L’ancien et le nou­veau dans un vil­lage Muong

Les Muong sont une des 53 mi­no­ri­tés eth­niques du Viet­nam. Ils ha­bitent les ré­gions mon­ta­gneuses du Nord, no­tam­ment dans la pro­vince de Hoà Binh. Phú Lao, un vil­lage Muong, a su gar­der sa beau­té ori­gi­nale.

Le Courrier du Vietnam - - SOMMAIRE - HUU NGOC/CVN

Sous le soleil clément d’une ma­ti­née d’au­tomne, notre voi­ture file sur une route qui se déroule entre des ri­zières jaune d’or. À l’ho­ri­zon se pro­filent des mas­sifs cal­caires dra­pés de gris bleu­té. Nous voi­ci au coeur de Hoà Binh, pro­vince qui re­groupe la ma­jo­ri­té de la mi­no­ri­té eth­nique Muong. De Chi Nê, chef-lieu du dis­trict de Lac Thuy, à une cen­taine de ki­lo­mètres au sud de Ha­noï, nous ar­ri­vons au vil­lage Phú Lao après une course de quelques ki­lo­mètres. Phú Lao nous conquiert tout de suite par un mé­lange d’ancien et de nou­veau. Il va sans dire que dans cette ré­gion mon­ta­gneuse en­core peu tou­chée par la mo­der­ni­té, c’est l’ancien qui exerce une cer­taine fas­ci­na­tion. Ty­pique à cet égard est le site Chùa Tiên (Pa­gode des Fées). Ce com­plexe an­cré dans la mon­tagne cris­tal­lise un pas­sé im­mé­mo­rial et des tra­di­tions cultu­relles pit­to­resques. Il ra­conte beau­coup de choses au vi­si­teur qui sait lui prê­ter une oreille at­ten­tive.

Ori­gine my­thique du peuple Viêt

D’abord sur la pré­his­toire. La Grotte des Fées (Dông Tiên) pré­sente une co­lonne en roche sé­di­men­taire de cou­leur jaune brun, des dents et le sque­lette d’un ron­geur fos­si­li­sés qui re­montent à une cen­taine de mil­lions d’an­nées. Mais l’in­té­rêt ca­pi­tal ré­side dans la dé­cou­verte dans les grottes Hào, Chim, Dông Nôi (et d’autres grottes de la pro­vince) d’ar­te­facts qui ont per­mis de dé­ter­mi­ner l’exis­tence de la culture mé­so­li­thique de Hoà Binh da­tant de 10.000 à 11.000 ans. La culture de Hoà Binh - Bac Son étu­diée par M. Co­la­ni dans les an­nées 1920 est un tour­nant ré­vo­lu­tion­naire (néo­li­thique) au Viet­nam et dans tout le SudEst asia­tique, ca­rac­té­ri­sé par le pas­sage de la cueillette et de la chasse à l’agri­cul­ture et à l’éle­vage.

À Phú Lao, nous re­trou­vons les mythes et pra­tiques re­li­gieuses de l’eth­nie ma­jo­ri­taire Viêt chez les Muong, avec des va­riantes lo­cales. Ce qui confirme la thèse se­lon la­quelle les Viêt et les Muong ap­par­tien­draient au groupe eth­no-lin­guis­tique ViêtMuong qui ne se se­rait scin­dé en deux qu’à par­tir du IXe ou Xe siècle A.D. Les cultes qui règnent ici sont le boud­dhisme et l’ado­ra­tion des Déesses Mères (Tho Mâu). D’autre part, les formes évo­ca­trices des sta­lac­tites et des sta­lag­mites ont fa­vo­ri­sé les cultes ani­mistes dans les grottes: ser­pents sa­crés, lion cou­ché, fruit “main de Boud­dha”, Dra­gon cou­vant, ma­melles gon­flées de lait (fé­con­di­té), etc. La lé­gende sur l’ori­gine my­thique du peuple Viêt, - union du Sei­gneur Dra­gon Lac Long Quân et de la Fée Âu Co -, a été ré­in­ter­pré­tée pour être lo­ca­li­sée dans la ré­gion, là où sont pré­sents leurs soi-di­sant ves­tiges: le mont Niêm, au bord de la ri­vière Bôi, où se se­rait ar­rê­té Lac Long Quân, la Val­lée d’amour avec du bé­tel et un toit fait de deux pierres, la chambre où la Fée au­rait tis­sé la soie dans une grotte… De ma­nière in­at­ten­due, cette lé­gende est rat­ta­chée au culte des Déesses Mères dans le prin­ci­pal temple. Là sont ex­po­sés dans une vi­trine le coeur et l’em­preinte de pied de la Mère Âu Co, ain­si qu’une san­dale des sept lieues de Père Lac Long Quân. Chaque an­née, au 4e jour du pre­mier mois lu­naire, la Pa­gode des Fées cé­lèbre une grande fête po­pu­laire, avant celle de sa ca­dette (le 6e jour), la Pa­gode des Par­fums. Celle-ci, cé­lèbre dans tout le pays, se trouve sur l’autre ver­sant de la mon­tagne, à 5 km de dis­tance. Avec ses sites na­tu­rels et cultu­rels, Phú Lao dis­pose d’un riche po­ten­tiel tou­ris­tique, sur­tout quand il peut être lié à la Pa­gode des Par­fums, aux sources ther­males de Kim Bôi, au Parc na­tio­nal de Cúc Phuong et à l’an­cienne ca­pi­tale Hoa Lu, pour for­mer un circuit fas­ci­nant.

