Le Ly­cée des Pam­ple­mousses

Au temps de la co­lo­ni­sa­tion fran­çaise, j’ai en­sei­gné au Ly­cée des Pam­ple­mousses (Truong Buoi) de Ha­noï. Il por­tait le nom of­fi­ciel de Ly­cée du Pro­tec­to­rat, mais per­sonne n’en fai­sait usage.

Le Courrier du Vietnam - - SOMMAIRE - HUU NGOC/CVN (Août 2001)

L’école était si­tuée dans le ter­ri­toire de l’an­cien vil­lage de Ke Buoi (pam­ple­mousse), bap­ti­sé par les Fran­çais “Vil­lage du pa­pier” à cause de ses ate­liers fa­mi­liaux de fa­bri­ca­tion de pa­pier tra­di­tion­nel. D’autre part, le mot “pro­tec­to­rat” (Bao hô) pi­quait au vif parce que l’ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale avait di­vi­sé ma co­lo­nie viet­na­mienne en trois par­ties, le Nord et le Centre ap­pe­lés “pro­tec­to­rat” par eu­phé­misme. À une époque où 95% de la po­pu­la­tion viet­na­mienne étaient anal­pha­bète, le Ly­cée des Pam­ple­mousses fai­sait presque fi­gure de grande école, jouis­sant d’un pres­tige beau­coup plus grand que ses ho­mo­logues Hen­ri IV ou Louis-le-Grand dans la mé­tro­pole. Son his­toire illustre à mer­veille deux phé­no­mènes so­cio­cul­tu­rels en­che­vê­trés: la co­lo­ni­sa­tion et l’ac­cul­tu­ra­tion, ain­si que le rôle des in­di­vi­dus pris dans cet en­gre­nage.

En­sei­gne­ment fran­co-in­di­gène

La conquête ter­mi­née en 1884, les Fran­çais pour­sui­virent leurs opé­ra­tion de pa­ci­fi­ca­tion jus­qu’à la fin du XIXe siècle. Afin d’as­seoir so­li­de­ment leur do­mi­na­tion, ils cher­chèrent à créer un “en­sei­gne­ment fran­co-in­di­gène” per­met­tant de lé­gi­ti­mer le co­lo­nia­lisme, de cal­mer la soif d’études des Viet­na­miens, de dé­tour­ner les es­prits de l’at­trait mil­lé­naire de la culture chi­noise et du mou­ve­ment pa­trio­tique, et de for­mer des cadres pour l’ap­pa­reil ad­mi­nis­tra­tif. L’Uni­ver­si­té in­do­chi­noise, ra­chi­tique, avait pour but avoué de ca­na­li­ser les élites vers les fonc­tions as­si­gnées par la co­lo­ni­sa­tion. Une note du mi­nis­tère des Co­lo­nies (1919) pré­ci­sait: “Ce sont pré­ci­sé­ment les na­tifs ins­truits dans nos mé­thodes et nos idées qui sont les en­ne­mis les plus dan­ge­reux de notre au­to­ri­té et les par­ti­sans les plus ré­so­lus d’un home-rule, où nous n’au­rions plus au­cune place… Il convient de ne pas ou­vrir trop lar­ge­ment le do­maine des idées spé­cu­la­tives, mais de fa­vo­ri­ser au contraire l’ac­qui­si­tion des connais­sances les plus es­sen­tielles”. Cet état d’es­prit nous aide à com­prendre la créa­tion et le fonc­tion­ne­ment du col­lège des Pam­ple­mousses: fon­dé

en 1908, le col­lège du Pro­tec­to­rat, ins­tal­lé dans les lo­caux d’une an­cienne im­pri­me­rie de Sch­nei­der, avait d’abord ou­vert des classes pour un en­sei­gne­ment pri­maire su­pé­rieur de quatre ans. Avec l’ad­jonc­tion en 1924 d’un en­sei­gne­ment de trois ans pour le “bac­ca­lau­réat lo­cal”, il est de­ve­nu en 1931 un ly­cée qui adop­ta les normes du bac de Pa­ris. L’an­cien sys­tème d’édu­ca­tion ba­sé sur les ca­rac­tères chi­nois et les clas­siques confu­céens était li­qui­dé. On em­ployait le fran­çais, le viet­na­mien fi­gu­rait comme langue étran­gère. Les pro­grammes étaient axés sur­tout sur les connais­sances scien­ti­fiques usuelles.

