Hô Chi Minh et Pi­cas­so

Le Pré­sident Hô Chi Minh et le peintre es­pa­gnol Pa­blo Ruiz Pi­cas­so étaient amis de longue date. En 1946, ils eurent l’oc­ca­sion de se re­voir, 35 ans après leur pre­mière ren­contre.

Le Courrier du Vietnam - - SOMMAIRE - HUU NGOC/CVN (Jan­vier 2004)

Après plu­sieurs dé­cen­nies de lutte ar­due mais vaine contre la co­lo­ni­sa­tion fran­çaise, les pa­triotes viet­na­miens éclai­rés étaient ar­ri­vés à cette conclu­sion: pour se li­bé­rer, le peuple viet­na­mien doit cher­cher des ap­puis à l’étran­ger, au­tre­ment dit in­ter­na­tio­na­li­ser sa cause, tout en comp­tant es­sen­tiel­le­ment sur soi. Ani­mé de cet es­prit, le jeune Nguyên Tât Thành (fu­tur Pré­sident Hô Chi Minh) quit­tait son pays en 1911, se fai­sant ai­de­cui­si­nier dans un pa­que­bot pour aller en France. Lors­qu’à 21 ans, il mit pied sur le sol fran­çais, Pi­cas­so de neuf ans son aî­né avait dé­jà ac­quis, avec Braque, une grande ré­pu­ta­tion en tant que pion­nier du cu­bisme.

Des amis de longue date

L’amour de la li­ber­té de­vait rap­pro­cher les deux hommes. Ils se sont ren­con­trés au siège du groupe Clar­té. Nguyên Ái Quôc (Nguyên le Pa­triote, nom du jeune Hô Chi Minh en ce temps-là) fré­quen­tait des écri­vains pa­ci­fistes de la gauche, gé­né­ra­tion d’après 1914, en par­ti­cu­lier Paul Vaillant Cou­tu­rier, Romain Rol­land et Henri Bar­busse, les deux der­niers étaient les fon­da­teurs du groupe et de la re­vue Clar­té en 1919. Bar­busse, de plus en plus sé­duit par la pen­sée de Lé­nine, op­ta pour le com­mu­nisme; Nguyên Ái Quôc a aus­si adhé­ré vers 1920 au lé­ni­nisme qui met­tait l’ac­cent sur la so­li­da­ri­té pro­lé­ta­rienne avec les peuples co­lo­niaux. En 1946, le Pré­sident Hô Chi Minh ten­tait un ef­fort su­prême pour sau­ver la paix sa­bo­tée par les fau­teurs de guerre fran­çais, une poi­gnée de mi­li­taires et de po­li­ti­ciens chau­vins. Il se ren­dit en France pour par­ti­ci­per lui-même aux né­go­cia­tions de Fon­tain­bleau. C’est ain­si qu’il eut l’oc­ca­sion de re­voir, après 35 ans, son ami, le “peintre contem­po­rain le plus illustre”. Voi­ci en quels termes Vu Dinh Huynh, of­fi­cier d’or­don­nance du Pré­sident, a ra­con­té ces re­trou­vailles:

Un jour, l’Oncle Hô m’a ap­pe­lé et m’a dit: - En­lève ton uni­forme de co­lo­nel, mets-toi en ci­vil pour m’ac­com­pa­gner. Quand notre voi­ture fran­chis­sait les li­mites du 8e ar­ron­dis­se­ment, il m’a ap­pris: - Nous al­lons voir au­jourd’hui Pi­cas­so. Éton­né, je lui ai de­man­dé: - Tu connais Pi­cas­so? - À sup­po­ser qu’on ne l’ait pas connu, quand on est à Pa­ris, pourquoi ne pas aller sa­luer le créa­teur de tant de toiles dif­fi­ciles à com­prendre et dont l’art a conquis tant de monde? L’Oncle Hô était ve­nu sans se faire an­non­cer. Quand il fut à quelques pas de la porte de l’ate­lier, Pi­cas­so le re­con­nut et s’élan­ça pour l’ac­cueillir: - Bon­jour Nguyên! Ils s’em­bras­sèrent. Pi­cas­so re­cu­la d’un pas pour re­gar­der l’Oncle. - Tu t’es fait vieux plu­tôt vite, cher ami. Mais tes yeux restent toujours jeunes et brillants comme au temps de nos ren­contres à “Clar­té”. Pi­cas­so lui fit faire le tour de l’ate­lier. L’Oncle Hô s’ar­rê­ta long­temps de­vant chaque toile, ab­sor­bé. Je lus sur son vi­sage ré­flé­chi beau­coup d’émo­tion. Quand on re­vint au sa­lon, Pi­cas­so de­man­da:

- Qu’en penses-tu? - Nous ve­nons pour ad­mi­rer ton art. Tous les com­men­taires ne servent que de cadres pour tes oeuvres. D’au­tant plus que, comme tu le sais, je ne suis qu’un pro­fane. Pi­cas­so rit d’un rire bon en­fant et s’ani­ma.

- Je me rap­pelle ton des­sin si­gné Nguyên Ái Quôc en idéo­grammes chi­nois, pu­blié dans Le Pa­ria. J’ai dit alors à Bar­busse: “Ces quelques traits suf­fisent à ré­vé­ler une pen­sée, une âme belle. Si tu avais conti­nué dans la voie du des­sin, nous au­rions un Nguyên Ái Quôc peintre, pourquoi pas! Mais nous avons au­jourd’hui le Pré­sident Hô Chi Minh, pion­nier de la lutte pour l’in­dé­pen­dance et la li­ber­té de son peuple et des autres peuples op­pri­més”. Tout en pre­nant du thé, Pi­cas­so es­quis­sa en quelques traits le por­trait de Hô Chi Minh qu’il glis­sa dans un car­ton. Il ne le re­mit à l’Oncle Hô qu’au mo­ment de le quit­ter.

Ar­chives/CVN

Le port Nhà Rông, où le jeune Nguyên Tât Thành (le fu­tur Pré­sident Hô Chi Minh) est par­ti à la re­cherche de la voie du sa­lut na­tio­nal.

Huu Ngoc

Ar­chives/CVN

En 1911, Nguyên Tât Thành quit­ta sa Pa­trie à bord du na­vire Ami­ral La­touche-Tré­ville.

Ar­chives/CVN

Nguyên Ai Quôc (alias Hô Chi Minh) au congrès de Tours en 1920 en France.

CTV/CVN

Le peintre, des­si­na­teur et sculp­teur es­pa­gnol Pa­blo Ruiz Pi­cas­so.

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