Le sé­vère diag­nos­tic de Mou­loud Ham­rouche

El Watan (Algeria) - - La Une - Par Mou­loud Ham­rouche An­cien chef de gou­ver­ne­ment (6 sep­tembre 1989-3 juin 1991)

Dans un texte re­mis à notre ré­dac­tion, l’an­cien chef de gou­ver­ne­ment re­centre le dé­bat sur la né­ces­si­té de par­ache­ver la mise en place de l’Etat na­tio­nal, his­to­ri­que­ment contra­riée par les «vio­lences et crises du pou­voir» et «nos er­rances post-in­dé­pen­dance».

La contri­bu­tion de Mou­loud Ham­rouche, qui in­ter­pelle bien en­ten­du le pré­sent, sou­ligne que «ce qui struc­ture une so­cié­té ce sont les par­tis, le dé­bat et l’in­té­rêt» et aver­tit, entre autres, que «tout pou­voir de secte, d’ombre ou d’in­fluence non iden­ti­fiée qui échappe à tout contrôle, est une me­nace traî­tresse contre l’Etat».

Au­cune ré­ponse ne peut conte­nir toute la vé­ri­té. Au­cune dé­marche n’est exempte de faille.

Beau­coup n’avaient ja­mais no­té et d’autres, de ma gé­né­ra­tion, avaient sim­ple­ment ou­blié que la Pro­cla­ma­tion de No­vembre 1954 avait po­sé comme ob­jec­tif la res­tau­ra­tion de l’Etat na­tio­nal sou­ve­rain comme fi­na­li­té du com­bat li­bé­ra­teur et comme ga­ran­tie de l’in­dé­pen­dance na­tio­nale.

Or, l’Etat al­gé­rien du XVI e siècle, dé­pour­vu de lea­der­ship na­tio­nal, fai­ble­ment struc­tu­ré, pau­vre­ment ar­mé et dé­fen­du, a été pha­go­cy­té puis dé­truit. Il est vrai que de­puis, l’ab­sence de l’Etat a été cruel­le­ment res­sen­tie à la dé­faite de chaque ré­sis­tance et à l’échec de chaque ré­volte contre une co­lo­ni­sa­tion de peu­ple­ment ou une perte d’un droit. Cet Etat était quê­té pen­dant toutes les nuits de la sou­mis­sion. Un Etat qui cris­tal­li­se­rait la vo­lon­té de tous les Al­gé­riens et leur pro­di­gue­rait dé­fense, sé­cu­ri­té et di­gni­té. Cet es­poir avait ren­du une sur­vie mi­ra­cu­leu­se­ment pos­sible pour tout un peuple li­vré à la dé­chéance et pro­mis à l’er­rance et l’ex­tinc­tion. Ces im­plo­ra­tions de po­pu­la­tions meur­tries et hu­mi­liées ont été convo­quées, de nou­veau, après les mas­sacres du 8 Mai 1945. Elles se­ront sai­sies avec force et dé­ter­mi­na­tion par l’es­prit in­cu­ba­teur de l’OS (Or­ga­ni­sa­tion spé­ciale du PPA - fé­vrier 1947). L’Etat al­gé­rien se­ra pro­cla­mé par la Dé­cla­ra­tion de No­vembre 1954, «texte consti­tu­tif» as­su­mé par les fon­da­teurs/ac­teurs du FLN/ALN. Cette quête de res­tau­ra­tion de l’Etat na­tio­nal te­nue est de­ve­nue, à la fois, l’ex­pres­sion d’un na­tio­na­lisme iden­ti­taire al­gé­rien et sa fi­na­li­té. Un na­tio­na­lisme de re­fon­da­tion de l’iden­ti­té, de l’Etat na­tio­nal et de la na­tion.

En cla­mant d’em­blée ce droit à la res­tau­ra­tion de l’Etat na­tio­nal sou­ve­rain, les fon­da­teurs avaient op­té et am­bi­tion­né le mo­dèle contem­po­rain de l’Etat-na­tion eu­ro­péen (west­pha­lien 1648, Al­le­magne). Les or­ganes is­sus de la Soum­mam, CNRA et CCE (1956), la for­ma­tion du GPRA (1958), la cons­ti­tu­tion des ba­taillons de l’ALN aux fron­tières par le mixage des uni­tés de dif­fé­rentes wi­layas, dé­ci­dée par le trio Krim- Bous­souf-Ben­to­bal ain­si que la créa­tion de l’état-ma­jor gé­né­ral ont été des dé­ci­sions et des ac­tions dé­ter­mi­nantes dans la pour­suite de ce but et le fa­çon­nage fu­tur de l’ar­mée na­tio­nale et des contours de l’Etat sou­ve­rain et de sa di­plo­ma­tie.

Une ac­ti­vi­té di­plo­ma­tique pro­digue sur les cinq conti­nents et l’éta­blis­se­ment de re­la­tions avec tant d’Etats et de gou­ver­ne­ments, no­tam­ment avec les pays arabes, les pays du bloc com­mu­niste et la Chine, confor­taient cette dé­marche ré­vo­lu­tion­naire éta­tique in­ha­bi­tuelle. Cette exi­gence a conduit à l’adhé­sion vo­lon­taire et uni­la­té­rale aux Conven­tions de Ge­nève sur la guerre, à la Croix-Rouge et à d’autres or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales et ré­gio­nales, comme la Ligue arabe au Caire (ligue d’Etats), l’Or­ga­ni­sa­tion des pays non-ali­gnés à Ban­dung et l’Or­ga­ni­sa­tion afri­caine à Mon­ro­via, ain­si qu’à une pré­sence in­tense aux Na­tions unies. Cette dé­marche confé­rait au com­bat des Al­gé­riens l’ob­jec­tif de res­tau­rer leur Etat na­tio­nal plus que ce­lui de lut­ter pour une simple in­dé­pen­dance.

