Sou­ve­nirs de Cao Bang

Le nom d’un vil­lage reste un simple nom tant qu’il ne vous rap­pelle pas des sou­ve­nirs per­son­nels. Cao Bang, nom de la pro­vince joux­tant la Chine, et fief des Tày, mi­no­ri­té eth­nique la plus nom­breuse du Viet­nam, m’évoque beau­coup de choses.

Le Courrier du Vietnam - - SOMMAIRE - (Juin 2002) HUU NGOC/CVN

Sur l’écran de ma mé­moire se pro­file tout d’abord la forte sil­houette de Bê Ngoc Bao, Tày na­tif de Nuoc Haï à Cao Bang. Il était mon ami, mon com­pa­gnon de classe en Phi­lo au Ly­cée du pro­tec­to­rat et en Fac de droit à Ha­noï. Nous avons pro­fes­sé quelque temps à Vinh (pro­vince cen­trale de Ng­hê Anh). De­ve­nu Tri Châu (man­da­rin ad­mi­nis­trant d’un dis­trict de mon­tagne), il s’est ral­lié à la Ré­vo­lu­tion de 1945 dès la pre­mière heure. Quelques an­nées après Diên Biên Phu, il fut res­pon­sable des af­faires cultu­relles d’une ré­gion plu­rieth­nique. Il fut hé­las tué par des pi­rates, en pleine mon­tagne au cours d’une tour­née d’ins­pec­tion.

Vi­cis­si­tudes de l’his­toire

Ma se­conde sé­quence de ré­mi­nis­cences sur Cao Bang me ra­mène à la guerre contre la re­con­quête fran­çaise, au temps de la ba­taille des fron­tières en 1950. Of­fi­cier po­li­tique, je di­ri­geais alors un bu­reau char­gé de ré­di­ger des ar­ticles et do­cu­ments des­ti­nés aux camps de pri­son­niers de guerre (P.G.) eu­ro­péens et afri­cains. Il s’agis­sait de ga­gner ces der­niers à notre cause en leur mon­trant qu’ils avaient ser­vi une “sale guerre” à l’en­contre de l’in­té­rêt des peuples et de leur propre in­té­rêt. J’ai eu ain­si l’oc­ca­sion de vi­si­ter les camps de P.G., en par­ti­cu­lier de par­ler plus d’une fois aux camps de P.G. of­fi­ciers éta­bli à Cao Bang. Ici comme dans d’autres camps, les dé­te­nus ont consti­tué un Co­mi­té de paix et de ra­pa­trie­ment pour exi­ger la fin des hos­ti­li­tés. Je me rap­pelle que le P.G. ca­pi­taine-mé­de­cin Pé­dous­saut avait dé­cla­ré: “Nous avons dû opé­rer une to­tale ré­vi­sion des va­leurs et sommes in­di­gnés de la pour­suite stu­pide et cruelle de cette guerre”. Beau­coup d’eau a cou­lé sous les ponts de­puis Diên Biên Phu. J’ai eu le temps de res­sas­ser tous ces sou­ve­nirs lors de mon ré­cent voyage à Cao Bang, oc­ca­sion de re­voir le pays et de faire de nou­velles dé­cou­vertes. Dans le sub­cons­cient col­lec­tif des Viêt, Cao Bang, cou­verte à 90% de mon­tagnes et de fo­rêts,

évoque une contrée loin­taine et mys­té­rieuse, l’ex­trême-Nord. Dans une vieille chan­son po­pu­laire, un sol­dat en­voyé là en gar­ni­son pre­nait ain­si congé de sa femme: “Rentre ma mie, oc­cupe-toi de ma­man et des gosses Afin que j’aille jus­qu’aux mon­tagnes et eaux de Cao Bang” (Nàng vê nuôi cái cùng con Dê anh di tray nuoc non Cao Bang)

