Quel bon­heur: du bon air!

Ha­noï, ses temples mil­lé­naires, ses ave­nues om­bra­gées, ses lacs aux rives pai­sibles, ses mai­sons co­lo­niales, les vé­los dans les rues… De­puis un quart de siècle, l’image a bien chan­gé, sur­tout hors de la ville.

Le Courrier du Vietnam - - SOMMAIRE - TEXTE ET PHO­TO: GÉ­RARD BONNAFONT/CVN

Je me sou­viens de mon ins­tal­la­tion dé­fi­ni­tive au Viet­nam. J’ha­bi­tais alors dans une mai­son, ou plu­tôt un pa­lais, à une ving­taine de ki­lo­mètres de Ha­noï. Quand je par­tais re­trou­ver pis­cine, jar­din ja­po­nais et sau­na per­son­nel, après une longue jour­née de tra­vail, je quit­tais la ca­pi­tale en tra­ver­sant un quar­tier d’où émer­geaient les pre­miers im­meubles du XXIe siècle. Don­jons de quelques di­zaines d’étages qui veillaient sur la ville. Sans se dou­ter que dix ans plus tard des cen­taines de tours, en­core plus hautes, vien­draient les étouf­fer, comme le ba­nian avale le fi­guier. J’avais l’ha­bi­tude de ce qu’on ap­pelle du cô­té de la Seine, les grands en­sembles qui cein­tu­raient les grandes villes de­puis des dé­cen­nies. Ce dont j’avais moins l’ha­bi­tude, c’était de voir des boeufs paître au pied des bâ­ti­ments, de voir des ca­hutes à toit de chaume, sous les bal­cons, et d’être obli­gé d’évi­ter in ex­tré­mis des buffles qui flâ­naient dans la rue. L’image, la cam­pagne à la ville, ne pou­vait pas mieux conve­nir. C’était en 2004. Pas si vieux tout de même!

Ras les pou­mons

2018. Mon dé­tec­teur de pol­lu­tion d’air voit rouge de­puis trop long­temps. Les mi­cro­par­ti­cules qui as­saillent jour après jour mon or­ga­nisme, sont en passe de ga­gner la ba­taille. Alz­hei­mer me guette, mon QI est en dan­ger, la vie des miens est me­na­cée par les al­ler­gies, la pneu­mo­nie, le can­cer du pou­mon et d’autres joyeu­se­tés dont je tai­rais le nom pour évi­ter qu’à la lec­ture de cette tranche de vie, vous ne dé­ci­diez d’émi­grer aux Pôles, seuls en­droits en­core in­demne de toute in­va­sion na­no par­ti­cu­laire (et en­core!). En ce qui me concerne, mal­gré le bon­heur de contem­pler le lac de l’Ouest de­puis mon bal­con, je dé­cide d’émi­grer hors la ville, là où la ch­lo­ro­phylle tient l’oxyde

de car­bone en res­pect. Après consul­ta­tion fa­mi­liale, nous por­tons notre dé­vo­lu sur un de ces tout nou­veaux quar­tiers, dont les tours ont pous­sés, comme fleurs, au mi­lieu de la ver­dure: la ville à la cam­pagne. D’ur­bains, nous de­ve­nons néo­ru­raux! Et, même tel­le­ment “néo” que le quar­tier où nous ar­ri­vons en est en­core à ses bal­bu­tie­ments. Au­tour de deux ou trois gratte-ciel, une grappe de mai­sons in­di­vi­duelles est en train de sor­tir de terre, les ave­nues ne sont pas fi­nies et s’achèvent dans des ri­zières, de nou­veaux im­meubles sont en­core en construc­tion… Je me fais l’im­pres­sion d’ar­ri­ver sur une nou­velle pla­nète en cours de co­lo­ni­sa­tion. Du 22e étage, la vue donne sur l’ar­rière de toute cette agi­ta­tion. À nos pieds, des ma­raî­chages et quelques pe­tites par­celles de ri­zières, qui dé­clinent toutes les nuances de vert. Au loin, un pe­tit vil­lage, qui semble re­gar­der avec éton­ne­ment cette éclo­sion ur­baine dans le pay­sage. Mais, le bon­heur ab­so­lu, c’est de pou­voir res­pi­rer à pleines al­véoles pul­mo­naires sans se sou­cier d’y faire s’en­gouf­frer des tonnes d’oxydes, mo­noxydes ou di­oxydes d’azotes, de car­bone, de soufre, de mi­cro­par­ti­cules PM de toutes sortes, et bien plus en­core… Rien qu’à voir la chape gris plomb qui, à l’ho­ri­zon, re­couvre Ha­noï, je fris­sonne en me di­sant qu’il me fau­dra bien re­tour­ner dans cette gé­henne pour sub­ve­nir aux be­soins de ma fa­mille. Fa­mille qui s’en donne à coeur joie en dé­cou­vrant les plai­sirs de sa nou­velle vil­lé­gia­ture.

