Co­mète sur écran

El Watan week-end - - Scène - Ame­ziane Fe­rha­ni wee­[email protected]­wa­tan.com

De­main s’achève cette belle édi­tion du Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal du film d’Al­ger. Ob­ser­va­tions, ré­flexions, di­gres­sions…

De­main, le Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal du Cinéma d’Al­ger (FICA) clô­tu­re­ra sa 9e édi­tion avec la pro­jec­tion du film Une sai­son en France (2017). Une belle fi­nale pour cette ma­ni­fes­ta­tion si l’on en croit les cri­tiques pa­rues dans les pays où il a été pré­sen­té. L’oeuvre, où fi­gure no­tam­ment la co­mé­dienne fran­çaise San­drine Bon­naire, est réa­li­sée par Ma­ha­mat Sa­leh Haroun, pre­mier ci­néaste du Tchad où il est né en 1961. Sa fil­mo­gra­phie s’est es­sen­tiel­le­ment fo­ca­li­sée sur les dé­mons de l’Afrique – guerres, fa­mines, cor­rup­tion… – avec quelques suc­cès re­mar­quables et no­tam­ment son qua­trième film, Un homme qui crie (2010) qui lui avait va­lu le Prix du Ju­ry au Fes­ti­val de Cannes. Il se­ra pré­sent à la salle Ibn Zey­doun du complexe Riadh El Feth où le public du fes­ti­val pour­ra ren­con­trer ce per­son­nage dont le par­cours éclaire la pro­duc­tion. Griè­ve­ment bles­sé du­rant la guerre ci­vile qui avait ra­va­gé le Tchad, Haroun avait été éva­cué en 1980 vers le Ca­me­roun avant de se rendre en France, d’étu­dier pour de­ve­nir jour­na­liste, ce qu’il fut un mo­ment, puis d’étu­dier à nou­veau pour faire du cinéma. Der­niè­re­ment et as­sez briè­ve­ment (une an­née), il a été mi­nistre de la Culture de son pays avant de rendre le ta­blier en fé­vrier der­nier, frus­tré de cinéma ou peu­têtre réa­li­sant que la po­li­tique est sou­vent un cinéma de la frus­tra­tion. Le Tchad est en paix. Haroun n’y vit plus. Ses champs d’ins­pi­ra­tion semblent se dé­pla­cer comme nous le sug­gère Une sai­son en France, pre­mier de ses films im­por­tants à se pas­ser hors d’Afrique. Mais les per­son­nages y portent l’Afrique en eux et dé­couvrent, après avoir fui les dé­mons de leur conti­nent, ceux de l’Eu­rope. Une belle clô­ture, di­sions-nous, comme le fut le for­mi­dable film d’ou­ver­ture, Wa­jib (2017) de la Pa­les­ti­nienne An­nema­rie Ja­cir. On s’at­ten­dait à une belle oeuvre avec cette na­tive de Beth­léem en 1974 qui avait «osé» être no­mi­née à l’Os­car du meilleur film étran­ger sous l’em­blème pa­les­ti­nien avec Quand je t’ai vu (2010), que nous n’avons pas vu pour notre part. En tout cas, Wa­jib nous a ré­vé­lé une réa­li­sa­trice à la fois forte et sub­tile au­tant qu’une scé­na­riste émé­rite. Nous ne re­vien­drons pas sur la pro­gram­ma­tion somp­tueuse de cette édi­tion. Le FICA nous a ha­bi­tués à une offre de films tou­jours ré­cents et sou­vent mar­quants. Sur ce plan, on ne peut re­pro­cher qu’une seule chose au duo de choc qui pré­side à ses des­ti­nées, la com­mis­saire, Ze­hi­ra Ya­hi, et Ah­med Bed­jaoui : c’est de nous faire croire pen­dant une di­zaine de jours que nous sommes re­ve­nus à une époque où les cinémas vi­vaient en Al­gé­rie. Après le pas­sage de la co­mète sur écran, la chute est amère. De plus, dans notre der­nière édi­tion du week-end, notre consoeur, Ami­na Sem­mar, a am­ple­ment sou­li­gné la ri­chesse et la di­ver­si­té du pro­gramme.