Ces ac­tions me­nées par les di­ri­geants al­gé­riens de la Ré­vo­lu­tion avaient sou­le­vé tant de consi­dé­ra­tions et de sou­tiens, en Eu­rope, dans le monde arabe et en Amé­rique, comme en té­moignent sou­tiens et aides qu’ap­por­tèrent con­crè­te­ment de nom­breux hommes po­li­tiques et pen­seurs, fran­çais, al­le­mands, au­tri­chiens, sué­dois, suisses, ita­liens, grecs, es­pa­gnols, amé­ri­cains et ca­na­diens à la cause des Al­gé­riens. Cer­tains sont de­ve­nus chefs d’Etat, chan­ce­liers, Pre­miers mi­nistres et mi­nistres, no­tam­ment J. F. Ken­ne­dy, B. Kreis­ky, Olof Palme, Pierre El­liott Tru­deau et Mi­chel Ro­card.

Il est utile de rap­pe­ler, pour plus de liens, de contextes et d’éclai­rages, que le mo­dèle d’Etat west­pha­lien du XVIIe siècle – contem­po­rain de l’Etat al­gé­rien du XVIe siècle – avait pour ob­jec­tif d’ins­ti­tuer dé­fi­ni­ti­ve­ment et pa­ci­fi­que­ment un lien char­nel et in­dé­fec­tible de la trip­tyque : po­pu­la­tion, ter­ri­toire et vo­lon­té na­tio­nale sou­ve­raine. Et in fine, mettre un terme aux conflits et aux vio­lences com­mu­nau­taires cy­cliques en in­terne, rompre avec la conti­nuelle com­po­si­tion et re­com­po­si­tion des po­pu­la­tions, des ter­ri­toires et des mo­di­fi­ca­tions des fron­tières au gré des al­lé­geances, des ac­ces­sions aux trônes ou des guerres de sou­ve­rains et de princes aux mo­ti­va­tions sou­vent re­li­gieuses.

L’ÉTAT EST UNE SOU­VE­RAI­NE­TÉ DU PAYS ET UN CONSEN­SUS SCEL­LÉ DE SES CI­TOYENS

En quoi la ré­vo­lu­tion an­glaise (1688–1689) avait-elle ré­glé la pro­blé­ma­tique de la cor­ré­la­tion entre l’Etat, la sou­ve­rai­ne­té, le Pon­tife et les autres pou­voirs ins­ti­tu­tion­nels, no­tam­ment ce­lui de l’Exé­cu­tif ? Com­ment la ré­vo­lu­tion fran­çaise (1789-1799), qui avait don­né à l’hu­ma­ni­té le texte le plus uni­ver­sel sur la li­ber­té et les droits de l’homme, avait-elle man­qué la ques­tion de la cor­ré­la­tion entre l’Etat et la re­li­gion, de­meu­rée en suspens faute d’avoir ra­pa­trié le Pri­mat ? En quoi la Grande ré­forme al­le­mande de l’Eglise et de l’Etat du XVIe siècle avait-elle dé­bou­ché sur un bor­nage sub­til entre un Etat sou­ve­rain so­lide, un Exé­cu­tif fort et contrô­lé, une im­pli­ca­tion per­ma­nente des ci­toyens ?

Ces trois exemples ne se dis­tinguent pas par la per­cep­tion du rôle et de la mis­sion de l’Etat, mais par l’or­ga­ni­sa­tion des pou­voirs consti­tu­tion­nels sé­pa­rés et par de sub­tiles ar­ti­cu­la­tions des champs et des com­pé­tences qu’exerce un Exé­cu­tif li­mi­té par une du­rée et un man­dat li­bé­ré par des élec­teurs. Certes, l’Exé­cu­tif gère un droit d’ad­mi­nis­tra­tion des at­tri­buts ré­ga­liens de l’Etat ain­si que des droits in­alié­nables des ci­toyens en tant que gou­ver­ne­ment na­tio­nal non en tant que gou­ver­ne­ment d’une ma­jo­ri­té tem­po­raire. Car, ces at­tri­buts ne sont pas su­jets à in­ter­pré­ta­tions, à mo­di­fi­ca­tions, à ré­duc­tions ou à né­go­cia­tions, car ils sont hors de son champ et hors de sa com­pé­tence. Néan­moins, il peut prendre des me­sures en cas de me­nace pour pré­ser­ver l’ordre consti­tu­tion­nel, pro­té­ger le pays et dé­fendre les in­té­rêts na­tio­naux, mais nul­le­ment pour exer­cer ses propres pou­voirs et ses man­dats. C’est pour ce­la que l’Exé­cu­tif n’em­piète ja­mais sur les champs de l’Etat, sauf si des évé­ne­ments graves et ur­gents l’y in­vitent se­lon des pro­cé­dures consti­tu­tion­nelles. Dans ce cas, l’Exé­cu­tif agit au nom de l’Etat par des pro­cé­dures et des ha­bi­li­ta­tions lé­gales.

