TRANCHES DE VIE

Les va­cances, c'est fait pour s'éva­der du train-train quo­ti­dien. Alors au­jourd'hui, je me trans­forme en guide pour une pe­tite es­ca­pade en mer et mon­tagne. De­man­dez le pro­gramme !

Le Courrier du Vietnam - - SOMMAIRE - GÉ­RARD BONNAFONT/CVN

Car­net de voyage

GÉ­RARD BONNAFONT „Vi­si­teur as­si­du du Viet­nam de­puis une ving­taine d’an­nées, il s’y est ins­tal­lé dé­fi­ni­ti­ve­ment il y a une di­zaine d’an­nées. Par­lant viet­na­mien et vi­vant au mi­lieu des Viet­na­miens, il par­tage leur mode de vie et nous fait ré­gu­liè­re­ment part de ces scènes du quo­ti­dien qui dé­voilent l’âme pro­fonde du Viet­nam, en nous li­vrant chaque se­maine ses chro­niques «Tranches de vie».

Vagues à l'âme

Quelque 180 km, trois heures de route, en quit­tant Ha­noï par le pont Chuong Duong avec vue im­pre­nable sur le pont Long Biên (an­cien pont Paul Dou­mer construit par Gus­tave Eif­fel en 1902), on em­prunte la Na­tio­nale 5, la plus an­cienne du Viet­nam, qui conduit jus­qu’à la ville por­tuaire de Hai Phong (Nord), à tra­vers un pay­sage al­ter­nant les ri­zières an­ces­trales et les zones in­dus­trielles ul­tra-mo­dernes. «Dis pa­pa ! C'est quand la cam­pagne ?» Tu as rai­son ma fille, Ha­noï de­vient vé­ri­ta­ble­ment chaque jour de plus en plus grande. Pour une mil­lé­naire, elle fait preuve d'une éner­gie re­dou­table. La der­nière par­tie du voyage s’ef­fec­tue le long de la côte de la Mer Orien­tale, avec en toile de fond à l’ho­ri­zon les fa­meux îlots en «pain de sucre» qui pré­fi­gurent la lé­gen­daire baie de Ha Long, dans la pro­vince de Quang Ninh (Nord). Ar­ri­vée à l’em­bar­ca­dère de Ha Long, et em­bar­que­ment sur une jonque amé­na­gée, pour une croi­sière et une nuit dans la baie. Une pe­tite bai­gnade sur une île dé­serte, une pe­tite ba­lade en kayak de mer, un re­pas aux chan­delles sous les étoiles, et hop ! Tout le monde au lit, mous­tiques com­pris.

De monts en vaux

Après le pe­tit dé­jeu­ner sur la jonque, ar­ri­vée au dé­bar­ca­dère de Câm Pha (pro­vince de Quang Ninh), à 28 km au nord de Ha Long. Et on re­prend la voi­ture pour six heures de route vers la pro­vince de Lang Son (Nord). Après avoir quit­té la côte, la route s'en­gage dans la ré­gion mon­ta­gneuse et val­lon­née du Nord-Est, cou­verte de fo­rêts où vivent tigres, pan­thères, ours et pan­go­lins. Du moins, c'est ce qu'on dit. Mais mal­gré toutes les in­can­ta­tions in­ces­santes de ma fille, je n'ai pas réus­si à lui mon­trer un seul de ces char­mants ani­maux. Tant pis, ça fait tou­jours plai­sir de pen­ser que nous avons frô­lé la ren­contre avec «Oncle Tigre». De temps à autre, au dé­tour d'une val­lée ou au som­met d'un col, au mi­lieu de plan­ta­tions de ta­bac, ca­fé ou thé, un vil­lage ha­bi­té par l'une ou l'autre des mi­no­ri­tés eth­niques qui peuplent cette ré­gion : Tày, Nùng, Dzao, H’Mông, Hoa et bien sûr Kinh, l'eth­nie de la ma­jo­ri­té des Viet­na­miens. Après une dé­cou­verte des spé­cia­li­tés lo­cales : le phở chua (soupe de nouilles à l’aigre lé­gère) ou le vịt quay (ca­nard rô­ti), lợn quay (co­chon­net rô­ti), bonne nuit à l'hô­tel. La route a été longue.

