Sans huis clos

Les mai­sons ont des his­toires à ra­con­ter. Pour les en­tendre, il suf­fit d’ou­vrir la porte, d’ou­vrir son coeur, d’ou­vrir ses yeux. Il suf­fit sur­tout de s’ar­rê­ter pour les écou­ter ! Voi­ci deux de ces his­toires.

Le Courrier du Vietnam - - SOMMAIRE - GÉ­RARD BONNAFONT/CVN

GÉ­RARD BONNAFONT „Vi­si­teur as­si­du du Viet­nam de­puis une ving­taine d’an­nées, il s’y est ins­tal­lé dé­fi­ni­ti­ve­ment il y a une dou­zaine d’an­nées. Par­lant viet­na­mien et vi­vant au mi­lieu des Viet­na­miens, il par­tage leur mode de vie et nous fait ré­gu­liè­re­ment part de ces scènes du quo­ti­dien qui dé­voilent l’âme pro­fonde du Viet­nam, en nous li­vrant chaque se­maine ses chro­niques “Tranches de vie“.

Re­tour aux sources

J’ai le sou­ve­nir d’une pro­me­nade à Hai Phong (Nord), en at­ten­dant d’em­bar­quer pour le ba­teau de Cát Bà. Avec un ami viet­na­mien, nous étions re­mon­tés jus­qu’au théâtre et au mar­ché aux fleurs. Con­tem­plant l’ani­ma­tion des en­fants qui jouaient sur la place, j’avais eu une pen­sée pour mon père, qui tout en­fant de­vait jouer au même en­droit, lorsque ses pa­rents ve­naient s’y dé­tendre du­rant les soi­rées d’été. Et je me suis sou­ve­nu que sa mai­son na­tale ne de­vait pas être très loin de là. J’en connais­sais, l’adresse, mais je n’avais ja­mais eu la cu­rio­si­té de m’y rendre. Ce ma­tin-là, je pro­pose à mon ami, Haï­phon­nais d’ori­gine, de m’y gui­der. Quelques cen­taines de mètres plus loin, nous ar­ri­vons de­vant une pe­tite mai­son de type co­lo­nial, que je re­con­nais d’après les pho­tos que mon père avait pu me mon­trer. Je reste là, sur le trot­toir en face, à l’ombre d’un im­mense ba­nian, ob­ser­vant dis­crè­te­ment cette mai­son où mon père a pous­sé ses pre­miers cris. Je n’avais nul­le­ment l’in­ten­tion de dé­ran­ger les gens qui y vivent au­jourd’hui, mais mon ami, d’un pas dé­ci­dé, tra­verse la rue, et se di­rige vers une bà (vieille dame), as­sise de­vant la mai­son, à cô­té d’une mar­mite de pho fu­mant et odo­rant. Ra­pide conci­lia­bule, re­gards tour­nés vers moi, et un signe de la main pour que je tra­verse à mon tour. La bà m’ac­cueille avec un grand sou­rire qui laisse voir ses dents tein­tées par le bé­tel, tout en hé­lant quel­qu’un à l’in­té­rieur de la mai­son. Une femme d’âge mûr ap­pa­raît. C’est la pro­prié­taire de la mai­son. En quelques mots, mon ami lui ex­plique la rai­son de ma pré­sence ici. De nou­veau, un grand sou­rire, une in­vite à en­trer, moi qui me confonds en ex­cuses, qui ne veux pas dé­ran­ger, la femme qui in­siste… Et me voi­là ins­tal­lé dans un fau­teuil, au mi­lieu de la salle à man­ger où mon père a dû faire ses pre­miers pas. Je n’ar­ri­ve­rais ja­mais à boire le thé fu­mant que l’on a po­sé de­vant moi sur une table basse. Le ma­ri, le fils aî­né, la fille, la tante, la grand-mère…, c’est presque toute la fa­mille de la pro­prié­taire qui main­te­nant est ins­tal­lée au­tour de moi.

Les ques­tions fusent, di­rectes, simples, sans cu­rio­si­té mal­saine. Sur chaque vi­sage, un in­té­rêt constant lorsque je ré­ponds. Et tou­jours ce sou­rire, sin­cère, rayon­nant. Mo­ment d’émo­tion in­tense, où des sou­ve­nirs qui, en d’autres temps, au­raient pu nous éloi­gner les uns des autres. On m’in­vite à vi­si­ter le reste de la mai­son. Je dé­cline. Nous de­vons prendre le ba­teau. Bonne ex­cuse pour ne dé­ran­ger plus cette fa­mille qui me fait pé­né­trer dans son in­ti­mi­té pour me per­mettre de mieux connaître mon pas­sé. Un au re­voir, un échange de nu­mé­ro de té­lé­phone, une pro­messe de re­pas­ser la pro­chaine fois... En al­lant vers l’em­bar­ca­dère, je re­pense à ce jour, où dans un pe­tit bourg de cam­pagne, là-bas, dans mon pays na­tal, j’ai vou­lu re­trou­ver la mai­son d’où été par­ti ce­lui qui al­lait me don­ner une ar­rière grand-mère viet­na­mienne. Ho­che­ments de tête po­lis, aboie­ments du chien, re­grets pour n’avoir pas le temps de me faire ren­trer, aboie­ments du chien, prise de congé ra­pide, aboie­ments du chien… Je connais main­te­nant la dif­fé­rence entre hos­pi­ta­li­té et ama­bi­li­té.