Ce mo­dèle d’Etat-na­tion avait li­bé­ré les peuples d’Eu­rope de l’acte d’al­lé­geance à des mo­nar­chies di­vines, «mo­narques te­nant pré­ten­du­ment leurs pou­voirs de Dieu ou gou­ver­nant en son nom». Cette trans­mu­ta­tion a per­mis aux ci­toyens de faire acte de fi­dé­li­té à la com­mu­nau­té na­tio­nale, à l’Etat na­tio­nal de leur pays, à sa Cons­ti­tu­tion et non plus à ses di­ri­geants ou gou­ver­nants.

Cette évo­lu­tion a au­to­ri­sé les ci­toyens à se dé­faire de leurs gou­ver­nants par la voie des urnes ou de la contes­ta­tion sans être in­quié­tés, ac­cu­sés de tra­hi­son, d’in­tel­li­gence avec l’en­ne­mi ou de perdre leur ci­toyen­ne­té, leurs droits et sur­tout leurs droits à la pro­tec­tion et à la sé­cu­ri­té. Mieux en­core, cette évo­lu­tion heu­reuse a mis l’ar­mée na­tio­nale hors obli­ga­tion d’al­lé­geance aux princes et aux mo­narques ni aux gou­ver­nants. L’ar­mée ne de­vait plus sa fi­dé­li­té qu’au pays, à son de­voir en­vers la na­tion et à sa mis­sion de dé­fense du pays et de ses in­té­rêts, y com­pris à l’ex­té­rieur.

La sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale et l’Etat sont des formes d’ex­pres­sions et d’or­ga­ni­sa­tions les plus ache­vées et les plus sub­tiles que l’homme ait in­ven­té, après celles de di­vins mo­narques et em­pe­reurs. Quant au fait re­li­gieux, à cause de sa force émo­tion­nelle, son lien iden­ti­taire et so­cial fort, il pé­né­tra la na­tion et l’Etat. Mais l’Exé­cu­tif n’au­ra plus au­to­ri­té sur le fait sa­cré et le re­li­gieux n’au­ra plus d’em­prise sur l’exer­cice du pou­voir de gou­ver­ne­ment. La so­cié­té et l’Etat avaient ain­si tis­sé et ren­for­cé des liens et des at­taches iden­ti­taires et re­li­gieux forts en ra­pa­triant le Pri­mat et en l’im­mu­ni­sant de toute in­fluence ou in­ter­fé­rence ex­té­rieures. Le mo­dèle d’Etat se fon­de­ra sur un pa­ri et une pro­messe. Une ho­mo­gé­néi­sa­tion des po­pu­la­tions, des ter­ri­toires et de la pra­tique re­li­gieuse, voire lin­guis­tique qui met­trait fin aux vio­lences entre po­pu­la­tions, entre po­pu­la­tions et gou­ver­nants. Comme elle pré­vien­drait les agres­sions ex­ternes en les ren­dant in­jus­ti­fiées et illé­gi­times, et évi­te­rait des guerres entre na­tions par une ré­ci­proque re­con­nais­sance de la sou­ve­rai­ne­té ab­so­lue aux peuples, à leurs Etats et à leurs ter­ri­toires par des trai­tés, des conven­tions, et l’éta­blis­se­ment de rap­ports di­plo­ma­tiques et consu­laires.

Il se do­te­ra ain­si de mul­ti­tudes de trai­tés et de conven­tions qui per­mettent à des na­tions sou­ve­raines, quels que soient leurs tailles, leurs puis­sances et leurs types de gou­ver­ne­ment, de co­exis­ter, de vivre en­semble (entre na­tions-Etat) et d’avoir des rap­ports ré­ci­pro­que­ment fer­tiles et fruc­ti­fiants. Il don­ne­ra nais­sance suc­ces­si­ve­ment à deux grandes or­ga­ni­sa­tions mon­diales : la So­cié­té des Na­tions et l’Or­ga­ni­sa­tion des Na­tions unies. Il nour­ri­ra et ren­for­ce­ra des sen­ti­ments et des cultures iden­ti­taires à fort an­crage. Comme il ren­dra presque im­pos­sible toute fu­sion far­fe­lue entre deux Etats et em­pê­che­ra toute désar­ti­cu­la­tion so­cié­tale. Car pour s’im­mu­ni­ser, du­rer et se sta­bi­li­ser sur le plan in­terne, il s’est in­ven­té un ordre ins­ti­tu­tion­nel dé­mo­cra­tique fort, des contre-pou­voirs puis­sants – ou­tils qui servent à pro­té­ger l’Etat et la so­cié­té – des pro­ces­sus consti­tu­tion­nels, po­li­tiques et so­ciaux de com­pro­mis et de va­li­da­tion en lieu et place d’un droit di­vin ou d’un dik­tat de pou­voirs ab­so­lus et ir­res­pon­sables. Chose que nos aïeuls n’ont pas su faire, mal­heu­reu­se­ment !

En in­ter­na­tio­nal, le mo­dèle n’at­tein­dra ja­mais sa pro­messe et ne met­tra pas un terme à la guerre. Pire, il su­bi­ra deux grandes guerres mon­diales des plus meur­trières et des plus dé­vas­ta­trices. Il pro­vo­que­ra éga­le­ment une course ef­fré­née à des in­va­sions et des ex­pan­sions ter­ri­to­riales co­lo­nia­listes des plus gé­no­ci­daires et des plus ap­pau­vris­santes des zones et des pays riches en ma­tières pre­mières à piller. Ain­si, il se joue­ra de toutes les fron­tières des plus faibles Etats et pays, dont l’Al­gé­rie, au nom d’un li­bé­ra­lisme éco­no­mique d’ac­crois­se­ment, en com­bi­nant un na­tio­na­lisme ré­so­lu et sans faille de de­dans et une glo­ba­li­sa­tion sans ver­gogne de de­hors, au mo­tif d’une fal­la­cieuse mis­sion ci­vi­li­sa­trice. Mais ces atroces et fé­roces guerres n’ont pas eu rai­son de l’idée de l’Etat na­tio­nal ni anéan­ti la vo­lon­té des peuples do­mi­nés de conti­nuer à ré­sis­ter et à sur­vivre. Ces échecs et dé­sastres n’ont pas mis fin non plus aux convoi­tises et aux pré­ten­tions de do­mi­na­tion et de des­truc­tion de l’autre.

