Pres­sion de gens pres­sés

“L’im­pa­tience ne sert ja­mais qu’à re­tar­der ce qu’elle veut avan­cer”. Il n’est de jour­née où je ne vé­ri­fie la per­ti­nence de cette ci­ta­tion d’un autre siècle.

Le Courrier du Vietnam - - SOMMAIRE - TEXTE ET PHO­TOS: GÉ­RARD BONNAFONT/CVN

Le Viet­na­mien ne sait pas at­tendre, c’est là son moindre dé­faut. D’au­tant plus éton­nant que je suis tou­jours ad­mi­ra­tif de­vant la pa­tience dont il est ca­pable dans la vie quotidienne. Ain­si en est-il des femmes pen­chées sur les pe­louses des grandes ave­nues qui, brin d’herbe après brin d’herbe, éclair­cissent, sarclent, pour créer un splen­dide ta­pis vert. Ou en­core de cet ar­ti­san qui, ac­crou­pi sur ses ta­lons, re­pro­duit à la main des cen­taines d’es­tampes sur pa­pier de riz, cou­leur après cou­leur. Ou même de ces en­fants qui suivent les buffles à l’al­lure non­cha­lante le long des fleuves, en re­gar­dant vo­ler les pa­pillons ou en jouant avec les grillons au bord de l’eau. Ou de ces mar­chandes ins­tal­lées sous le soleil et qui at­tendent des heures du­rant qu’un client vienne leur ache­ter des fruits. Je pour­rai mul­ti­plier les exemples à l’en­vie… mais je ne veux pas abu­ser de votre pa­tience, quand l’im­pa­tience peut s’illus­trer par tant d’autres com­por­te­ments qui conti­nuent à me lais­ser bouche bée, mal­gré les an­nées.

Tous en­sembles

La mo­to­cy­clette consti­tue le pre­mier moyen de dé­pla­ce­ment du Viet­na­mien, nul ne peut en dis­con­ve­nir. L’in­té­rêt de ce type de vé­hi­cule est qu’il per­met de se fau­fi­ler par­tout et qu’il re­pré­sente l’élé­ment in­dis­pen­sable pour exé­cu­ter la mé­thode de l’en­ton­noir qui, si elle ne fi­gure dans au­cun pré­cis du Code de la route, consti­tue la base de la circulation rou­tière en ville. L’en­ton­noir, comme cha­cun le sait, est un ins­tru­ment pratique quand il s’agit de ver­ser un conte­nu dans un conte­nant dis­po­sant d’une petite ou­ver­ture. Cui­si­niers, ga­veurs d’oies, mé­ca­ni­ciens en connaissent bien l’usage. Le principe reste le même: on dé­verse à pleins gou­lots ou larges cuillé­rées (se­lon la consis­tance du conte­nu) dans une large cu­vette qui va en s’étré­cis­sant, pour fi­nir par un tube mince dans le­quel s’en­gouffre le conte­nu. Mis en oeuvre dans la circulation ur­baine, ce­la re­vient à voir, en cas de ra­len­tis­se­ment, une mul­ti­tude de mo­to­cy­clettes s’en­gouf­frer entre les voi­tures, quitte à se ser­rer les unes contre les autres au risque de pro­vo­quer un en­gor­ge­ment ou de se faire écra­bouiller entre deux ran­gées de voi­tures, comme une vul­gaire tranche de jam­bon entre deux tranches de pain. J’ai souvent ex­pli­qué à mes sym­pa­thiques conci­toyens que si cha­cun at­ten­dait son tour pour pas­ser, la circulation se­rait plus fluide, plus sé­cu­ri­sée, et finalement on sor­ti­rait plus vite de ces em­bou­teillages.

Une mul­ti­tude de mo­to­cy­clettes entre deux ran­gées de voi­tures, comme une vul­gaire tranche de jam­bon entre deux tranches de pain.

Peine per­due! Un Viet­na­mien en mo­to n’at­tend pas, pas même aux feux rouges. Comme si s’ar­rê­ter consis­tait à s’avouer vain­cu. Vain­cu en quoi? Ou comme si s’ar­rê­ter était une perte de temps… À tel point que cette im­pa­tience trans­forme les trot­toirs en route se­con­daire: si on n’ar­rive pas à fran­chir l’obs­tacle sur la chaus­sée, qu’im­porte, on s’ap­pro­prie l’es­pace ré­ser­vé aux pié­tons pour par­cou­rir la cen­taine de mètres qui per­met­tra de pas­ser outre cet obs­tacle. Un ca­mion ma­noeuvre? Un bus fait de­mi-tour? Une pel­le­teuse s’ac­tive sur la route? Au­cune im­por­tance, on frôle les ca­landres me­na­çantes, on passe sous les dents mé­tal­liques, on risque cent fois l’ac­ci­dent… mais on passe.