Un nou­veau souffle à la vie des ha­bi­tants

Ce vil­lage Muong écarté commence à bou­ger, sor­tant de sa tor­peur millé­naire. Les che­mins de­viennent pra­ti­cables pour les ca­mions. L’électricité était ab­sente il n’y a pas si long­temps. Vers 1995, le Fonds cultu­rel Suède-Viet­nam a offert à Phú Lao une gé­né­ra­trice die­sel, un ap­pa­reil TV et un haut-par­leur pour son tra­vail d’in­for­ma­tion. Au­jourd’hui, tous les foyers ont des lampes élec­triques. La Mai­son de la culture du vil­lage vient d’être inau­gu­rée. Beau­coup d’ha­bi­ta­tions en bois sur pi­lo­tis sont rem­pla­cées par des bâ­ti­ments en dur, moins pit­to­resques mais plus so­lides. La mi­sère et la pau­vre­té ont re­cu­lé de­puis l’adop­tion de la po­li­tique na­tio­nale de Re­nou­veau en 1986. L’éle­vage de la chèvre a amé­lio­ré le ni­veau de vie de la po­pu­la­tion. Je peux en té­moi­gner après avoir vi­si­té le ha­meau Lao Nôi qui compte 122 foyers pour 585 ha­bi­tants. Trân Dinh Luu, 40 ans, me re­çoit dans une mai­son spa­cieuse qu’il a bâ­ti il y a trois ans. Ma­rié et père de trois en­fants, il ne pou­vait nour­rir sa fa­mille avec sa ri­zière. On de­vait se conten­ter des tu­ber­cules sau­vages aux pé­riodes de di­sette. Dans la ré­gion, il y avait à Vân Hoa une pri­son dont les dé­te­nus éle­vaient quelques cen­taines de chèvres. En 1985, avant d’être trans­fé­rée ailleurs, elles furent ven­dues à bas prix aux ha­bi­tants. Mais l’éle­vage ama­teur ne du­ra que quelques an­nées. Il n’a res­sus­ci­té qu’en 1992 suite à l’ap­pel des au­to­ri­tés pro­vin­ciales qui ap­por­tèrent une aide fi­nan­cière et tech­nique. Trân Dinh Luu fut par­mi les trois ou quatre pion­niers du mou­ve­ment dans son ha­meau. Au­jourd’hui, il pos­sède un trou­peau de 30 à 50 chèvres. Il vend des bêtes trois ou quatre fois par an, ce qui lui rap­porte plus d’une di­zaine de mil­lions de dôngs, 80% du bud­get fa­mi­lial, alors que la culture du riz n’en four­nit que 20%. Il suf­fit de vendre une chèvre au prix moyen de 600.000 dôngs pour pour­voir aux dé­penses sco­laires an­nuelles d’un en­fant. Ses trois en­fants sont de bons élèves. Moins de 20% des éle­veurs (Luu est dans ce groupe) sont riches, 30% ont un re­ve­nu au-des­sus de la moyenne. L’éle­vage fa­mi­lial n’est pas com­pli­qué. À l’aube, on em­mène le trou­peau dans un coin fa­mi­lier de la mon­tagne et le laisse y paître. À la fin de l’après­mi­di, un en­fant ren­trant de l’école vient le cher­cher en ayant soin d’ap­por­ter un peu d’eau sa­lée dont les bêtes sont friandes pour les re­grou­per. Ain­si va la vie à Phú Lao où vivent en­semble les Muong et les Kinh, se par­ta­geant le pas­sé et le pré­sent ain­si que l’ave­nir. (Mars 2005)

Huu Ngoc

CTV/CVN

L’es­pace cultu­rel des gongs fait la fier­té non seule­ment de l’eth­nie Muong, mais de tout le peuple viet­na­mien.

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