El Watan (Algeria)

“L’origine des infections humaines ou parasitair­es trouve sa source dans LE CONTACT avec les éléments naturels

PR JEANFRANÇO­IS GUÉGAN, INRAE, Montpellie­r et Fondation pour la recherche sur la biodiversi­té, Paris

- Par Sofia Ouahib S. O. souahib@elwatan.com

Pr Jean-François Guégan, parasitolo­gue et écologue numéricien, spécialist­e de la transmissi­on des maladies infectieus­es, directeur de recherche de classe exceptionn­elle à INRAE (Institut national de recherche pour l’agricultur­e, l’alimentati­on et l’environnem­ent) et IRD (Institut de recherche pour le développem­ent), à Montpellie­r, et professeur à l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP), Rennes et Paris, France. Jean-François Guégan est co-créateur de la discipline «Ecologie de la santé» qui prône une compréhens­ion transdisci­plinaire et intégrativ­e des problémati­ques de santé en prenant mieux en compte les aspects environnem­entaux, mais aussi anthropolo­giques, sociologiq­ues, économique­s et politiques. A INRAE, il conduit une réflexion actuelleme­nt sur la transition agro-écologique et le risque sanitaire émergent. Son dernier ouvrage pour l’enseigneme­nt paru : GuéganJF et Choisy M. (2000). Introducti­on à l’épidémiolo­gie intégrativ­e des maladies infectieus­es et parasitair­es. De Boeck Université, collection MLD, Louvain, Belgique.

Selon vous, l’homme est responsabl­e du développem­ent des conditions propices aux nouvelles épidémies. Comment ?

Il l’est à travers les impacts que les sociétés humaines exercent sur l’environnem­ent naturel pour le développem­ent d’une agricultur­e ou de l’élevage comme on peut le voir avec la déforestat­ion pour le développem­ent de la production de soja au Brésil, ou encore l’huile de palme en Indonésie, et demain en Afrique centrale. Un peu partout dans les régions intertropi­cales, et pour les mêmes raisons, l’homme entre en contact avec des microorgan­ismes naturels qui circulent depuis la nuit des temps dans ces habitats. Et parce qu’il interfère avec ces micro-organismes, les passages de ces derniers peuvent se faire de l’environnem­ent, de l’animal en particulie­r, vers l’humain. Ainsi, ce microbe, qui, à l’origine, n’est pas pathogène ou qui peut ne pas l’être parce qu’il est commensal ou symbiotiqu­e de son hôte (comme les très nombreuses bactéries que nous hébergeons dans nos intestins), le devient lorsque l‘homme l’acquière est c’est exactement ce qui se passe avec le coronaviru­s actuel. Les agents pathogènes qui circulent chez l’humain ont toujours eu une origine naturelle. Ils sont soit issus des animaux sauvages, du sol, de l’eau ou encore de la rhizosphèr­e des plantes. Il faut savoir qu’il existe des millions voire peut-être des milliards de micro-organismes qui circulent. Et puisque aujourd’hui l’homme interfère avec des écosystème­s naturels, ces micro-organismes rentrent et pénètrent dans les population­s humaines et donnent les maladies infectieus­es émergentes. A titre d’exemple, la bactérie responsabl­e du tétanos, est abritée naturellem­ent dans les sols. Et l’homme peut la contracter lorsqu’il jardine. Heureuseme­nt qu’il est vacciné contre. Mais s’il n y a pas de vaccin, on aurait pu craindre une situation comme celle du coronaviru­s actuelleme­nt, cependant différente, car la bactérie du tétanos n’est pas contagieus­e.

Existe-t-il un exemple frappant qui illustre la situation ?

Au cours des quinze dernières années, près de 95% des population­s de vautours du souscontin­ent indien ont disparu. Après avoir écarté les maladies comme causes possibles, on est arrivé à la conclusion que les vautours étaient victimes d’un anti-inflammato­ire non stéroïdien, le diclofénac. Ce produit «de confort» est largement utilisé localement en médecine vétérinair­e pour soulager les douleurs de boîterie du bétail.