Jar­din d’en­fants

Le grand parc, qui étend sa pe­louse et ses bos­quets au pied de l’im­meuble, a sus­ci­té des cris de bon­heur chez mes filles, à faire sur­sau­ter les grands arbres qui le bordent. Après usage, je constate que ce parc est le lieu de ren­dez-vous de toutes les mères de fa­milles qui y veillent sur une pro­gé­ni­ture exu­bé­rante et dé­bor­dante de vi­ta­li­té. Et, comme nous sommes au Viet­nam, il n’au­ra pas fal­lu plus d’une es­ca­pade dans cette cour de ré­créa­tion cham­pêtre pour que mes filles et mon épouse se lient d’ami­tié avec la moi­tié de l’im­meuble. L’une échan­geant son vé­lo contre une trot­ti­nette, l’autre dé­cou­vrant l’ef­fi­ca­ci­té du don/contre-don avec l’oc­cu­pant de l’autre pous­sette, avant de tâ­ter la pe­louse de près, la troi­sième goû­tant avec dé­lec­ta­tion le plai­sir du ba­var­dage et de l’échange de con­seils avi­sés. Comme d’ha­bi­tude, cette convi­via­li­té de bon aloi, me vaut d’être un centre d’in­té­rêt dont j’es­saie de me pré­mu­nir mais… Pas fa­cile quand on ha­bite au 22e étage d’une tour dont on est le seul étran­ger, pous­sant un lan­dau qui plus est, d’évi­ter d’être sou­mis à un in­ter­ro­ga­toire pous­sé! D’au­tant qu’une ca­bine d’as­cen­seur, aus­si beau et mo­derne soit-il, laisse peu d’en­droits pour se ca­cher. Heu­reu­se­ment, de­puis le temps, je connais les ques­tions et les ré­ponses du QCM de po­li­tesse viet­na­mienne… Comme je sais éga­le­ment, la force de co­hé­sion so­ciale que re­pré­sente un bé­bé, sur­tout au Viet­nam. Dans notre nou­velle ré­si­dence, beau­coup de jeunes couples qui ont em­mé­na­gé avec leurs pa­rents. Pen­dant que pa­pa et ma­man vont tra­vailler, ông (vieil homme) et bà (vieille dame) pou­ponnent. Ve­nant presque tous de la cam­pagne, les ông et les bà ont l’ha­bi­tude de vivre portes ou­vertes et de de­vi­ser avec les voi­sins sous les om­brages des pla­cettes, où à l’épi­ce­rie lo­cale. Alors, pour­quoi chan­ger d’ha­bi­tude? On laisse la porte de l’ap­par­te­ment grande ou­verte, ce qui per­met de voir toute per­sonne qui passe dans le cou­loir et de la hé­ler pour par­ler de tout ou de rien. Le­quel cou­loir sert éga­le­ment de ter­rain de jeu à des bam­bins aux jambes va­cillantes qui dé­couvrent que la pro­prié­té pri­vée n’est qu’un concept re­la­tif quand elle concerne un ho­chet ou un la­pin en pe­luche. Et, quand sonne l’heure du re­pas des bé­bés, l’étage se trans­forme en un im­mense jeu de ca­che­cache où chaque ma­man tente de trou­ver dans quel ap­par­te­ment a dis­pa­ru son re­je­ton. Sans être in­quiète pour au­tant, car toutes savent que le cháo (la bouillie que mangent les en­fants viet­na­miens) de l’un vaut pour tous! Je vous laisse, car mon sa­lon vient d’être en­va­hi par deux fillettes qui s’in­té­ressent de près au por­tique mu­si­cal de ma fille. Et, comme en l’ab­sence de celle-ci, oc­cu­pée à se vau­trer dans les jouets de l’ap­par­te­ment voi­sin, j’en suis le gar­dien, il faut que je veille au grain! Fi­na­le­ment, rien de nou­veau sous le ciel bleu… ou pol­lué.

La cam­pagne au pied de chez soi.

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