Source de cu­rio­si­té

Autre jour, autre lieu. Ma fille et moi en­jam­bons le pe­tit seuil en bois qui sert à em­pê­cher les mau­vais es­prits de pé­né­trer dans cette vieille mai­son de la rue Ma Mây, à Ha­noï. Nous sommes dans ce qui ser­vait au­tre­fois de ma­ga­sin : une vaste pièce close sur trois cô­tés, et qui ouvre par son qua­trième sur un pa­tio à ciel ou­vert, au mi­lieu du­quel trône un bas­sin de pierre, sculp­té, dans le­quel quatre grosses carpes rouges et roses dansent un sem­pi­ter­nel tan­go aqua­tique. J’ai à peine le temps de m’ha­bi­tuer à la pé­nombre que ma fille est dé­jà au cou des gar­diennes des lieux en áo dài (te­nue tra­di­tion­nelle des Viet­na­miennes). Comme cette mai­son fait par­tie de mes vi­sites ha­bi­tuelles, lorsque j’ac­com­pagne des amis dans Ha­noï, nous fai­sons un peu par­tie de la fa­mille. D’ailleurs, ce sont des Xin chào chú (Bon­jour oncle) qui m’ac­cueillent, tan­dis que ma fille est en­traî­née dans l’ar­rière-cour pour pra­ti­quer un de ces jeux fa­vo­ris : faire par­ler un mai­nate ! En ef­fet, cette vé­né­rable mai­son abrite, dans ce qui ser­vait de cui­sine à ciel ou­vert, quelques pen­sion­naires à plume, dont un su­perbe mai­nate noir qui passe ses jour­nées à re­gar­der d’un oeil rond les tou­ristes dé­fi­ler de­vant lui. Et ce mai­nate a une par­ti­cu­la­ri­té : il sait pro­non­cer quelques mots, no­tam­ment “Có khách”, au­tre­ment dit “C’est un vi­si­teur”. Seule­ment, l’ani­mal est tê­tu comme une bour­rique, et il ne parle pas sur com­mande, mais seule­ment si l’in­ter­lo­cu­teur lui pa­raît suf­fi­sam­ment digne d’at­ten­tion. Ce qui n’est pas mon cas, semble-t-il, car je n’ai ja­mais pu lui ex­tor­quer la moindre… pa­role. Par contre, je me de­mande si ma fille n’a pas été mai­nate dans une vie an­té­rieure, car elle et l’oi­seau s’en donnent à coeur joie, pour le plus grand plai­sir des spec­ta­teurs pré­sents. Après avoir phi­lo­so­phé quelque temps, l’oi­seau dé­cide de se ba­lan­cer, yeux clos, sur son per­choir et l’hu­maine d’en faire au­tant sur le ha­mac ten­du entre deux pi­liers en bois, en en­gouf­frant si­mul­ta­né­ment la moi­tié d’un ki­lo de ses af­freux bon­bons verts… Pen­dant que ma fille en­va­hit l’ar­riè­re­cour, je pro­mène ma so­li­tude dans la vé­né­rable mai­son, ad­mi­ra­ble­ment res­tau­rée, et qui offre un aper­çu sai­sis­sant de ce que pou­vait être la vie d’une fa­mille viet­na­mienne cos­sue il y a 300 ans. Si ces ma­gni­fiques meubles de bois pré­cieux in­crus­tés de nacre et ci­se­lés avec art pou­vaient nous ra­con­ter leur his­toire, nous sau­rions en l’hon­neur de qui est éri­gé ce mo­nu­men­tal au­tel des an­cêtres, quelles his­toires d’amour a connu l’im­po­sant lit en bois, quelles confi­dences ont été échan­gées au­tour de tasses de thé vert, dis­po­sées sur la table de marbre, quelles joies et quels mal­heurs ont émaillé la vie des gé­né­ra­tions de com­mer­çants qui ont vé­cu ici… Si vous pas­sez par Ha­noï, ve­nez ici, re­mon­tez un peu le temps ! Et les sou­rires fé­mi­nins qui vous ac­cueille­ront son éter­nels. Deux mai­sons, deux his­toires qui parlent au coeur, deux images de l’hos­pi­ta­li­té viet­na­mienne.

Deux mai­sons, deux his­toires qui parlent au coeur, deux images de l’hos­pi­ta­li­té viet­na­mienne.

Une an­cienne mai­son dans la rue Ma Mây, à Ha­noï. ST/CVN

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