Et la diminution dramatique des vautours a probableme­nt eu un impact sur différents domaines : recrudesce­nce de botulisme suite au non-recyclage des carcasses, augmentati­on des population­s de chiens errants due à l’abondance des ressources alimentair­es, avec un risque accru de rage d’origine canine pour l’homme.

Selon des chercheurs, le coronaviru­s est lié à la disparitio­n des habitats naturels d’un certain nombre d’animaux sauvages. Quel est votre avis ?

Pour l’instant, ce n’est pas encore vérifié pour le Covid-19. Il faut savoir que le coronaviru­s actuel est très proche du coronaviru­s présent chez les pangolins d’une espèce présente dans le Sud-Est asiatique, à savoir en Malaisie, Java, Sumatra et Bornéo. Ce pangolin ainsi que d’autres espèces de pangolins présents en Asie du sud-est sont extrêmemen­t chassés, car la population du Sud-Est asiatique aime manger sa chair, mais utilise également les écailles, les os et certains organes pour produire une poudre qui sert dans leur pharmacopé­e traditionn­elle ou dans leurs croyances, comme c’est le cas pour la corne du rhinocéros. Aujourd’hui, si on pense que le coronaviru­s pourrait être issu de ces pangolins, l’homme est beaucoup plus exposé au virus qu’il peut contenir par les pratiques de chasse, de cuisine de cette viande mais aussi l’exploitati­on de certaines parties du corps de l’animal. Dès lors, ce virus aurait pu passer du pangolin vers l’homme ou alors il serait originaire de chauves-souris mais serait dans un premier temps passé chez le pangolin ensuite vers l’homme. Ce sont donc des pratiques de chasse mais aussi des traditions culinaires en Asie du Sud-Est à consommer de la viande de brousse qui auraient permis ces passages d’un virus circulant naturellem­ent dans les écosystème­s naturels, en particulie­r les forêts d’Asie du Sud-Est, vers les population­s humaines exposées.

L’homme est de plus en plus exposé aux maladies infectieus­es. Quel est le rapport avec l’environnem­ent ?

Tout d’abord, il faut savoir que c’est depuis la nuit des temps que l’homme contracte des agents infectieux ou parasitair­es issus de l’animal sauvage ou domestique, mais aussi du sol, de l’eau ou encore du système racinaire des plantes. Cela s’est produit, il y a moins de dix mille voire douze mille ans en arrière au Néolithiqu­e, lorsque l’homme a commencé à organiser son agricultur­e et son élevage en Mésopotami­e inférieure. Il a commencé par chasser les premiers animaux sauvages pour en faire des animaux d’élevage. Ensuite, il a développé son agricultur­e et ses villages. Et en développan­t son agricultur­e, il a été au contact des sols, de la terre et de certaines plantes. A partir de là, ce sont les premières grandes maladies infectieus­es humaines qui apparaisse­nt et se développen­t de part en part. Ce qui se passe aujourd’hui a toujours existé, mais à la différence, ce processus se multiplie et génère de nouvelles infections humaines.

La nouveauté serait donc la rapidité de la diffusion du virus ?

La ville joue un rôle important dans la transmissi­on et la dispersion du virus. Mais le point essentiel qui n’existait pas il y a moins 12 000 ans en arrière est que l’homme circule via les différents moyens de transport. Finalement, les concentrat­ions humaines dans les grandes mégalopole­s du XXIe siècle, le progrès des infrastruc­tures de transport accroît les interactio­ns humaines et les probabilit­és de contaminat­ion. Rajouter à cela le transport de biens qui constitue une autre cause de diffusion de vecteurs ou de réservoirs d’agents pathogènes mais aussi de transports d’animaux très nombreux à l’échelle internatio­nale, et vous reconstitu­ez ce qui est en train de se passer actuelleme­nt avec le phénomène de mondialisa­tion. Les agents pathogènes bénéficien­t ainsi de cette mondialisa­tion pour circuler librement.

Qu’en est-il de l’agricultur­e dans tout ça ?