Un ter­ri­toire militaire

À l’aube de notre his­toire s’étaient consti­tuées plu­sieurs prin­ci­pau­tés de Tày sur le ter­ri­toire ac­tuel de Cao Bang et en par­tie sur ce­lui de l’ac­tuelle pro­vince chi­noise de Guangxi. Au fil des siècles, il y eut des pé­riodes où les chefs Tày ont réus­si à faire de Cao Bang un fief au­to­nome en ac­cep­tant la vas­sa­li­té des Cours de Chine et du Viet­nam. Mais dès le IIe siècle av. J.-C., le sort des Tày fut lié à ce­lui du Viet­nam. En ef­fet, le pre­mier État Viêt, Van Lang des rois Hùng, fut an­nexé par le chef Tày, Thuc Phán (de­ve­nu roi An Duong Vuong), pour de­ve­nir le Âu Lac (fu­sion des Lac Viêt et des Tay Au). Ce der­nier me­na une ré­sis­tance vic­to­rieuse contre les Chi­nois de l’em­pe­reur des Qing. Mais en 179 av. J.-C., le Viet­nam fut en­va­hi par un sei­gneur de guerre chi­nois et de­vint en 111 av. J.-C. co­lo­nie chi­noise pen­dant plus de 1.000 ans. Au XIe siècle, Nùng Tri Cao, consi­dé­ré comme hé­ros des Tày, a lut­té vaillam­ment contre les Chi­nois. Au XVIe siècle, sous la dy­nas­tie des Mac, le Viet­nam avait connu une flo­rai­son cultu­relle re­mar­quable, sur­tout en ar­chi­tec­ture, en sculp­ture et en cé­ra­mique. La mai­son com­mu­nale (dinh) ty­pique du vil­lage tra­di­tion­nel viet­na­mien avait trou­vé à cette époque sa sil­houette dé­fi­ni­tive. Chas­sés du del­ta du fleuve Rouge, les Mac s’étaient ré­fu­giés dans le Cao Bang jus­qu’à la dé­cen­nie 70 du XVIIe siècle. Au cours de mon voyage, j’ai dé­cou­vert avec beau­coup de sur­prise à Hoà An deux ma­gni­fiques cloches en bronze Mac qui comptent par­mi les plus grandes de notre pays, dans l’en­ceinte d’une pa­gode de Hoà An. L’ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale fran­çaise fit de Cao Bang un ter­ri­toire militaire. En 1941, après 30 ans d’ac­ti­vi­tés ré­vo­lu­tion­naires de par le monde, Hô Chi Minh a éta­bli le Q.G. de la ré­vo­lu­tion viet­na­mienne dans la grotte de Pác Bó de Cao Bang. La pro­vince est de­ve­nue le foyer du Viêt Minh, Front na­tio­nal qui de­vait re­con­qué­rir l’in­dé­pen­dance du pays en 1945. La vic­toire des fron­tières en 1950 fit sau­ter le ver­rou fran­çais de la fron­tière si­no-viet­na­mienne, la route N°4 entre Cao Bang et Lang Son. Elle pré­lu­da celle Diên Biên Phu en 1954. Comme nous l’avons vu, la contri­bu­tion de Cao Bang et des Tày à l’his­toire na­tio­nale est im­por­tante. Cul­ti­va­teurs (riz, arbres frui­tiers, plantes in­dus­trielles, anis, can­nelle…) et éle­veurs, les Tày ont le ni­veau éco­no­mique et cultu­rel le plus dé­ve­lop­pé par­mi les mi­no­ri­tés eth­niques. À l’in­verse des Thaï, ils ont adop­té des Viêt leurs pratiques re­li­gieuses (confu­cia­nisme, taoïsme, boud­dhisme) en plus de leurs cultes tra­di­tion­nels. Ils ont aus­si un riche folk­lore (lit­té­ra­ture en idéo­grammes nôm Tày, chants-poèmes du ma­riage, cé­ré­mo­nie de ré­cu­pé­ra­tion de l’âme du buffle, fêtes po­pu­laires pit­to­resques, etc.).

En 1941, après 30 ans d’ac­ti­vi­tés ré­vo­lu­tion­naires de par le monde, Hô Chi Minh a éta­bli le Q.G. de la ré­vo­lu­tion viet­na­mienne dans la grotte de Pác Bó de Cao Bang.

Huu Ngoc

CTV/CVN

Cao Bang (Nord) vue du ciel.

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