AU­CUNE STRA­TÉ­GIE DE DO­MI­NA­TION OU DE DES­TRUC­TION N’EST EX­PLI­CITE

Cette der­nière cruelle le­çon que le temps en­seigne de­puis le règne de Rome aux mau­vais élèves, pour exau­cer convoi­tises et vel­léi­tés, des stra­té­gies et des dé­marches sont, tout le temps, en ac­tion pour fra­gi­li­ser et af­fai­blir élites et gou­ver­nants d’autres pays pour les main­te­nir sous in­fluence, sous pres­sion et chan­tages.

Blo­quer les condi­tions de l’émer­gence de l’Etat na­tio­nal ou em­pê­cher ses ins­ti­tu­tions de pou­voirs po­li­tiques, so­ciaux, éco­no­miques et cultu­rels de s’éta­blir, de s’af­fir­mer, de se res­pon­sa­bi­li­ser et de se dis­ci­pli­ner, pro­cède de ce même axiome. Plus qu’une ques­tion de dé­mo­cra­tie et de droits de l’homme, il est ques­tion d’Etat ga­rant et pro­tec­teur du peuple sou­ve­rain, de son ter­ri­toire et de ses in­té­rêts. Car l’Etat et ses ins­ti­tu­tions obligent à éri­ger la ver­tu en em­blème et en so­lu­tion de toute ques­tion de gou­ver­nance et de po­li­tique dont les cor­ré­lats sont l’in­car­na­tion iden­ti­taire et non des in­té­rêts per­son­nels qui évoquent la ten­ta­tion de cor­rup­tion. Une telle ver­tu éta­tique n’avait-elle pas man­qué et ces maux n’avaient-ils pas pros­pé­ré dans la ré­gence Al­gé­rie ? Etat na­tio­nal di­ri­gé par des étran­gers à cause d’une pau­vre­té dans le lea­der­ship na­tio­nal et d’un manque d’évo­lu­tions po­si­tives et sub­tiles à temps dans les ap­ti­tudes et les ins­tru­ments de la gou­ver­nance al­gé­rienne de l’époque. Cette pro­fon­deur his­to­rique re­ven­di­quée, à juste rai­son, par les fon­da­teurs de l’OS et du FLN/ALN rap­pe­lait en fait un droit du sol, des droits et des ac­quis lé­gaux en in­ter­na­tio­nal. La qua­si-to­ta­li­té des tra­cés de nos fron­tières date de cette époque, comme en té­moignent des trai­tés, des re­con­nais­sances mu­tuelles et des re­la­tions consu­laires éta­blis en leur temps avec des puis­sances de l’époque ou lors d’af­fron­te­ments ma­ri­times et de ba­tailles na­vales.

Ces legs et ces fra­gi­li­tés de la gou­ver­nance ont vi­si­ble­ment échap­pé ou étaient né­gli­gés par des gou­ver­nants post-li­bé­ra­tion na­tio­nale. N’était-ce pas ce dé­fi­cit en lea­der­ship na­tio­nal et en bonne gou­ver­nance qui avait au­to­ri­sé et sus­ci­té le re­cours à l’aide de la Su­blime-Porte ?

Des ex­pé­riences plus im­mé­diates d’un de­mi­siècle dans notre voi­si­nage, pays arabes et autres pays du Sud, ont dé­mon­tré que tout ré­gime qui ne s’ac­com­mode pas d’un ordre na­tio­nal ins­ti­tu­tion­nel, de contre-pou­voirs et sur­tout de contrôles ne peut pas ré­sis­ter aux conjonc­tures et aux tem­pêtes ni lui, ni son ar­mée, ni son peuple, faute de vo­lon­té sou­ve­raine exer­cée en in­terne et in­car­née par l’Etat na­tio­nal et une gou­ver­nance comp­table.

Des ex­pé­riences plus im­mé­diates d’un de­mi-siècle dans notre voi­si­nage, pays arabes et autres pays du Sud, ont dé­mon­tré que tout ré­gime qui ne s’ac­com­mode pas d’un ordre na­tio­nal ins­ti­tu­tion­nel, de contre-pou­voirs et sur­tout de contrôles, ne peut pas ré­sis­ter aux conjonc­tures et aux tem­pêtes, ni lui, ni son ar­mée, ni son peuple, faute de vo­lon­té sou­ve­raine exer­cée en in­terne et in­car­née par l’Etat na­tio­nal et une gou­ver­nance comp­table.

