TRANCHES DE VIE

Sa­voir me­ner sa barque

Le Courrier du Vietnam - - SOMMAIRE - TEXTE ET PHO­TO : GÉ­RARD BONNAFONT/CVN

Avant, il y avait les fleuves et les ri­vières. Cou­rants im­pé­tueux, cours ca­pri­cieux, méandres las­cifs ou tor­rents fou­gueux. Pour pas­ser d’une rive à l’autre, l’homme n’avait d’autre choix que de se faire por­ter par une em­bar­ca­tion. Le buffle aus­si d’ailleurs. Des pe­tits es­quifs à peine as­sez grands pour trans­por­ter une pe­tite famille aux grands tra­ver­siers qui pou­vaient conte­nir un trou­peau en­tier, gar­diens com­pris, les ba­teaux avaient droit de ci­ter pour al­ler d’une ci­té à l’autre. Moyens de transports plus sûrs que le pa­lan­quin ou le che­val, même si quelques pi­rates em­bus­qués le long des rives ve­naient faire fes­tin de bar­casses ven­trues. Et puis, il y a eu les ponts. De bois, de pierre, d’acier, et plus tard de bé­ton, ils ont écrit des traits d’union sur les cartes sillon­nées de cours d’eau. Au fil des temps, la barque, d’uti­li­taire pour quelques rares pê­cheurs, est de­ve­nue ac­ces­soire à tou­riste. De quoi par­fois se faire me­ner en ba­teau par qui sait conduire sa barque.

Vente am­bu­lante

La pre­mière barque à m’avoir ac­cueilli au Viet­nam fut celle qui m’a fait dé­cou­vrir les charmes cachés du site de Tam Côc, dans la pro­vince de Ninh Binh (Nord), la si sou­vent pré­sen­tée dans les guides tou­ris­tiques. C’était avant, quand les berges étaient en­core in­demnes de bé­ton, quand on pou­vait se sen­tir seul au monde entre les monts en pain de sucre, quand il n’y avait pas en­core écrit «PIZ­ZAS» et «HAM­BUR­GERS» en lettres géantes sur les res­tau­rants proches de l’em­bar­ca­dère. C’était avant, mais dé­jà, j’avais pu ap­pré­cier la ca­pa­ci­té re­dou­table des ra­meuses à se trans­for­mer, au fil de l’eau, en re­pré­sen­tantes en nappes bro­dées. Uti­li­sant toutes les fi­celles que l’on en­seigne dans les écoles de vente, elles pou­vaient, tour à tour, se faire at­ten­dris­santes, plai­dant pour leur famille dans le dé­nue­ment pour leurs nom­breux en­fants, pour leur dur la­beur chi­che­ment payé par l’écot tou­ris­tique. Puis, elles de­ve­naient plus in­sis­tantes, la main sur le coeur

pour dire que je fai­sais une bonne af­faire, que le prix de­man­dé cou­vrait à peine le tra­vail ac­com­pli, que de toute fa­çon le mon­tant re­pré­sen­tait bien peu de choses pour moi, le riche Oc­ci­den­tal. Com­bien on a cé­dé, et cède en­core de­vant une telle fougue com­mer­ciale, d’au­tant plus que le client po­ten­tiel est iso­lé au mi­lieu de la ri­vière, pos­té­rieur en équi­libre in­stable sur une pe­tite planche qui serte de siège. Pas vrai­ment de quoi être en bonne po­si­tion pour né­go­cier. En voi­là qui savent me­ner leur barque… et pas seule­ment avec les pieds.