Les élèves du Ly­cée des Pam­ple­mousses

Dans le cadre de la co­lo­ni­sa­tion, l’ac­cul­tu­ra­tion en­trait en jeu, dé­jouant par­fois les cal­culs co­lo­nia­listes, tirée vers le sens de la ré­ac­tion ou du pro­grès se­lon l’orien­ta­tion des pro­ta­go­nistes, co­lo­ni­sa­teurs et co­lo­ni­sés. In­dé­pen­dam­ment de la vo­lon­té de ses créa­teurs, le ly­cée des Pam­ple­mousses ne s’était pas ré­duit au simple rôle d’ou­til de fa­bri­ca­tion de fonc­tion­naires ser­viles. Nombre d’élèves par­ti­ci­paient, par­fois clan­des­ti­ne­ment, à la lutte contre l’anal­pha­bé­tisme, pré­lude au com­bat de li­bé­ra­tion na­tio­nale. Un groupe de pro­fes­seurs dont Hoàng Xuân Han a créé une ter­mi­no­lo­gie scien­ti­fique qui de­vait ser­vir de base à un en­sei­gne­ment se­con­daire et su­pé­rieur en viet­na­mien. Contre la conte­nance un tan­ti­net hau­taine du ly­cée Al­bert-Sar­raut ré­ser­vé aux Fran­çais et fils de man­da­rins, les élèves du Ly­cée des Pam­ple­mousses ma­ni­fes­taient pu­bli­que­ment plus d’une fois leur pro­fond at­ta­che­ment aux va­leurs viet­na­miennes. Cer­tains d’entre nous re­fu­saient de sin­ger l’ac­cent fran­çais en par­lant le fran­çais, et d’em­ployer le fran­çais hors de la classe. Ce qui ne nous em­pê­chait pas de nous en­ivrer des autres Fran­çais, de Cor­neille à Gide, et d’im­pri­mer à notre écri­ture viet­na­mienne la clar­té et la pré­ci­sion du style fran­çais. Les Fran­çais to­lé­raient l’en­sei­gne­ment de l’his­toire du Viet­nam dans les classes pri­maires su­pé­rieures, met­tant l’ac­cent sur les in­va­sions chi­noises sans doute pour faire res­sor­tir leur rôle de pro­tec­teurs. Mau­vais cal­cul, parce que les le­çons sur la lutte contre l’agres­sion chi­noise im­pli­quaient la lutte contre l’agres­sion étran­gère en gé­né­ral. L’his­toire de France (pro­gramme de Pa­ris) dis­pen­sée dans les classes se­con­daires, en par­ti­cu­lier la Ré­vo­lu­tion de 1789 avec des idées de li­ber­té et d’éga­li­té, ne contri­buait pas moins à en­tre­te­nir la flamme du pa­trio­tisme. Point n’est éton­nant que la crème des an­ciens en­sei­gnants et élèves du ly­cée des Pam­ple­mousses ait par­ti­ci­pé à la Ré­vo­lu­tion de 1945. Nous ne par­lons pas des grèves pa­trio­tiques avant cette date. La ma­jo­ri­té des pro­fes­seurs viet­na­miens, bien que ne fai­sant pas la po­li­tique, se mon­traient très dignes et ai­maient leur pays du fond de leur coeur. Si quelques pro­fes­seurs fran­çais af­fi­chaient un cer­tain ra­cisme co­lo­nial, la plu­part fai­sait preuve de réelle dé­mo­cra­tie, tels Pierre Fou­lon (phi­lo­so­phie), Lu­cas (his­toire), Lo­hé­né (an­glais).

Le Ly­cée des Pam­ple­mousses d’an­tan…

Huu Ngoc

Ar­chives/CVN

… et d’au­jourd’hui.

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