ÉTAT ET GOU­VER­NANCE

Ce sont toutes ces rai­sons qui font que l’Etat et la gou­ver­nance na­tio­nale sont deux no­tions et deux pro­blé­ma­tiques dis­tinctes. Pour l’Etat et les hommes d’Etat, il n’y a que des mis­sions et des de­voirs, point de pou­voir. Le pou­voir et son exer­cice re­lèvent d’un gou­ver­ne­ment sou­mis à contrôle. Car l’Etat sou­ve­rain est tou­jours dans une lo­gique de cons­tance, de conti­nui­té, de pré­ser­va­tion, de dé­fense, de pro­tec­tion et de sé­cu­ri­té. L’Etat ne peut s’éta­blir ni fonc­tion­ner sur des pro­messes ou des illu­sions. Car il ne peut dé­pendre de scru­tins ni com­pro­mettre ni tran­si­ger ni concé­der. L’Etat na­tio­nal, par l’en­tre­mise de ses fon­dés, est le seul à même, du fait des prin­cipes qui le fon­dèrent et des mi­sions qui l’ani­mèrent, de pro­té­ger, d’ac­com­pa­gner, de sanc­tion­ner, de par­don­ner et de ré­ha­bi­li­ter à tra­vers des pou­voirs ins­ti­tu­tion­nels. L’Etat na­tio­nal sanc­tionne le crime d’Etat ou le crime consti­tu­tion­nel, parce que ce sont des crimes contre l’Etat que ses fon­dés avaient com­mis ou n’avaient pas su évi­ter. L’Etat pro­tège ses ser­vi­teurs et ses com­mis. Et c’est la rai­son pour la­quelle au­cun pou­voir et/ou au­cune fonc­tion d’au­to­ri­té d’Etat ne s’exerce dans l’ano­ny­mat, sans ha­bi­li­ta­tion, sans au­to­ri­sa­tion, sans vé­ri­fi­ca­tion et sans contrôle a prio­ri et a pos­te­rio­ri. C’est aus­si, pour que l’Etat ne soit ja­mais pri­va­ti­sé au pro­fit d’un groupe, un in­té­rêt, une secte ou une in­fluence ex­té­rieure.

L’Exé­cu­tif, quant à lui, est un pou­voir po­li­tique gou­ver­nant, com­pé­tent pour en­ga­ger et mettre en oeuvre des po­li­tiques et des ac­tions de ré­gu­la­tion, des pro­jets d’in­no­va­tion, de dé­ve­lop­pe­ment, d’ajus­te­ment, de chan­ge­ment et de contrôle dans tous les champs d’ac­ti­vi­tés po­li­tiques, so­ciales éco­no­miques et cultu­relles. Mais pour ce­la, il doit se pré­va­loir d’un man­dat. Et parce que ses choix, ses dé­ci­sions et ses non-dé­ci­sions im­pactent du­ra­ble­ment la so­cié­té, il doit les sou­mettre à dé­bat et à ap­pro­ba­tion pour qu’ils soient tou­jours com­pa­tibles avec les in­té­rêts de la col­lec­ti­vi­té na­tio­nale et qu’il de­meure lui-même comp­table et res­pon­sable consti­tu­tion­nel­le­ment de­vant l’élec­to­rat na­tio­nal de ses faits, de ses mé­faits et de ses ré­sul­tats. Cette règle per­met de fon­der et de lé­gi­ti­mer le choix d’autres po­li­tiques, d’autres vi­sions, d’autres pro­jets, d’autres pro­fils, d’autres équipes et al­ter­na­tives.

C’est pour­quoi, la Cons­ti­tu­tion est une cons­ti­tu­tion d’ins­ti­tu­tions na­tio­nales et de pou­voirs sé­pa­rés qui s’im­posent à tout res­pon­sable. Car elle trans­crit et pré­cise les de­voirs, les tâches et les mis­sions que des hommes et des femmes élus ou dé­si­gnés as­sument et sur les­quels ils se­ront in­ter­pel­lés et in­ter­ro­gés de droit.

Toutes ces la­cunes et anor­ma­li­tés ain­si que ces prismes dé­for­mants em­pêchent l’Etat na­tio­nal de trans­cen­der, le gou­ver­ne­ment d’agir, la dé­mo­cra­tie de s’an­crer et de fonc­tion­ner. Ces flous et ces dys­fonc­tion­ne­ments ne pou­vaient se ré­sor­ber et se cor­ri­ger pré­sen­te­ment que par des ap­proches gra­duelles et sé­quen­tielles et par la pon­dé­ra­tion et la lu­ci­di­té des élites na­tio­nales face à de res­pon­sables ins­ti­tu­tions consti­tu­tion­nelles et de vrais par­tis de mi­li­tants.

Face à ce qui s’ap­pa­rente à des dé­buts d’échec dans l’édi­fi­ca­tion de l’Etat et dans la mise en place des condi­tions de l’exer­cice de la gou­ver­nance, le dé­fi­cit en élites po­li­tiques et en de vraies forces d’adhé­sion, notre pays a be­soin plus que ja­mais de dis­cer­ne­ment pour faire face aux di­verses me­naces, peurs, déses­poirs et ré­si­gna­tions.

Des Al­gé­riens for­gés dans l’OS, mis à l’épreuve du com­bat par le FLN/ALN étaient ca­pables de s’or­ga­ni­ser, de se struc­tu­rer et de me­ner une guerre en s’ap­puyant sur de libres consen­te­ments et par­ti­ci­pa­tions des po­pu­la­tions de toutes les ré­gions, en­claves et autres ré­duits pour réus­sir. Ils ont vain­cu.

