DE L’ÉTAT ET DE

El Watan (Algeria) - - Contribution -

à ré­duc­tions ou à négociations, car ils sont hors de son champ et hors de sa com­pé­tence. Néan­moins, il peut prendre des me­sures en cas de me­nace pour pré­ser­ver l’ordre consti­tu­tion­nel, pro­té­ger le pays et dé­fendre les intérêts na­tio­naux, mais nul­le­ment pour exer­cer ses propres pou­voirs et ses man­dats. C’est pour ce­la que l’Exé­cu­tif n’em­piète ja­mais sur les champs de l’Etat, sauf si des évé­ne­ments graves et ur­gents l’y in­vitent se­lon des pro­cé­dures consti­tu­tion­nelles. Dans ce cas, l’Exé­cu­tif agit au nom de l’Etat par des pro­cé­dures et des ha­bi­li­ta­tions lé­gales.

Ce mo­dèle d’Etat-na­tion avait li­bé­ré les peuples d’Eu­rope de l’acte d’al­lé­geance à des mo­nar­chies di­vines, «mo­narques te­nant pré­ten­du­ment leurs pou­voirs de Dieu ou gou­ver­nant en son nom». Cette trans­mu­ta­tion a per­mis aux ci­toyens de faire acte de fi­dé­li­té à la com­mu­nau­té na­tio­nale, à l’Etat na­tio­nal de leur pays, à sa Cons­ti­tu­tion et non plus à ses di­ri­geants ou gou­ver­nants.

Cette évo­lu­tion a au­to­ri­sé les ci­toyens à se dé­faire de leurs gou­ver­nants par la voie des urnes ou de la contes­ta­tion sans être in­quié­tés, ac­cu­sés de tra­hi­son, d’in­tel­li­gence avec l’en­ne­mi ou de perdre leur ci­toyen­ne­té, leurs droits et sur­tout leurs droits à la pro­tec­tion et à la sé­cu­ri­té. Mieux en­core, cette évo­lu­tion heu­reuse a mis l’ar­mée na­tio­nale hors obli­ga­tion d’al­lé­geance aux princes et aux mo­narques ni aux gou­ver­nants. L’ar­mée ne de­vait plus sa fi­dé­li­té qu’au pays, à son de­voir en­vers la na­tion et à sa mis­sion de dé­fense du pays et de ses intérêts, y com­pris à l’ex­té­rieur.

La sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale et l’Etat sont des formes d’ex­pres­sions et d’or­ga­ni­sa­tions les plus ache­vées et les plus sub­tiles que l’homme ait in­ven­té, après celles de di­vins mo­narques et em­pe­reurs. Quant au fait re­li­gieux, à cause de sa force émo­tion­nelle, son lien iden­ti­taire et so­cial fort, il pé­né­tra la na­tion et l’Etat. Mais l’Exé­cu­tif n’au­ra plus au­to­ri­té sur le fait sa­cré et le re­li­gieux n’au­ra plus d’em­prise sur l’exer­cice du pou­voir de gou­ver­ne­ment. La so­cié­té et l’Etat avaient ain­si tis­sé et ren­for­cé des liens et des at­taches iden­ti­taires et re­li­gieux forts en ra­pa­triant le Pri­mat et en l’im­mu­ni­sant de toute in­fluence ou in­ter­fé­rence ex­té­rieures. Le mo­dèle d’Etat se fon­de­ra sur un pa­ri et une pro­messe. Une ho­mo­gé­néi­sa­tion des po­pu­la­tions, des ter­ri­toires et de la pra­tique re­li­gieuse, voire lin­guis­tique qui met­trait fin aux vio­lences entre po­pu­la­tions, entre po­pu­la­tions et gou­ver­nants. Comme elle pré­vien­drait les agres­sions ex­ternes en les ren­dant in­jus­ti­fiées et illé­gi­times, et évi­te­rait des guerres entre na­tions par une ré­ci­proque re­con­nais­sance de la sou­ve­rai­ne­té ab­so­lue aux peuples, à leurs Etats et à leurs ter­ri­toires par des trai­tés, des conven­tions, et l’éta­blis­se­ment de rap­ports di­plo­ma­tiques et consu­laires.

Il se do­te­ra ain­si de mul­ti­tudes de trai­tés et de conven­tions qui per­mettent à des na­tions sou­ve­raines, quels que soient leurs tailles, leurs puis­sances et leurs types de gou­ver­ne­ment, de co­exis­ter, de vivre en­semble (entre na­tions-Etat) et d’avoir des rap­ports ré­ci­pro­que­ment fer­tiles et fruc­ti­fiants. Il don­ne­ra nais­sance suc­ces­si­ve­ment à deux grandes or­ga­ni­sa­tions mon­diales : la So­cié­té des Na­tions et l’Or­ga­ni­sa­tion des Na­tions unies. Il nour­ri­ra et ren­for­ce­ra des sen­ti­ments et des cultures iden­ti­taires à fort an­crage. Comme il ren­dra presque im­pos­sible toute fu­sion far­fe­lue entre deux Etats et em­pê­che­ra toute désar­ti­cu­la­tion so­cié­tale. Car pour s’im­mu­ni­ser, du­rer et se sta­bi­li­ser sur le plan in­terne, il s’est in­ven­té un ordre ins­ti­tu­tion­nel dé­mo­cra­tique fort, des contre-pou­voirs puis­sants – ou­tils qui servent à pro­té­ger l’Etat et la so­cié­té – des pro­ces­sus consti­tu­tion­nels, po­li­tiques et so­ciaux de com­pro­mis et de va­li­da­tion en lieu et place d’un droit di­vin ou d’un dik­tat de pou­voirs ab­so­lus et ir­res­pon­sables. Chose que nos aïeuls n’ont pas su faire, mal­heu­reu­se­ment !

