TRANCHE DE VIE

Les idées re­çues ont la vie dure: les Bretons ont tous des cha­peaux ronds, les Fran­çais se pro­mènent tous avec une ba­guette de pain sous le bras, et les Viet­na­miens boivent tous du thé.

Le Courrier du Vietnam - - SOMMAIRE - TEXTE ET PHO­TO: GÉ­RARD BONNAFONT/CVN

Beau thé ca­ché

Les in­nom­brables bou­teilles de bière tom­bées au champ d’hon­neur des agapes ami­cales doivent se re­tour­ner dans leurs tombes… Au cours des re­pas, ce sont plu­tôt la bia (bière) Hà Nôi, la 333, ou d'autres marques à mousse qui ont la pré­fé­rence des gens d'ici. Ce qui en­traîne le plus sou­vent une conta­gieuse gaie­té bon en­fant dans les re­pas d'af­faire ou les dî­ners entre co­pains. Et, comme le Viet­na­mien a le coeur sur la main, s'il voit dans la salle de res­tau­rant quel­qu'un qui ne ma­ni­feste pas cette bonne hu­meur, il s'em­presse de la par­ta­ger. Ce qui m'a va­lu de nom­breuses em­bras­sades au fu­met mal­té. Et, quand je dis em­bras­sades, le mot est exact: à chaque fois, je suis vé­ri­ta­ble­ment en­la­cé par deux bras aus­si im­por­tuns qu'ami­caux, ce qui n'est pas sans me trou­bler quand je suis ab­sor­bé par le conte­nu d'un bat bien rem­pli…

Thés à coeur…

Mais, ce­ci ne veut pas dire que le thé est ab­sent du quo­ti­dien viet­na­mien. Il a même ré­gu­liè­re­ment droit de ci­té, se­lon des sta­tuts dif­fé­rents. Il y a, d'abord, le thé po­pu­laire, qui a son heure de gloire à la fin des re­pas. Pa­tient, il at­tend long­temps dans la bou­teille her­mé­tique ou la théière em­pa­que­tée dans un douillet nid de co­ton et d'osier. Là, dans son ré­ci­pient, gar­dé bien au chaud, il in­fuse tout en dif­fu­sant son arôme à une eau qui se teinte d'un vert pâle, cou­leur de ce thé jus­te­ment pri­sé par le com­mun. Quand le der­nier rot de bière ex­pire, de mi­nus­cules tasses en cé­ra­mique se rem­plissent d'un li­quide tiède au goût tan­tôt amer, tan­tôt as­trin­gent que l'on flute ou que l'on si­rote, se­lon. Par­fois, un cla­que­ment bref de la langue sur le pa­lais ap­prouve la qua­li­té de ce breu­vage qui ac­com­pagne sou­vent la bouf­fée brû­lante de la pie à eau. Ce thé-là, nous en avons tous chez nous, pe­tites feuilles sé­chées, en­rou­lées dans les affres de la des­sic­ca­tion, et en­tas­sées dans des pots à thé de col­lec­tion ou de grandes sur­faces. Il y a aus­si le thé aris­to­cra­tique, que l'on dé­guste dans des sa­lons en ville, dans de grandes oc­ca­sions ou dans les goû­ters entre co­pines. Ce thé-là, il se la joue co­quette. Par­fu­mé au jas­min, au lo­tus, au gin­gembre, ou à toute autre

plante aro­ma­tique, il a la fier­té de sa condi­tion. Pour lui, on sort le ser­vice où des tasses dé­co­rées font la ronde au­tour de théières ven­trues à la robe co­or­don­née. On le sert, ce qui est dé­jà un si­mu­lacre de ri­tuel, en le­vant haut le bec de la théière pour que les quatre élé­ments se conjuguent en har­mo­nie: l'air, l'eau, le feu et la terre. Je dois avouer que lorsque c'est à mon tour de m'exer­cer à cette fi­gure de style, je ra­joute un 5e élé­ment: la ser­pillère… pour net­toyer tout ce que je mets à cô­té de la tasse… Il existe, en­fin, le thé ar­tis­tique. Ce­lui-ci est aux deux autres ce qu'est un té­nor d'opé­ra pour un en­roué chro­nique. On touche là des sphères cé­lestes… D'abord, il n'est consom­mé (pas bu!) qu'au cours de cé­ré­mo­nies… du thé! Et là, c'est du sé­rieux: chaque geste est mû­re­ment ré­flé­chi, chaque se­conde d'in­fu­sion est scru­pu­leu­se­ment comp­tée la fa­çon de ver­ser, de prendre la tasse…, tout est co­dé en un bal­let des sens qui conjugue flui­di­té et sé­ré­ni­té…