Pous­sez-vous

Cette in­ca­pa­ci­té à at­tendre quelques se­condes, je la re­trouve à la sor­tie d’un as­cen­seur ou d’un im­meuble. Là d’où je viens, on m’a ap­pris à lais­ser pas­ser ceux qui sortent avant de prendre leur place. Un principe qui, outre la plus élé­men­taire des po­li­tesses, re­pose sur une lo­gique phy­sique de base: pour rem­plir un es­pace plein, il faut at­tendre que ce­lui se vide, si­non on risque le dé­bor­de­ment ou l’as­phyxie. Mais ma­ni­fes­te­ment, les prin­cipes de la phy­sique ne semblent pas uni­ver­sels. Com­bien de fois, au dé­but de ma vie dans mon pays d’adop­tion, me suis-je trou­vé re­fou­lé au fond d’un as­cen­seur alors que je vou­lais en sor­tir? Je ne compte plus les in­nom­brables al­lers et re­tours ver­ti­caux que j’ai dû faire avant de pou­voir at­teindre le pa­lier de l’étage que j’avais pro­gram­mé plu­sieurs mi­nutes au­pa­ra­vant. Main­te­nant, j’ai com­pris: lorsque les portes s’ouvrent, je fonce, sans me pré­oc­cu­per des ventres, mous ou durs, des épaules, car­rées ou ava­chies, des nez, droits ou cas­sés… Ne voyez pas dans cette at­ti­tude une quel­conque vin­dicte à l’égard des pos­tu­lants à s’en­voyer en l’air. Je ne fais qu’imi­ter mes congé­nères de ca­bine, tout aus­si im­pa­tients d’en sor­tir qu’ils l’ont été d’y en­trer. Dans tout ce­la, ce qui m’étonne tou­jours, c’est que dans cette joyeuse bous­cu­lade, ja­mais au­cune re­marque, ja­mais au­cune ré­ac­tion agres­sive ne sur­vient comme s’il était na­tu­rel de se pié­ti­ner en cette oc­ca­sion.

Jouer l’in­cruste

Une autre vic­time de cette im­pa­tience est la file d’at­tente. Un exemple par­mi d’autres: le gui­chet de la gare de Ha­noï, où je dois prendre mes billets de train pour chan­ger d’ho­ri­zon. Alors que je for­mule ma de­mande, po­sé­ment et po­li­ment, au pré­po­sé, com­bien de fois ai-je vu s’in­ter­po­ser une per­sonne qui exige le même ser­vice, avant même que je ne sois ser­vi? Au dé­but, par ti­mi­di­té peut-être, je lais­sais faire, at­ten­dant pa­tiem­ment de me trouver en­fin seul de­vant le gui­chet et d’avoir l’ex­clu­si­vi­té du pré­po­sé. Ce qui a failli me faire lou­per mon train plu­sieurs fois, mal­gré la confor­table avance que j’avais prise. Main­te­nant, fa­mi­lia­ri­sé avec les moeurs lo­caux, j’élar­gi au maxi­mum les épaules pour faire obs­tacle à la moindre ten­ta­tive d’in­crus­ta­tion entre moi et mon ven­deur de billets, quitte même par­fois à mettre mon dos de­vant le nez de l’im­por­tun qui tente de for­cer le pas­sage. Et je prends le temps de me­ner au bout ma tran­sac­tion, his­toire de faire pa­tien­ter l’im­pa­tient! Tout ce­ci en toute cor­dia­li­té ap­pa­rente entre les dif­fé­rents par­te­naires de cette scène de vie… Le pire dans tout ce­la, c’est que tous ces im­pa­tients sont les mêmes qui, lorsque je de­mande quelque chose, me disent “chờ một chút“(at­ten­dez un peu), his­toire de me faire pa­tien­ter. Il y a de quoi bouillir, non ?

Vite, vite, il faut pas­ser...

GÉ­RARD BONNAFONT „Vi­si­teur as­si­du du Viet­nam de­puis une ving­taine d’an­nées, il s’y est ins­tal­lé dé­fi­ni­ti­ve­ment il y a une dou­zaine d’an­nées. Par­lant viet­na­mien et vi­vant au mi­lieu des Viet­na­miens, il par­tage leur mode de vie et nous fait ré­gu­liè­re­ment part de ces scènes du quo­ti­dien qui dé­voilent l’âme pro­fonde du Viet­nam, en nous li­vrant chaque se­maine ses chro­niques “Tranches de vie“.

... mais par­fois, il faut bien at­tendre!

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