ser sa trompe par un élé­phant do­mes­tique ; un homme des­cen­dait en­suite dans la fosse pour en­chaî­ner une patte de l’élé­phant sau­vage avec une chaîne de fer. On cher­chait à l’ama­douer en même temps qu’on amé­na­geait une pente au bord de la fosse pour qu’un ani­mal do­mes­tique y des­cende et ra­mène ami­ca­le­ment son nou­veau com­pa­gnon à la sur­face du ter­rain. La cap­ture du jeune élé­phant sau­vage par une fe­melle do­mes­tique était très ro­man­tique. Pen­dant les pé­riodes du rut (prin­temps-été-au­tomne), les mon­ta­gnards lâ­chaient dans la fo­rêt une fe­melle, élé­phant do­mes­tique vierge. Les élé­phants sau­vages évitent tou­jours de s’ap­pro­cher des élé­phants in­con­nus, sur­tout ceux qui portent l’odeur hu­maine. Il ar­rive qu’un jeune élé­phant sau­vage, at­ti­ré par Eve, se dé­tache de la harde pour s’ap­pro­cher de la fe­melle. Ren­contre pla­to­nique pen­dant les pre­miers jours. Le jeune sou­pi­rant com­mence à por­ter sur lui une odeur in­ha­bi­tuelle qui le rend sus­pect à la harde ; il est mis à l’écart sans être chas­sé. La so­li­tude lui pèse, il reste plus long­temps avec la fe­melle en­har­die qui le ca­resse de sa trompe. Ils fi­nissent par pas­ser la nuit en­semble dans la fo­rêt. Le maître, aver­ti, a pré­pa­ré des chaînes pour la cir­cons­tance. Il conduit quatre élé­phants do­mes­tiques ro­bustes dans la fo­rêt. Les sen­tant ar­ri­ver, la fe­melle com­prend le ma­nège. Elle en­traîne son amou­reux vers l’af­fût où s’em­busquent les élé­phants do­mes­tiques. La traî­tresse en­toure sa trompe de la sienne ; lui croit que c’est une ex­pres­sion de ten­dresse et fait de même. Quand la trompe de la fe­melle serre trop fort, avant qu’il ait le temps de s’éton­ner, ses quatre pattes sont dé­jà em­poi­gnées par quatre trompes puis­santes. Un cor­nac sur­git, qui lui met les fers aux pattes. Il s’agite, se dé­bat mais un coup de cou­teau près de son oreille l’étour­dit. Il est em­me­né au vil­lage pour le dres­sage. On peut aus­si cap­tu­rer les élé­phants par la musique, parce que ces bêtes en raf­folent. On amène dans la fo­rêt une jeune fe­melle. Le cor­nac, s’ins­tal­lant dans un ha­mac sus­pen­du sous le ventre de l’ani­mal, joue de la flûte ou d’un ins­tru­ment fait d’une feuille vé­gé­tale fraîche. Les élé­phants sau­vages, sé­duits, s’ap­prochent. La jeune fe­melle s’éloigne, l’homme n’étant pas ain­si dé­cou­vert. Les élé­phants sau­vages la suivent par­tout, jus­qu’au mo­ment où ils tombent dans les fosses-piège. Pauvres ama­teurs de musique.

Huu Ngoc.

Minh Duc/ VNA/CVN

L’élé­phant est au bord de l’ex­tinc­tion dans le pays.

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