Thé ra­sé?

Si, au Viet­nam, on ne boit pas que du thé, le thé, lui sait se faire boire! Le thé, j'ai fait sa connais­sance lors d'un voyage dans les mon­tagnes du Nord. J'avais bien vu en pho­to ses longues al­lées plan­tées d'ar­bustes à pe­tites feuilles, mais, quand je me suis re­trou­vé au mi­lieu d'un champ de thé qui on­du­lait à perte de vue au flanc de col­lines, je me suis sen­ti ému par ce bon­saï cou­ra­geux qui ac­cepte de se faire ra­ser les pousses ré­gu­liè­re­ment pour sa­tis­faire la gour­man­dise hu­maine. Elles m'au­raient presque fait de la peine, ces pe­tites feuilles vert tendre qui à peine dé­ployée au so­leil du Viet­nam, al­laient fi­nir dans la touf­feur moite d'un sac en toile. En me pro­me­nant dans ces ran­gées dis­ci­pli­nées, j'ai dé­cou­vert la fleur de thé, aux blancs pé­tales fra­giles et au coeur jaune ci­tron. J'igno­rais béo­tien que j'étais, que le thé pou­vait fleu­rir, et j'igno­rais tout de la sua­vi­té de son par­fum alors… Plus loin, un drôle d'ani­mal a at­ti­ré mon at­ten­tion! Une es­pèce de grosse che­nille ven­true qui glis­sait sur les ran­gées de thé en fai­sant un bruit de ton­deuse. En m'ap­pro­chant, j'ai consta­té que c'était ef­fec­ti­ve­ment une énorme ton­deuse, et pour la main­te­nir, pas moins de trois per­sonnes. L'image que j'avais de la cueilleuse de thé, pa­nier à la hanche, qui feuille après feuille ré­col­tait le thé à la main en a pris un sa­cré coup! Main­te­nant, c'est une énorme lame de ton­deuse, qui, à dé­faut de ra­ser gra­tis, éra­dique toutes les feuilles qui osent poin­ter le bout de leur limbe au-des­sus de la hau­teur ré­gle­men­taire. Cou­pées, as­pi­rées dans un mons­trueux sac, en un clin d'oeil, les feuilles dis­pa­raissent. Et, l'es­pace d'un ins­tant, les ran­gées éche­ve­lées se trans­forment en ga­zon an­glais? Pour au­tant le tra­vail n'en est pas plus fa­cile pour les ra­seurs, qui doivent, sous un so­leil de plomb, main­te­nir en ligne droite, une bête pé­ta­ra­dante qui pèse son poids… En met­tant la main à la pâte, le thé, je l'ai en­tas­sé, en­sa­ché, em­pa­que­té, en­four­ché, mé­lan­gé, éta­lé…, et plus je lui ai fait su­bir les der­niers ou­trages, plus j'ai ap­pris à le res­pec­ter. Au point, un jour, d'avoir vou­lu fa­bri­quer du thé au lo­tus de fa­çon tra­di­tion­nelle! J'ai failli pas­sé pour fou, mettre le feu à la mai­son, et être dé­con­si­dé­ré à ja­mais par mon épouse… Mais ça, c'est une autre his­toire que vous avez pu lire dans une tranche de vie an­té­rieure. Si vous n'avez pas lu, pas­sez chez moi, je vous ra­con­te­rai au­tour d'une tasse de thé!

Une plan­ta­tion de thé dans le Nord.

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