Sur­pre­nante adap­ta­tion

De­puis le 15 dé­cembre 2007, le casque fait par­tie du pay­sage mo­to­cy­cliste viet­na­mien. À tel point que l’on en au­rait par­fois ras le casque.

Le Courrier du Vietnam - - TRANCHES DE VIE - GÉ­RARD BONNAFONT/CVN

Àvivre plu­sieurs heures par jour en sym­biose avec la boîte crâ­nienne, le casque a ab­sor­bé les neu­rones de son hôte hu­main. Il a pro­gres­si­ve­ment ac­quis des ca­pa­ci­tés in­tel­lec­tuelles qui l’ont fait mon­ter de plu­sieurs éche­lons sur l’échelle de l’évo­lu­tion. Et, on ne de­vrait plus par­ler de casque mais de cas­quoïde, hy­bride entre l’ob­jet et l’être hu­main. D’ailleurs, à y re­gar­der de plus près, sa part d’hu­ma­ni­té prend de plus en plus le des­sus : il y a des signes qui ne trompent pas. Mais, je pré­viens les âmes sen­sibles. Après en avoir pris connais­sance, pour vous, plus rien ne se­ra comme avant : vous sau­rez !

Casque bas

Le casque est ca­pable d’adap­ta­tion. Ce pre­mier signe saute aux yeux quand on se pro­mène dans les rues. Alors que sa forme ini­tiale était ovoïde ou sphé­rique, peu à peu le casque a pris la forme de cha­peau, cas­quette, à grands et à pe­tits bords. Bref, de pro­tège-tête, il est de­ve­nu couvre-chef. Il a su s’adap­ter aux goûts des élé­gantes en se do­tant de bor­dures frou­frou­tantes qui vo­lètent gra­cieu­se­ment au-des­sus des en­com­bre­ments ur­bains ou dans le vent des ri­zières. Il s’est pa­ré de toutes les cou­leurs et im­pres­sions pos­sibles : fruit, fleurs, mo­tifs géo­mé­triques ou éso­té­riques, il a pris aux tis­sus et aux pa­piers peints leurs or­ne­ments pour se don­ner un air de gaie­té sur­an­née. Il a al­lon­gé sa vi­sière pare-so­leil pour res­sem­bler à une cas­quette de golf, et il est même al­lé cher­cher dans le sport des sources d’ins­pi­ra­tion en se trans­for­mant en bombe d’équi­ta­tion. Sur ce der­nier point, il montre bien un signe d’in­tel­li­gence en pra­ti­quant l’ana­lo­gie, entre mon­ter à che­val et che­vau­cher une mo­to. Et, de plus, l’ana­lo­gie est ju­di­cieuse car quand on voit la fa­çon de conduire de cer­tains mo­to­cy­clistes, on ne peut que la com­pa­rer à la course d’obs­tacle en équi­ta­tion. Mais at­ten­tion, cette adap­ta­tion du casque n’est pas sans risque et dé­jà on ob­serve quelques dé­gâts col­la­té­raux. Ain­si, l’autre jour, comme j’avais ou­blié mon casque, un ami me

prête obli­geam­ment le sien qui res­sem­blait à s’y mé­prendre à une cas­quette. En ar­ri­vant chez moi, comme d’ha­bi­tude, le chien du voi­sin, un pe­tit ro­quet de quelques cen­ti­mètres de long et court sur pattes (le chien, pas le voi­sin), ex­prime sa joie, en­fin je le sup­pose, en aboyant de toute la force que lui donne son éton­nante ca­pa­ci­té tho­ra­cique com­pa­rée à son phy­sique. Et, c’est gé­né­ra­le­ment le si­gnal d’un jeu entre lui et moi : il aboie, je lui donne de pe­tits coups de cas­quette ; il aboie en­core plus, je lui donne des coups un peu plus forts jus­qu’au mo­ment où mor­dillant la cas­quette, il af­firme sa su­pé­rio­ri­té sur l’être hu­main, et condes­cend à me lais­ser le pas­sage. Donc, ce jour-là, comme d’ha­bi­tude, il aboie, et comme d’ha­bi­tude, je me sai­sis de la cas­quette que j’ai sur le crâne pour lui en don­ner de pe­tits coups sur le sien. Seu­le­ment là, contrai­re­ment à l’ha­bi­tude, il a su­bi­te­ment ces­sé d’aboyer pour gla­pir de dou­leur et ren­trer chez lui en ti­tu­bant. Fort de cette ex­pé­rience, j’alerte d’ailleurs les pou­voirs pu­blics : at­ten­tion aux ma­ni­fes­ta­tions de joie dans les foules, lorsque les spec­ta­teurs lancent leurs cha­peaux en l’air pour ex­pri­mer leur al­lé­gresse. Comme le casque sert aus­si de coif­fure quand on est à pied, la chute de cer­tains d’entre eux à bords frou­frou­tants risque de trans­for­mer les hour­ras en cris de dou­leurs. L’adap­ta­tion du casque de mo­to est sour­noise.