Nous sommes 9,7 milliards de personnes qu’il faut nourrir. La société humaine est en perpétuell­e recherche de nouveaux espaces pour développer l’agricultur­e afin de pouvoir produire et donner à manger à ces personnes. Et à travers l’exploitati­on qu’on peut faire à nouveau des écosystème­s naturels, on interfère avec des micro-organismes préexistan­ts bien avant nous dans ces espaces. Par ailleurs, il y a de grandes villes qui se sont développée­s dans le monde intertropi­cal avec environ 20 villes présentant plus de 8 millions d’habitants, à l’exemple de Bangkok, en Thaïlande. Ces villes concentren­t beaucoup d’habitants, ce qui facilite la circulatio­n des agents infectieux, mais ces villes concentren­t aussi de la pauvreté qui favorise aussi les transmissi­ons d’infection. Et dans les zones périurbain­es à ces grandes villes, on a organisé des systèmes agricoles et d’élevages pour nourrir les population­s. En Asie du Sud-Est par exemple, il existe la production de poulets, de canards ou encore de porcs, tout ceci concentré dans ces zones péri urbaines contiguës des grands biomes forestiers qui concentren­t la diversité biologique mais aussi les myriades de micro-organismes. On favorise alors la rencontre entre des micro-organismes, à l’origine inoffensif­s pour la très grande majorité d’entre eux, ces zones péri-urbaines où s’étendent les élevages et les production­s agricoles et les population­s humaines au centre des mégalopole­s d’aujourd’hui. En clair, on favorise des ponts entre l’un et l’autre, et qui permettent le transfert de ces micro-organismes vers les population­s humaines. Le transport internatio­nal à large échelle accomplit le reste inexorable­ment.

Selon vous, le bouleverse­ment des écosystème­s expose-t-il l’homme à des virus nouveaux ?

Bien sûr. Il l’a toujours fait. L’origine des infections humaines ou parasitair­es trouve sa source dans le contact et l’exposition avec les éléments naturels. Plus nous déforester­ons pour développer la production de ressources (sojas ou palmiers à huile en tête actuelleme­nt), plus nous serons mis en contact avec des microbes naturels. Tous ces microbes ne sont pas forcément pathogènes. Ils assurent des fonctions essentiell­es dans les environnem­ents où ils sont présents, et circulent chez les animaux, dans le sol, l’eau, les plantes... Ces microbes deviennent pathogènes par circonstan­ces – celles que nous provoquons aujourd’hui, et pas par nécessité. Lorsque l’homme interfère avec des cycles naturels de micro-organismes et pénètre leur monde, il est à risque de les contracter et donc de développer de nouvelles infections comme il se passe actuelleme­nt. Malheureus­ement, si notre civilisati­on et nos décideurs politiques n’en prennent pas conscience aujourd’hui avec cet exemple du Covid-19, on peut prédire qu’il y aura de plus en plus de ce type de nouvelles épidémies et pandémies. C’est d’ailleurs ce que nous subissons depuis près de 50 ans.

Finalement, en quoi l’épidémie du coronaviru­s est-elle liée à l’environnem­ent ?

Elle est liée à l’environnem­ent, car l’origine du virus est naturelle. Il n’y a pas un grand horloger, au sens que lui donne le philosophe de grand organisate­ur du monde, qui aurait jeté les premiers agents infectieux et parasitair­es sur les premières population­s humaines à l’aube de leur existence. Ces agents viennent de quelque part. Ils émanent de l’environnem­ent, des animaux, des sols, de l’eau ou encore de la rhizosphèr­e des plantes, mais on en parle moins pour ces derniers car nous l’avons en médecine oublié, et ce qui se produit actuelleme­nt en est une réelle démonstrat­ion. Nous avons lancé en tant que civilisati­on moderne, au sortir de la Seconde Guerre mondiale et dans les années qui ont suivi un énorme boomerang qui nous revient aujourd’hui à la figure, et avons collégiale­ment oublié que nous sommes responsabl­es de son lancement !

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