RENDEZ-VOUS

Il est des noms de lieu qui font rê­ver chaque fois qu’on les en­tend pro­non­cer, tant ils évoquent un pas­sé et des ho­ri­zons loin­tains. C’est le cas de Vân Dôn et Cô Tô, deux îles à l’est de la baie de Ha Long.

Le Courrier du Vietnam - - SOMMAIRE - (Sep­tembre 2004) HUU NGOC/CVN

À l’est de la baie de Ha Long

L’été 2004, j’ai eu en­fin l’oc­ca­sion de vi­si­ter ces ar­chi­pels per­dus dans nos eaux ter­ri­to­riales du Nord-Est, plus pré­ci­sé­ment dans la baie cir­cu­laire de Bái Tu Long (Fait­si-long) à l’est de la fa­meuse baie de Ha Long dont elle fait par­tie. On entre dans le Bái Tu Long à tra­vers un dé­dale de ro­chers et de pics mo­no­lithes qui font pen­ser, se­lon l’ima­gi­na­tion po­pu­laire, à une mâ­choire de Dra­gon aux dents cas­sées. Le terme si­no-viet­na­mien Bái Tu Long consacre plu­tôt une autre lé­gende...

Vân Dôn, le plus an­cien avant-port ma­ri­time

Dans la nuit des temps, des monstres ma­rins en­va­his­saient le pays. Le dra­gon, an­cêtre des Viet­na­miens, des­cen­dit du ciel avec ses en­fants pour le sau­ver. Ils cra­chèrent comme pro­jec­tiles des perles qui se chan­gèrent en ro­chers. Les en­ne­mis étant re­pous­sés, l’ani­mal fa­bu­leux des­cen­dit sur ce sol, ses mou­ve­ments creu­sèrent la baie de Ha Long (Dra­gon des­cen­dant) tan­dis qu’une se­cousse de sa queue fit émer­ger l’îlot Bach Long Vi (queue du Dra­gon blanc). Les ébats d’un pe­tit dra­gon firent naître la baie de Bái Tu Long (fils du Dra­gon se pros­ter­nant). Vân Dôn (Fort des Nuages) était notre plus an­cien avant-port ma­ri­time et port de com­merce ex­té­rieur. Il est as­sez dif­fi­cile d’iden­ti­fier au­jourd’hui sa po­si­tion exacte. Se­lon toute pro­ba­bi­li­té, on peut le si­tuer à l’an­cien village de Vân, ou Vân Hai, com­po­sé à l’heure ac­tuelle de cinq vil­lages (Quan Lan, Minh Châu, Ban Sen, Ngoc Vung, Thang Loi) ré­par­tis sur plu­sieurs îlots. Au plan de la pré­his­toire, Vân Dôn se rat­tache à la culture de Ha Long, der­nière pé­riode (il y a 5.000 ans) du néo­li­thique et fri­sant l’âge du bronze. Au XVe siècle, le let­tré hu­ma­niste Nguyên Trai a lais­sé un poème sur ces îles : “Sur les îlots, se suc­cèdent les nappes d’herbe verte, Dans cette baie, dit-on, les Phiên ancrent leurs ba­teaux”.