Mai­sons à la flotte

Puis, j’ai dé­cou­vert les pe­tits sampans de la baie de Ha Long, dans la pro­vince de Quang Ninh (Nord). C’était, en­core une fois, avant. Avant que le po­ly­es­ter ne serve de flot­teurs aux fermes pis­ci­coles et d’ob­jets flot­tants non iden­ti­fiés dans la baie. À cette époque, les pê­cheurs vi­vaient dans un espace à peine plus grand qu’une salle de bain d’un ap­par­te­ment mo­derne au­jourd’hui. Un toit de bam­bou tres­sé, pro­té­gé par une toile, quelques cou­ver­tures en­tas­sées ser­vant de couche, une mar­mite po­sée sur un tré­pied à la proue, voi­là tout ! Et là-des­sus, la mère al­lai­tait son en­fant, tan­dis que l’aî­né jouait dan­ge­reu­se­ment, ac­crou­pi sur le plat-bord. Le père ti­rait ses fi­lets, et quand il les re­mon­tait, les pois­sons dé­gou­li­naient sur le pont, en cas­cade ar­gen­tée, ré­dui­sant en­core l’espace ré­ser­vé aux hu­mains. Le soir, par crainte de quelques ma­lan­drins rô­dant en­core, les sampans se re­grou­paient, s’ag­glu­ti­naient en grappe, for­mant de vé­ri­tables vil­lages flot­tants, éclai­rés de quelques lu­mi­gnons, mi­nus­cules étoiles trem­blo­tantes dans la nuit de ce coin du monde. Puis, les mai­sons flot­tantes de bois et de tôle sont ap­pa­rues. Vais­seaux im­mo­biles, elles ont en­va­hi les criques et les anses. Les sampans se sont trans­for­més en épi­ce­ries no­mades, avec des femmes à la ma­noeuvre. Cou­vertes de la tête au pied, pour se pro­té­ger des as­sauts ré­pé­tés d’un so­leil pas tou­jours agréable, elles vont d’un ba­teau de tou­ristes à l’autre, pro­po­sant fruits, bois­sons, gâ­teaux, à ces va­can­ciers qui viennent re­gar­der de haut tout ce peuple de la mer qui s’échine sur l’onde nour­ri­cière.

De quoi perdre la boule

La barque de­vient aus­si moyen de lo­co­mo­tion dans les rues li­quides que les en­fants ma­nient aus­si na­tu­rel­le­ment que d’autres font du vé­lo. Pour al­ler à l’école, jouer avec les co­pains, rendre vi­site à la grand-mère, et bien d’autres choses en­core, en voi­là qui savent me­ner leur barque. La barque, je l’ai aus­si vue toute ronde, comme une moi­tié de noix de co­co, vi­dée de sa pulpe. En bam­bou tres­sé, cal­fa­tée de gou­dron, elle joue des tours à qui ne sait la di­ri­ger. Du cô­té de Hôi An, pro­vince de Quang Nam (Centre), elle est de­ve­nue jeu pour tou­ristes en mal de sen­sa­tions au­then­tiques. On les voit en­tas­sées par pa­quet de trois ou quatre, dans ces drôles de pe­tites em­bar­ca­tions, pi­lo­tées par des mains ha­biles qui ar­rivent à les faire na­vi­guer droit. Elles se glissent dans les man­groves et vont se col­ler aux ny­pas dont les grandes palmes forment des éven­tails au-des­sus de l’eau. Les pi­lotes im­mo­bi­lisent ces ba­teaux-pa­niers et dé­tachent des feuilles de palmes pour les tis­ser en cha­peaux, col­liers, bagues et bra­ce­lets qu’ils offrent aux pas­sa­gers. Sans doute in­fluen­cés par la forme uté­rine de leur es­quif, ceux-ci les ar­borent avec un sou­rire en­fan­tin, et se prennent en pho­tos en­voyées illi­co sur leur page de ré­seau so­cial. Le grand mo­ment de so­li­tude vien­dra plus tard, quand ils se dé­cou­vri­ront en li­sant leur mur. Pour le mo­ment, ils sont en va­cances et par­ti­cipent ac­ti­ve­ment au dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique d’une po­pu­la­tion lo­cale de pê­cheurs qui ont su se trans­for­mer en créa­teurs d’ac­ti­vi­té tou­ris­tique. En voi­là en­core qui savent me­ner leur barque. Et puis, la barque que je pré­fère est celle qui me conduit dou­ce­ment sur cette ri­vière tran­quille. Al­lon­gé au doux so­leil du ma­tin, je contemple le ciel d’été d’un Viet­nam qui ne cesse de m’éton­ner. De­vant moi, un pê­cheur ta­ci­turne guide le pe­tit ca­not, à lents et puis­sants coups de rames. Notre em­bar­ca­tion trace un long sillage qui semble comme une flèche à la sur­face, nous em­por­tant vers un ailleurs où tout est pos­sible…, sur­tout de bien sa­voir me­ner sa barque.

Pour sa­voir me­ner sa barque, il faut sou­vent ra­mer !

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