La crise de l’été 1962, qui re­met­tra en cause des ac­quis de cette épo­pée et chan­ge­ra des prio­ri­tés opé­rées du­rant la guerre, a été un tour­nant dra­ma­tique qui cau­se­ra un re­tard pré­ju­di­ciable pour le pro­jet de l’Etat au pro­fit d’un sys­tème de pou­voir plu­tôt que de gou­ver­nance. Et quand l’homme du 19 juin a re­pris ce com­bat là où il s’était ar­rê­té, le souffle ré­vo­lu­tion­naire re­pre­nait ses droits. Beau­coup y avaient cru et s’étaient en­ga­gés. Si la li­ber­té et la sé­cu­ri­té consti­tuent l’âme de l’Etat na­tio­nal et les fon­de­ments de l’in­dé­pen­dance, elles sont des as­sises lé­gi­ti­mant pour tout gou­ver­ne­ment. C’est à l’Etat na­tio­nal de main­te­nir vi­vaces les pré-condi­tions de la va­lo­ri­sa­tion de l’iden­ti­té na­tio­nale, de la sou­ve­rai­ne­té, de la li­ber­té et de l’in­dé­pen­dance plus qu’au gou­ver­ne­ment. L’Etat veille sur l’exi­gence de la conti­nui­té des pou­voirs ré­ga­liens sans s’im­mis­cer dans des dé­ci­sions et des ar­bi­trages gou­ver­ne­men­taux. Car ces ques­tions se traitent et se règlent par des mé­ca­nismes po­li­tiques consti­tu­tion­nels et lé­gis­la­tifs. In fine, c’est aux élites po­li­tiques dans des cadres ins­ti­tués et aux élec­teurs de le faire. Mais l’Etat de­meure, dans cer­taines cir­cons­tances graves, l’ad­ju­di­ca­teur de tout dys­fonc­tion­ne­ment qui met­trait en dan­ger les trois fon­de­ments de notre re­nais­sance : la li­ber­té, l’in­dé­pen­dance et la sou­ve­rai­ne­té. L’Etat ne lais­se­ra ja­mais la confiance na­tio­nale ci­toyenne en ces trois fon­de­ments se bri­ser. La su­pré­ma­tie de la so­lu­tion na­tio­nale en in­terne de­meure de mise. Tout pou­voir de secte, d’ombre ou d’in­fluence non iden­ti­fiée qui échappe à tout contrôle est une me­nace traî­tresse contre l’Etat et ces trois fon­de­ments. Car, dans de tels cas de fi­gure, même le re­cours à l’ar­mée risque d’être in­opé­rant. Des forces com­por­te­men­tales émo­tion­nelles an­ti­gou­ver­nance, an­ti­so­ciales et an­ti­so­cié­tales ont dé­mon­tré par le pas­sé qu’elles étaient en me­sure de contrer les lois et les dé­ci­sions de ré­gu­la­tions et de re­dres­se­ments. Elles sont des sur­vi­vances de la pé­riode sou­mis­sion/ in­sou­mis­sion.

L’Etat, à l’ins­tar de l’ar­mée, ne peut, du fait de sa na­ture et de la na­ture de ses mis­sions, de son rôle et de sa fi­na­li­té, struc­tu­rer la so­cié­té. Ce qui struc­ture une so­cié­té ce sont les par­tis, le dé­bat et l’in­té­rêt. Mais le dé­bat ne peut à lui seul avoir de sens et de conte­nus dans une si­tua­tion dé­lé­tère et de lé­gè­re­té, sans en­ga­ge­ment et sans mi­li­tan­tisme po­li­tique, éco­no­mique, so­cial et cultu­rel. Ce sont la mi­li­tance, la confron­ta­tion d’idées et l’af­fron­te­ment des in­té­rêts qui pro­curent adhé­sion, so­li­da­ri­té, dy­na­misme et vi­ta­li­té à la so­cié­té. Mais ceux-ci ne pros­pèrent que dans un en­vi­ron­ne­ment de li­ber­té et de sé­cu­ri­té. Deux fon­de­ments qui re­lèvent de la mis­sion de l’Etat et de la ga­ran­tie consti­tu­tion­nelle pour qu’elles soient et demeurent in­vio­lables, in­amo­vibles, illi­mi­tées et illi­mi­tables. La li­ber­té est un droit in­né de l’hu­main en tout lieu et en tout temps. Cette li­ber­té in­clut la li­ber­té de croyance, de conscience, d’ex­pres­sion et de créa­tion. C’est pour­quoi, la sé­cu­ri­té et l’in­té­gri­té phy­siques, la sé­cu­ri­té des droits, tous les droits, la sé­cu­ri­té des biens ne doivent souf­frir d’au­cune faille ni ex­cep­tion. Dans ces champs de droits, on re­trouve le droit de vote et l’acte de vo­ter qui bé­né­fi­cient de ces mêmes ga­ran­ties de sé­cu­ri­té et de pro­tec­tion de l’Etat.