En in­ter­na­tio­nal, le mo­dèle n’at­tein­dra ja­mais sa pro­messe et ne met­tra pas un terme à la guerre. Pire, il su­bi­ra deux grandes guerres mon­diales des plus meur­trières et des plus dé­vas­ta­trices. Il pro­vo­que­ra éga­le­ment une course ef­fré­née à des in­va­sions et des ex­pan­sions ter­ri­to­riales co­lo­nia­listes des plus gé­no­ci­daires et des plus ap­pau­vris­santes des zones et des pays riches en ma­tières pre­mières à piller. Ain­si, il se joue­ra de toutes les fron­tières des plus faibles Etats et pays, dont l’Al­gé­rie, au nom d’un li­bé­ra­lisme éco­no­mique d’ac­crois­se­ment, en com­bi­nant un na­tio­na­lisme ré­so­lu et sans faille de de­dans et une glo­ba­li­sa­tion sans ver­gogne de de­hors, au mo­tif d’une fal­la­cieuse mis­sion ci­vi­li­sa­trice. Mais ces atroces et fé­roces guerres n’ont pas eu rai­son de l’idée de l’Etat na­tio­nal ni anéan­ti la vo­lon­té des peuples do­mi­nés de conti­nuer à ré­sis­ter et à sur­vivre. Ces échecs et dé­sastres n’ont pas mis fin non plus aux convoi­tises et aux pré­ten­tions de do­mi­na­tion et de des­truc­tion de l’autre.

AU­CUNE STRA­TÉ­GIE DE DO­MI­NA­TION OU DE DES­TRUC­TION N’EST EXPLICITE

Cette der­nière cruelle le­çon que le temps en­seigne de­puis le règne de Rome aux mau­vais élèves, pour exau­cer convoi­tises et vel­léi­tés, des stra­té­gies et des dé­marches sont, tout le temps, en ac­tion pour fra­gi­li­ser et af­fai­blir élites et gou­ver­nants d’autres pays pour les main­te­nir sous in­fluence, sous pres­sion et chan­tages.

Blo­quer les condi­tions de l’émer­gence de l’Etat na­tio­nal ou em­pê­cher ses ins­ti­tu­tions de pou­voirs po­li­tiques, so­ciaux, éco­no­miques et cultu­rels de s’éta­blir, de s’af­fir­mer, de se res­pon­sa­bi­li­ser et de se dis­ci­pli­ner, pro­cède de ce même axiome. Plus qu’une ques­tion de dé­mo­cra­tie et de droits de l’homme, il est ques­tion d’Etat ga­rant et pro­tec­teur du peuple sou­ve­rain, de son ter­ri­toire et de ses intérêts. Car l’Etat et ses ins­ti­tu­tions obligent à éri­ger la ver­tu en em­blème et en so­lu­tion de toute ques­tion de gou­ver­nance et de po­li­tique dont les cor­ré­lats sont l’in­car­na­tion iden­ti­taire et non des intérêts per­son­nels qui évoquent la ten­ta­tion de cor­rup­tion. Une telle ver­tu éta­tique n’avait-elle pas man­qué et ces maux n’avaient-ils pas pros­pé­ré dans la ré­gence Al­gé­rie ? Etat na­tio­nal di­ri­gé par des étran­gers à cause d’une pau­vre­té dans le lea­der­ship na­tio­nal et d’un manque d’évo­lu­tions po­si­tives et sub­tiles à temps dans les ap­ti­tudes et les ins­tru­ments de la gou­ver­nance al­gé­rienne de l’époque. Cette pro­fon­deur his­to­rique re­ven­di­quée, à juste rai­son, par les fon­da­teurs de l’OS et du FLN/ALN rap­pe­lait en fait un droit du sol, des droits et des ac­quis lé­gaux en in­ter­na­tio­nal. La qua­si-to­ta­li­té des tra­cés de nos fron­tières date de cette époque, comme en té­moignent des trai­tés, des re­con­nais­sances mu­tuelles et des re­la­tions consu­laires éta­blis en leur temps avec des puis­sances de l’époque ou lors d’af­fron­te­ments ma­ri­times et de ba­tailles na­vales.

Ces legs et ces fra­gi­li­tés de la gou­ver­nance ont vi­si­ble­ment échap­pé ou étaient né­gli­gés par des gou­ver­nants post-li­bé­ra­tion na­tio­nale. N’était-ce pas ce dé­fi­cit en lea­der­ship na­tio­nal et en bonne gou­ver­nance qui avait au­to­ri­sé et sus­ci­té le re­cours à l’aide de la Su­blime-Porte ?

Des ex­pé­riences plus im­mé­diates d’un de­mi­siècle dans notre voi­si­nage, pays arabes et autres pays du Sud, ont dé­mon­tré que tout ré­gime qui ne s’ac­com­mode pas d’un ordre na­tio­nal ins­ti­tu­tion­nel, de contre-pou­voirs et sur­tout de contrôles ne peut pas ré­sis­ter aux conjonc­tures et aux tem­pêtes ni lui, ni son ar­mée, ni son peuple, faute de vo­lon­té sou­ve­raine exer­cée en in­terne et in­car­née par l’Etat na­tio­nal et une gou­ver­nance comp­table.

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