Tripes à l'air

Pas le temps de souf­fler, ce ma­tin, di­rec­tion la pro­vince de Cao Bang (Nord). Comme Lang Son, Cao Bang a souf­fert des pé­ri­pé­ties de l'his­toire, mais son cadre est ma­gni­fique, au pied d'un ri­deau de fa­laises blanches, au confluent de la ri­vière Hiên et du fleuve Bang Giang. Du dé­but de la jour­née à la fin de l'après­mi­di, des flots de vê­te­ments qui dé­ploient toutes les nuances de l'in­di­go cô­toient des pro­fu­sions de pa­niers em­plis de lé­gumes, de la ca­me­lote chi­noise, des ob­jets de culte... aux­quels suc­cèdent des mar­mites et bra­se­ros où mi­jotent ga­lettes de riz, ca­nard la­qué et tri­pailles. Je laisse vo­lon­tiers ces der­nières aux es­to­macs de mes amis viet­na­miens, à celle à la mode à Cao Bang, je pré­fère celles à la mode de Caen. Bon ! C'est pas tout ça, mais il est temps d’al­ler dor­mir.

Troc en stock

Après avoir aban­don­né ra­pi­de­ment les mon­tagnes dé­boi­sées et les champs de maïs, la route étroite et si­nueuse, cô­toyé des buttes de terre rouge plan­tées de fo­rêts de pins, on re­des­cend vers la val­lée au mi­lieu d'une forêt tro­pi­cale luxu­riante, puis ser­pente entre les mai­sons iso­lées des H’Mông et des Dzao, pour ar­ri­ver en­fin vers le bourg de Cho Ra (pro­vince de Bac Kan, Nord), dans l'uni­vers de l'eth­nie Tày. Ma fille n'en peu plus d'être émer­veillée, et moi, je suis en­roué à force de ré­pondre à ses questions qui me par­viennent en ra­fales. Ouf ! Voi­là Cho Ra ! Cho Ra est un mo­deste vil­la­ge­rue, aux mai­sons basses construites en briques crues, et cou­vertes de tuiles grises. Les jours de mar­ché, on trouve une pro­fu­sion de pro­duits ar­ti­sa­naux lo­caux, no­tam­ment des étoffes tis­sées et teintes. On y pra­tique en­core le troc. Ce que je fais avec ma fille, en tro­quant une der­nière his­toire sur l'ori­gine des eth­nies mi­no­ri­taires (une his­toire d'oeufs, de dra­gon et de déesse, que je vous ra­con­te­rai un jour), contre une bonne nuit de som­meil.

Une vraie perle

Ça, c'est le sum­mum du voyage. Pe­tit dé­jeu­ner à Cho Ra, puis em­bar­que­ment en sam­pan, pour re­joindre le lac Ba Bê, en des­cen­dant la ri­vière Nang. Pen­dant deux heures de na­vi­ga­tion, le sam­pan suit la ri­vière qui se fau­file dans une cam­pagne culti­vée avant de pé­né­trer dans un pay­sage de fa­laises cal­caires, au flanc des­quelles s'ac­crochent des pe­tits jar­dins sau­vages, tâ­chés de can­nas rouge sang, et mar­brés de tronc grêles ar­gen­tés. Après la grot­te­tun­nel de Puông, on dé­couvre un pay­sage sau­vage, peu­plé d'une cen­taine d'es­pèces de pa­pillons et d'oi­seaux, et de plu­sieurs sortes de ba­tra­ciens et rep­tiles. Ma fille en tré­pigne de joie, nous évi­tons de peu cha­vi­rage et en­fant «à la mer» avant d'ar­ri­ver au dé­bar­ca­dère du lac Ba Bê. Ce lac res­semble à une pe­tite mer in­té­rieure, ni­chée au coeur de fa­laises cal­caires, do­tée de nom­breuses grottes et de ruis­seaux qui tan­tôt ap­pa­raissent, tan­tôt dis­pa­raissent de la vue. Le soir, après une pe­tite pro­me­nade à la lu­mière d'une lune bo­nasse qui semble veiller sur les gre­nouilles du lac comme un ber­ger sur ses mou­tons, c'est la soi­rée dont ma fille me par­le­ra en­core dans mille ans. Ins­tal­lés en cercle au­tour du foyer d'une mai­son sur pi­lo­tis, nous écou­tons pen­dant près de deux heures des lé­gendes que les vieux du vil­lage ra­content aux en­fants de­puis la nuit des temps. Et pen­dant qu'ils ra­content, nous pi­quons de­ci-de­là, dans les bols dis­po­sés de­vant nous, gour­man­dises su­crées et sa­lées. Ma fille est aux anges, même si elle com­mence sa nuit sur mes ge­noux avant la fin de l'his­toire. De­main, je se­rai bon pour lui ra­con­ter comment est né le lac Ba Bê. À une autre fois, pour une autre es­ca­pade. De­man­dez le pro­gramme !

La baie de Ha Long (gauche) et le lac Ba Bê offrent des vues mer­veilleuses. VNA/CVN

Newspapers in French

Newspapers from Viet Nam

© PressReader. All rights reserved.