Ces pers­pec­tives n’étaient-elles pas dans le vi­seur des créa­teurs/fon­da­teurs de l’OS et du FLN/ ALN ? Pre­mières struc­tures et as­sises pour la res­tau­ra­tion de l’Etat na­tio­nal. L’ANP est une créa­tion his­to­rique, sin­gu­lière et pré­cieuse du peuple qui ne vient pas d’un legs. Car l’ADN de l’OS, de l’ALN et de l’ANP est le même et doit le de­meu­rer. Cet ADN in­dique que les pro­mo­teurs de l’OS (1947) n’ont pas uni­que­ment fait le pa­ri de re­qua­li­fier des Al­gé­riens alié­nés en mi­li­tants, conscients, lu­cides et prêts à se battre pour res­tau­rer l’Etat na­tio­nal, chan­ger la si­tua­tion du pays, mettre un terme à la condi­tion in­di­gène mais éga­le­ment ce­lui d’en faire des hommes et des femmes libres et res­pon­sables. Au­cune ar­mée na­tio­nale au monde n’est apo­li­tique, en­core moins an­ti­po­li­tique. Toute ar­mée est consciente et au fait des po­li­tiques pu­bliques, des choix, des pro­grammes pro­je­tés et des al­ter­na­tives qui se pro­jettent, et sur­tout des dé­fis et des en­jeux sous-ja­cents. Le mo­dèle de l’Etat contem­po­rain avait, pour toutes ces rai­sons, dé­ga­gé l’ar­mée de l’em­prise des sou­ve­rains, des hommes et des conjonc­tures pour qu’elle forme corps avec l’Etat et le peuple, la na­tion. L’ar­mée avait ces­sé d’être un ins­tru­ment entre les mains de sou­ve­rains, em­pe­reurs et gou­ver­nants ou un ou­til de ré­pres­sion. Les ar­mées ont été et demeurent au coeur de la nais­sance et de la puis­sance des na­tions. Elles ont pro­fi­lé des al­liances et des re­la­tions de leurs pays.

La guerre sous toutes ses formes ou la paix, fac­tice ou du­rable, sont des ap­pré­cia­tions et des choix po­li­tiques qui re­lèvent de la gou­ver­nance, des élites et la hié­rar­chie mi­li­taire. Car la guerre, comme ex­pli­quait Clau­se­witz, est la conti­nua­tion de la po­li­tique par d’autres moyens. Si le choix de la guerre re­vient aux élites po­li­tiques gou­ver­nantes et ins­ti­tu­tion­nelles, la conduite de la guerre, elle, est l’af­faire de mi­li­taires et autres ex­perts. L’his­toire des guerres en­seigne que dé­routes, dé­bâcles et dé­faites étaient sou­vent des in­con­sé­quences ou des suites de tur­pi­tudes, de fra­gi­li­tés ou d’ab­sence d’en­tente entre élites et en­ca­dre­ments du pays, plu­tôt qu’un manque de cou­rage ou de sa­cri­fice chez le peuple et son ar­mée. Une gou­ver­nance ou une élite peut être la cause d’une dé­faite, ja­mais un peuple.

C’est pour­quoi, il s’agit sim­ple­ment de sa­voir quelle au­to­ri­té po­li­tique consti­tu­tion­nelle au­rait le droit d’en­voyer un djoun­di (sol­dat) pour tuer et se faire tuer sur un théâtre d’opé­ra­tion. L’ar­mée et son com­man­de­ment ne peuvent à eux seuls se don­ner cet ordre sou­ve­rain. Donc, seul un chef d’Etat lé­gi­time peut le faire en pas­sant par le gou­ver­ne­ment et le Par­le­ment se­lon des modes, des mo­da­li­tés et des pro­cé­dures pré­vus par la Cons­ti­tu­tion. L’ONU, qui est une or­ga­ni­sa­tion su­pra­na­tio­nale fon­dée et com­po­sée par des Etats sou­ve­rains, est éga­le­ment char­gée de pré­ser­ver la paix et d’ac­com­pa­gner toutes les guerres, toutes les formes de so­lu­tions et d’en­tentes.

Si toute ré­vo­lu­tion est un bou­le­ver­se­ment d’un ordre struc­tu­ré et hié­rar­chi­sé, la Ré­vo­lu­tion al­gé­rienne avait am­bi­tion­né en plus la res­tau­ra­tion d’un ordre éta­tique na­tio­nal, né de ré­sis­tance pour conser­ver et pré­ser­ver nos côtes ma­ri­times des ten­ta­tives d’oc­cu­pa­tions es­pa­gnoles. Cet ordre n’a pu être ins­tau­ré ni im­mu­ni­sé faute d’une adhé­sion po­pu­laire uni­fiée, de la fra­gi­li­té des élites et l’ab­sence d’un lea­der­ship na­tio­nal ca­pable d’ex­ploi­ter ce suc­cès, du fait des struc­tures so­ciales trop en­fer­mées et en­cla­vées da­tant du XIVe siècle, que la conquête co­lo­niale du XIXe a su ex­ploi­ter, af­fai­blir et dé­truire, mal­gré de fa­rouches ré­sis­tances et de gé­né­reux sa­cri­fices.

La res­tau­ra­tion d’un Etat qui ne soit pas ce­lui d’hier mais un Etat sou­ve­rain dé­mo­cra­tique et so­cial dans le cadre des va­leurs de l’is­lam. Un Etat à l’ins­tar d’un Etat west­pha­lien li­bé­ré au XVIIe siècle du droit di­vin et de sou­ve­rains émo­tion­nels, de­ve­nu un «monstre froid». De­puis, au­cun hu­main ne peut plus pré­tendre être cet Etat ni l’in­car­ner par lui-même, en­core moins pour lui-même, son groupe ou un groupe d’in­té­rêt par­ti­cu­lier. Même si le chef d’Etat lé­gi­time est fon­dé à l’in­car­ner à l’étran­ger pour ma­ni­fes­ter une sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale face aux autres sou­ve­rai­ne­tés d’Etat et non face à d’autres pou­voirs.