Pro­tec­tion aléa­toire

Pru­dent, le casque l’est de­ve­nu au­tant qu’in­tel­li­gent. En ef­fet, et c’est sans doute le plus re­mar­quable, le casque de mo­to ac­cepte vo­lon­tiers de vivre avec l’être hu­main, mais à une condi­tion que ce­lui-ci pos­sède lui­même un mi­ni­mum de ca­pa­ci­tés in­tel­lec­tuelles. Dé­mons­tra­tion ! Comme je vous l’ai dit au dé­but de cette tranche de vie, le casque est un vam­pire qui se nour­rit des neu­rones du cer­veau hu­main pour ac­qué­rir une in­tel­li­gence su­pé­rieure. Je rap­pelle ici que les neu­rones sont des cel­lules cé­ré­brales qui, connec­tées entre elles, per­mettent de trai­ter les in­for­ma­tions, et plus lar­ge­ment, sont à la source des ca­pa­ci­tés in­tel­lec­tuelles telles que l’at­ten­tion, la ré­flexion, le rai­son­ne­ment, la créa­ti­vi­té, etc. Bref, toutes ma­ni­fes­ta­tions de l’in­tel­li­gence hu­maine. Plus le cer­veau de l’hôte contient de neu­rones, plus le casque peut en ab­sor­ber, donc plus in­tel­li­gent il peut de­ve­nir, tout en en lais­sant suf­fi­sam­ment à son hôte pour que ce­lui-ci ne de­vienne pas un zom­bie. Nor­ma­le­ment, il n’y de­vrait pas y avoir de sou­cis, puisque nous pos­sé­dons de 10 à 30 mil­liards de ces pe­tites cel­lules. Seu­le­ment voi­là, cer­tains d’entre nous n’ont pas la chance d’avoir une telle do­ta­tion, et le casque ne s’y trompe pas. S’il constate que son pro­prié­taire ne dis­pose pas de neu­rones en nombre suf­fi­sant, donc s’il consi­dère que ce­lui-ci est d’une in­tel­li­gence li­mi­tée, il juge qu’il ne pour­ra pas en ab­sor­ber suf­fi­sam­ment pour amé­lio­rer son in­tel­li­gence, et, il le quitte. Et mieux que n’im­porte quel test psy­cho­tech­nique, en ma­ni­fes­tant ce sens cri­tique, le casque fait ap­pa­raître au grand jour le ni­veau in­tel­lec­tuel des in­di­vi­dus. Au dé­but, le casque ne sa­vait pas et il était sur toutes les têtes. Au­jourd’hui, il sait et il choi­sit les têtes in­tel­li­gentes, dé­lais­sant celles qui os­cil­lent entre in­suf­fi­sance in­tel­lec­tuelle lé­gère et in­cons­cience to­tale. Ce qui est dom­mage, c’est que le casque ne fait pas la dif­fé­rence entre ce qui est de l’ordre de la pa­tho­lo­gie et ce qui est de l’ordre du dé­ve­lop­pe­ment nor­mal de l’être hu­main. En ef­fet, nous sa­vons au­jourd’hui que l’ado­les­cence se ca­rac­té­rise par une ab­sence de connexions neu­ro­nales fron­tales qui di­mi­nuent les ca­pa­ci­tés de rai­son­ne­ment (c’est en fait plus com­pli­qué que ce­la, mais res­tons simple). Or, le casque de mo­to, sui­vant l’im­pla­cable lo­gique ma­thé­ma­tique du «pas as­sez de neu­rones, pas de casque», s’il aban­donne avec juste rai­son cer­taines têtes qui n’ont de ma­ture que l’as­pect ex­té­rieur, dé­laisse vo­lon­tiers les têtes ado­les­centes, alors qu’il de­vrait jus­te­ment y être fi­dèles pour mieux les pro­té­ger et leur per­mettre de dé­ve­lop­per en toute sé­cu­ri­té ces ul­times connexions neu­ro­nales, qui leur per­met­tront de de­ve­nir des adultes conscients. Hé­las, je ne peux pas de­man­der au casque de mo­to d’être to­ta­le­ment in­tel­li­gent. Mais, je peux lui de­man­der de pro­té­ger mon in­tel­li­gence.

GÉ­RARD BONNAFONT „Vi­si­teur as­si­du du Viet­nam de­puis une ving­taine d’an­nées, il s’y est ins­tal­lé dé­fi­ni­ti­ve­ment il y a une di­zaine d’an­nées. Par­lant viet­na­mien et vi­vant au mi­lieu des Viet­na­miens, il par­tage leur mode de vie et nous fait ré­gu­liè­re­ment part de ces scènes du quo­ti­dien qui dé­voilent l’âme pro­fonde du Viet­nam, en nous li­vrant chaque semaine ses chro­niques «Tranches de vie».

CTV/CVN

Un casque peut se pa­rer de toutes les cou­leurs : rouge, rose, bleue et d’im­pres­sions pos­sibles : fruit, fleurs, per­son­nage de BD, etc.

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