LIGNE

Deux choses nous pa­raissent im­por­tantes à re­le­ver à la veille de la clô­ture. La pre­mière est que le Fes­ti­val vient nous prou­ver chaque an­née qu’il existe un public po­ten­tiel du vé­ri­table cinéma, des per­sonnes des deux sexes et de plu­sieurs gé­né­ra­tions et ca­té­go­ries so­cio-pro­fes­sion­nelles en me­sure de se dé­pla­cer pour al­ler voir un film en salles. Ce n’est pas la té­lé­vi­sion, in­ter­net ou le mo­bile qui nuisent aux salles comme le prouvent tant de pays au­tre­ment plus et mieux do­tés en tech­no­lo­gies que le nôtre. C’est l’ab­sence de salles bien gé­rées, propres, sé­cu­ri­sées et ac­cueillantes, de pro­gram­ma­tions at­ti­rantes, de films ré­cents (c’est im­por­tant), d’ho­raires res­pec­tés, de pro­mo­tion sou­te­nue, bref de tout l’uni­vers qui va avec le film. Que nos salles soient équi­pées de la der­nière tech­no­lo­gie du DCP, quelle belle af­faire si les usages du cinéma et son âme-même ne sont pas pré­sents ! La se­conde a trait à la no­tion de «film en­ga­gé» sous la ban­nière du­quel s’est pla­cé le FICA, sans doute parce que tout fes­ti­val doit trou­ver son cré­neau et af­fi­cher sa ligne pro­gram­ma­trice. L’en­ga­ge­ment cultu­rel est une no­tion très contex­tua­li­sée, liée no­tam­ment à l’Eu­rope des an­nées 60’ et 70’, pous­sée à la fa­veur des mou­ve­ments contes­ta­taires de l’époque. On se de­mande si le FICA doit conti­nuer à ar­bo­rer la ban­nière en sous-titre «Jour­nées du film en­ga­gé» quand il nous a prou­vé roya­le­ment qu’au­jourd’hui un film en­ga­gé est tout sim­ple­ment un film sin­cère, bien pen­sé et bien fait. L’en­ga­ge­ment dans le cinéma a évo­lué et n’est plus dé­cli­né de la même ma­nière que La Ho­ra de los hor­nos (L’heure des bra­siers, 1968), fa­meux do­cu­men­taire de l’Ar­gen­tin Fer­nan­do So­la­nas qui avait fait en son temps fu­reur à Al­ger, Oran, Cons­tan­tine, etc. Le style agit­prop n’est plus de notre époque et, en fic­tion comme en do­cu­men­taire, les en­ga­ge­ments ne peuvent pas­ser qu’avec l’ima­gi­na­tion, l’ori­gi­na­li­té et la qua­li­té de créa­tion. Les pu­blics du monde en­tier, dont le nôtre, sont dé­sor­mais ha­bi­tués à des re­gistres et modes d’ex­pres­sion ain­si qu’à des ni­veaux de réa­li­sa­tion qui ne peuvent souf­frir les film­stracts qui ne plai­saient d’ailleurs qu’aux per­sonnes dé­jà en­ga­gées ou se croyant telles, à l’image de l’au­teur de ces lignes dans son ado­les­cence.

LAMENTO

Vaste ques­tion que la re­lance du cinéma en Al­gé­rie, in­ter­mi­nable serpent se mor­dant la queue en s’agi­tant vai­ne­ment sous la patte du dra­gon de la bu­reau­cra­tie. Pour­ra-t-on un jour ex­pli­quer par exemple pour­quoi au­cun gou­ver­ne­ment n’a pu prendre sim­ple­ment la dé­ci­sion sui­vante : toutes les salles aux mains des APC doivent re­ve­nir à comp­ter de ce jour au sec­teur de la culture. Le pou­voir n’a-t-il pas le pou­voir de le faire ? Ou pas le vou­loir ? Ce­la, quand chaque an­née voit le dé­tour­ne­ment ou la ruine ac­cu­mu­lée de ces salles s’ac­croître dans le lamento gé­né­ra­li­sé. En at­ten­dant, qu’avons-nous, hor­mis quelques salles ban­cales ou mal gé­rées ? Hor­mis la Ci­né­ma­thèque dont le ré­seau a connu un for­mi­dable tra­vail de res­tau­ra­tion et d’équi­pe­ment mais qui manque d’un vé­ri­table plan de mar­ke­ting cultu­rel, discipline que nous igno­rons su­per­be­ment. Hor­mis les fes­ti­vals, hi­ron­delles in­dis­pen­sables an­non­çant un im­pro­bable prin­temps. Mais même en la ma­tière, nous ne pou­vons que consta­ter la fai­blesse de ce dis­po­si­tif fes­ti­va­lier. A peine une de­mi-dou­zaine de ma­ni­fes­ta­tions du genre : le FICA donc, le Fes­ti­val d’Oran du film arabe (qui est d’ailleurs le seul du monde arabe à se consa­crer au film arabe !), le Fes­ti­val d’An­na­ba du film mé­di­ter­ra­néen, le Fes­ti­val na­tio­nal du cinéma ama­zigh, les Ren­contres ci­né­ma­to­gra­phiques de Bé­jaïa, les Jour­nées ci­né­ma­to­gra­phiques d’Al­ger dont nous man­quons de vi­si­bi­li­té, des jour­nées ça et là du court mé­trage… Nos voi­sins de gauche sur le pa­lier du Magh­reb alignent pen­dant ce temps 81 ma­ni­fes­ta­tions du genre se­lon le site du CCM (Centre ci­né­ma­to­gra­phique ma­ro­cain) qui les pré­sente dans un ta­bleau par­fai­te­ment ren­sei­gné. Par­mi eux, bien sûr, le très clin­quant et gla­mour Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal du film de Mar­ra­kech, roya­le­ment or­ga­ni­sé mais aus­si 31 autres ma­ni­fes­ta­tions in­ter­na­tio­nales et plu­sieurs autres à l’échelle mé­di­ter­ra­néenne. Tout ce­la avec une belle di­ver­si­té de genres et de thé­ma­tiques. Nos voi­sins de droite évo­luent dans la dou­zaine avec en tête de liste les pres­ti­gieuses Jour­nées ci­né­ma­to­gra­phiques de Car­thage créées en 1966, ce qui leur donne 52 ans d’exis­tence et en font le plus an­cien ren­dez-vous du genre en Afrique. On nous di­ra que pour le Ma­roc et la Tu­ni­sie, l’or­ga­ni­sa­tion de fes­ti­vals par­ti­cipe de la pro­mo­tion de leurs des­ti­na­tions en tant que pays tou­ris­tiques. On peut voir les choses au­tre­ment et se dire que s’ils le sont de­ve­nus, c’est qu’ils ont un jour consi­dé­ré que l’art et la culture par­ti­cipent de leur image, in­tra et ex­tra-mu­ros, et contri­buent au dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique et so­cial. Pen­sez-y en vous ren­dant à la clô­ture de cette belle édi­tion du FICA qui pré­pare sa dixième pour l’an pro­chain. Ri­deau.

Scène du film Wa­jib

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