Ce sché­ma a per­mis aux ci­toyens libres, aux gou­ver­ne­ments et aux po­li­tiques de jouer avec leurs émo­tions, am­bi­tions, peurs, au­daces, innovations, to­lé­rances, in­ter­dits et coer­ci­tions, voire contes­ta­tions en jouant aux chaises mu­si­cales ou en cher­chant à éta­blir d’autres rap­ports de force. Quant à la pro­blé­ma­tique de la re­li­gion, ses dogmes non su­jets à mo­dé­ra­tion, à mo­di­fi­ca­tion ou à re­mise en cause et ses fortes doses d’émo­tion­nel, elle ne peut re­le­ver du jeu po­li­tique et de gou­ver­ne­ment, car elle re­lève de la li­ber­té de la foi, de la li­ber­té de conscience plus pré­ci­sé­ment. Là est le cor­ré­lat d’au­tre­fois avec le droit di­vin des mo­narques et l’acte d’al­lé­geance qui ne pou­vaient être re­mis en cause sans dé­clen­cher les foudres de la ré­pres­sion ou de la guerre.

C’est pour­quoi l’Etat se fonde sur une vo­lon­té na­tio­nale col­lec­tive et une vo­lon­té in­di­vi­duelle libre, d’où la Charte des droits de l’homme, plus op­po­sable aux gou­ver­ne­ments qu’aux Etats-na­tion. Ce­la ex­plique pour­quoi c’est l’Etat na­tio­nal qui bé­né­fi­cie, non les hommes et les gou­ver­ne­ments, de la sou­mis­sion et la fi­dé­li­té de l’en­semble des ci­toyens, tan­dis que le gou­ver­ne­ment ob­tient des adhé­sions et des sou­tiens de mo­ments et de conjonc­tures. Là est le coeur de la ques­tion dy­na­mique du gou­ver­ne­ment par le peuple et pour le peuple, qui doit de­meu­rer en concor­dance to­tale avec l’Etat na­tio­nal et la na­tion. Il doit être et res­ter sous un contrôle consti­tu­tion­nel et en har­mo­nie avec les in­té­rêts de la ma­jo­ri­té des ci­toyens.

ÉQUA­TION ÉTAT, AR­MÉE ET GOU­VER­NANCE PO­LI­TIQUE

Beau­coup d’au­teurs, de cher­cheurs et d’es­sayistes placent la ques­tion de l’ar­mée par­mi des su­jets de so­cié­té ou de po­li­tique. Cette ap­proche contro­ver­sée est due à son im­pli­ca­tion par­fois dans des champs de main­tien de l’ordre et de pou­voir, ou de ré­pres­sion suite à un désordre so­cial grave ou une faillite ins­ti­tu­tion­nelle ma­ni­feste.

La com­po­sante hu­maine de l’ar­mée fait par­tie des su­jets de so­cié­té. L’ar­mée, elle, par sa na­ture et son or­ga­ni­sa­tion, est une sphère de l’Etat dont elle est la co­lonne vertébrale du fait de sa mis­sion et sa fi­na­li­té, qui se re­coupent et se confondent la­té­ra­le­ment avec celles de l’Etat. Des ex­pé­riences et des études, y com­pris dans de vieux pays struc­tu­rés so­cia­le­ment et dé­mo­cra­ti­que­ment, où l’ar­mée avait ser­vi de base un temps pour gou­ver­ner, ont dé­mon­tré que ce­la nuit à sa mis­sion et à sa fi­na­li­té. De même que ce­la brouille ses rap­ports avec la so­cié­té, me­nace ses ar­ti­cu­la­tions et son or­ga­ni­sa­tion, af­fai­blit sa co­hé­sion et sa dis­ci­pline. Bien plus, ce­la force ses com­po­santes, par­ti­cu­liè­re­ment le corps des of­fi­ciers, à adhé­rer à des idéo­lo­gies et à de­ve­nir par­tie pre­nante des conflits in­ternes. Tous ces risques peuvent la faire cha­vi­rer d’une ins­ti­tu­tion na­tio­nale à une ins­ti­tu­tion an­ti-es­ta­blish­ment. Un de­mi-siècle d’ob­ser­va­tions en Amé­rique la­tine, en Afrique et dans le monde arabe ain­si que les guerres co­lo­niales in­diquent qu’une ar­mée na­tio­nale trop im­pli­quée dans des conflits avec des ci­vils ou des groupes ar­més perd de son agi­li­té et de sa ca­pa­ci­té opé­ra­tion­nelle. La na­ture de ces conflits et de ces confron­ta­tions ne pro­cure pas de ba­tailles dé­ci­sives ni de vic­toire dé­fi­ni­tive.

Que nos failles, nos er­reurs, dou­leurs et mal­heurs d’hier, que nos er­rances post-li­bé­ra­tion et que nos vio­lences et crises du pou­voir nous aident à ti­rer le maxi­mum d’en­sei­gne­ments pour le par­achè­ve­ment de la mise en place de l’Etat na­tio­nal. L’ins­tau­ra­tion d’une gou­ver­nance fon­dée sur un exer­cice ins­ti­tu­tion­na­li­sé des pou­voirs sé­pa­rés, la ga­ran­tie de l’exis­tence des contre-pou­voirs, des contrôles et des voies de re­cours.

Ce qui struc­ture une so­cié­té ce sont les par­tis, le dé­bat et l’in­té­rêt. Mais le dé­bat ne peut à lui seul avoir de sens et de conte­nu dans une si­tua­tion dé­lé­tère et de lé­gè­re­té, sans en­ga­ge­ment et sans mi­li­tan­tisme po­li­tique, éco­no­mique, so­cial et cultu­rel. Ce sont la mi­li­tance, la confron­ta­tion d’idées et l’af­fron­te­ment des in­té­rêts qui pro­curent adhé­sion, so­li­da­ri­té, dy­na­misme et vi­ta­li­té à la so­cié­té.

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