(Vong trung ngan thao thê thê luc Dao thi Phiên nhân trú bac loan). Les Phiên (étran­gers) qui fré­quen­taient Vân Dôn étaient des com­mer­çants chi­nois, sia­mois, in­do­né­siens. Dès le XIe siècle, c’était le seul port ré­ser­vé au com­merce ex­té­rieur. Mais de­puis le XVIIe siècle, Phô Hiên dans l’hin­ter­land del­taïque du fleuve Rouge éclip­sa de plus en plus Vân Dôn qui ces­sa d’exis­ter au XIXe siècle en tant que centre du com­merce ex­té­rieur du Nord. Mais le plus grand titre de gloire de Vân Dôn était plu­tôt d’ordre mi­li­taire, ce port s’étant par deux fois illus­tré dans la lutte contre l’agres­sion chi­noise. Au XIe siècle, la Cour des Song ras­sem­blait des troupes et des pro­vi­sions à la fron­tière pour pré­pa­rer une in­va­sion de taille. En 1075, pour pré­ve­nir l’of­fen­sive chi­noise, Lý Thuong Kiêt at­ta­qua la Chine par voies de terre et de mer, Vân Dôn ser­vant de base de re­grou­pe­ment aux jonques de guerre. Il réus­sit à oc­cu­per Yung-chow et d’autres ci­ta­delles qu’il dé­man­te­la. Au XIIIe siècle, comme le Viet­nam re­fu­sait de lais­ser pas­ser les troupes mon­goles à tra­vers son ter­ri­toire pour al­ler conqué­rir le Cham­pa au Sud, il fut l’ob­jet de deux in­va­sions qui furent re­pous­sées. En 1287, les Mon­gols re­vinrent avec une ar­mée de 500.000 hommes, dé­ci­dés à prendre leur re­vanche. Trân Khánh Du à Vân Dôn at­ta­qua par sur­prise la flotte chi­noise d’ap­pro­vi­sion­ne­ment et cou­la ses cent jonques, créant pour le gé­né­ra­lis­sime Trân Hung Dao les condi­tions pour anéan­tir le corps ex­pé­di­tion­naire.

Cô Tô, l’île ex­trême orien­tale du Nord

Cô Tô, à quatre heures de ca­not de Vân Dôn, est l’île ex­trême orien­tale du Nord du Viet­nam. Son nom rap­pelle à plus d’un an­cien let­tré la vieille ci­té chi­noise Cô Tô (So Chow) et les vers nos­tal­giques du poète Chang Chi des Tang : “Mi­nuit. Dans la loin­taine Pa­gode de la Mon­tagne Froide, les sons de cloche s’égrènent Qui, par de­là la ci­té de So Chow (Cô Tô), émeuvent le voya­geur dans sa barque”. Cô Tô avait été ha­bi­tée de­puis long­temps par une co­lo­nie chi­noise de pê­cheurs et de com­mer­çants. Ils re­ga­gnèrent leur pays lors du conflit si­no­viet­na­mien de 1978. Pour combler le vide dé­mo­gra­phique cau­sé par leur dé­part, le gou­ver­ne­ment a en­cou­ra­gé l’im­mi­gra­tion d’ha­bi­tants des ré­gions cô­tières et du del­ta du fleuve Rouge. J’ai vi­si­té en pleine mer le ba­teau­vi­vier d’un couple d’an­ciens fonc­tion­naires dé­mu­nis ve­nus d’un village de Nam Dinh il y a une di­zaine d’an­nées. Ils se sont en­ri­chis en éle­vant des pois­sons et des crus­ta­cés. De­puis 1994, a été créé le dis­trict in­su­laire de Cô Tô com­po­sé de Cô Tô et de Thanh Lâm, vil­lages aux­quels de­vra s’ajou­ter l’île Trân. Grâce aux in­ves­tis­se­ments in­ten­sifs de la pro­vince de Quang Ninh, la nou­velle uni­té ad­mi­nis­tra­tive a réa­li­sé de grands pro­grès éco­no­miques - pêche, pis­ci­cul­ture avec huîtres per­lières, syl­vi­cul­ture, ri­zi­cul­ture. Ce­pen­dant, mal­gré la di­ver­si­té des sites pit­to­resques, le tou­risme n’a fait que com­men­cer, étant don­né la fai­blesse des in­fra­struc­tures. Cô Tô offre aux gour­mets des fruits de mer in­com­pa­rables, entre autres le sùng, vers de sable qui donne une sa­veur spé­ciale à la soupe Ha­noïenne pho, et le

bào ngu, es­car­got qui vit dans les pro­fon­deurs ma­rines et pos­sède des ver­tus aphro­di­siaques.

Le plus grand titre de gloire de Vân Dôn était plu­tôt d’ordre mi­li­taire, ce port s’étant par deux fois illus­tré dans la lutte contre l’agres­sion chi­noise.

Le Viet­nam a l’am­bi­tion de faire de Vân Dôn une zone éco­no­mique spé­ciale.

Huu Ngoc

Quang Quyêt/VNA/CVN

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