RONNES FEUILLES

El Watan week-end - - Idées -

Si­di Fredj

Une main en guise de cas­quette pour se pré­mu­nir de l’éblouis­se­ment, nous com­men­cions à aper­ce­voir le front de mer qui af­fleu­rait à l’ho­ri­zon. Seules quelques stries né­bu­leuses et in­do­ciles en contra­riaient la net­te­té.

Deux jours au­pa­ra­vant, nous avions quit­té Tou­lon, du­rant une belle jour­née qui fai­sait te­nir à la sai­son es­ti­vale, toutes ses pro­messes.

La tra­ver­sée fut calme. Le hou­le­ment lan­gou­reux qui nous ba­lan­çait du­rant la nuit fut pro­pice à l’ima­gi­na­tion.

J’eus tout le loi­sir d’épis­ser les deux conti­nents du­rant mon som­meil. Ma cu­rio­si­té était en­har­die à me­sure que l’on se rap­pro­chait, et la plage se mit à os­cil­ler comme un mi­rage.

Peu à peu, mes yeux se gor­geaient de concu­pis­cence et je la vis se bos­se­ler comme la face dor­sale d’une main dont la peau s’épa­nouit sen­suel­le­ment sous l’ar­deur du soleil.

Les ga­biers s’étaient his­sés en haut des vergues pour fer­ler la mi­saine tan­dis que le reste de l’équi­page s’ac­ti­vait à je­ter l’ancre. Nous vo­guions dé­sor­mais à très faible vi­tesse alors qu’à la pointe du mât, l’éten­dard s’ébrouait de plus en plus dans les airs. Les pré­pa­ra­tifs al­laient bon train et notre es­corte était en vue.

Ri­vé sur la proue, j’ob­ser­vais cette in­tré­pide muse ha­bi­tuée à su­bir les hu­meurs du temps. Le banc de nuages aper­çu quelques heures au­pa­ra­vant fut le pre­mier à dé­bar­quer.

Au loin, les pins d’Alep qui sur­plombent la fo­rêt de Si­di Fredj s’agi­taient et le ciel se mas­ca­rait de fa­çon in­quié­tante. Lorsque leur voile de ver­dure se bom­bait, on eut cru à une ar­ma­da com­po­sée de fré­gates prêtes à s’élan­cer pour ve­nir à notre ren­contre. La brise jus­qu’à lors lé­gère de­vint ca­ra­bi­née. Elle nous éche­ve­lait éner­gi­que­ment, tan­dis que de grosses vagues cla­quaient contre les ro­chers et ba­layaient le ri­vage à long bruit. Les ef­fluves io­dées et autres odeurs que ren­ferment les fonds ma­rins sem­blaient ac­cou­rir de tous les cô­tés pour se ré­fu­gier dans les ca­banes de pê­cheurs nous fai­sant face.

Les ma­te­lots se hâ­tèrent de mouiller la ga­lère et dans la­quelle deux chiourmes des­cen­dirent aus­si­tôt. Je pris place à mon tour, as­sis, ca­lé entre les ba­gages, avec l’es­poir que cette der­nière tra­ver­sée se se­rait dé­rou­lée sans en­combre dans cet en­vi­ron­ne­ment ren­du in­hos­pi­ta­lier. Les bras des hommes ne tar­dèrent pas à suer. Ils for­çaient sur les rames pour nous dé­ga­ger de la mu­raille contre la­quelle nous étions bal­lot­tés.

La mer agi­tée se gon­flait se­lon les re­mous, et les mou­ve­ments de pales ef­fec­tués avec vi­gueur dé­chi­raient sa sur­face afin d’en lais­ser échap­per la fu­rie...

... De longues mi­nutes em­preintes d’in­quié­tude s’écou­lèrent, du­rant les­quelles le re­vers de nos manches es­suyait les pos­tillons de cette mer co­lé­reuse, et bien que sou­la­gés d’avoir pu échouer sur le sable sans su­bir une plus grande ava­nie, la me­nace en­flait tou­jours au-des­sus de nos têtes.

Une poi­gnée de ja­nis­saires di­li­gen­tée par l’au­to­ri­té pour ve­nir qué­rir leur hôte se te­nait cam­brée sur des che­vaux har­na­chés aux cou­leurs de la ré­gence. Ces ca­va­liers d’élite avaient fière al­lure et leur cha­chiyat stam­boul flam­boyait contre vents et ma­rées.

Des lam­beaux de bois pu­tré­fié, des ré­si­dus d’algues et des co­quillages en par­tie em­pi­lés sous les sé­di­ments, s’éta­laient sur la grève et for­maient une ir­ré­gu­lière ligne de front qui avan­çait sous leurs yeux en fonc­tion du flux des ré­sur­gences.

En­gon­cés dans leur te­nue, ces hommes sem­blaient fi­gés dans une rai­deur toute sol­da­tesque. Im­pas­sibles, leur moue conte­nait une im­pa­tience exa­cer­bée de­puis des heures, ce qui en fai­sait ful­mi­ner leur pur-sang.

Ils des­cen­dirent de leur mon­ture et re­ti­rèrent si­mul­ta­né­ment leur cou­vre­chef pour me sa­luer. Je m’in­cli­nai ho­no­ra­ble­ment à mon tour pour leur rendre la po­li­tesse et l’un d’eux s’avan­ça : «Soyez le bien­ve­nu, El Dja­zaïr est fière de vous ac­cueillir. — Yaâ­ti­koum es­sa­ha», lui ré­pli­quai-je spon­ta­né­ment. Un lé­ger sou­rire d’agré­ment lui dé­ten­dit la face et je lus dans son re­gard que j’avais pi­qué sa cu­rio­si­té. Il ré­pon­dit d’un ton cour­tois via le­quel se lais­sait de­vi­ner le res­pect :

«Al­lah yes­sal­mek.»

La for­mule vi­sant à m’adres­ser une bé­né­dic­tion di­vine, il ajou­ta :

«Vous êtes chez vous.

— Je vous re­mer­cie. J’es­père être à la hau­teur de l’hon­neur qui m’est confé­ré.» L’heure n’était pas aux conci­lia­bules et il s’em­pres­sa d’écour­ter cette pre­mière en­tre­vue qui se dé­rou­la sous de fa­vo­rables aus­pices :

«Je vous prie de bien vou­loir nous suivre. Vous êtes convié à as­sis­ter au ftour au­près de Si­di El Dey.»

... Nous tra­cions tout droit, en di­rec­tion de ce ri­deau de lu­mière dont les traits obliques par­cou­raient len­te­ment l’éten­due pour mieux en exa­mi­ner le re­lief. Par­mi les grains de pous­sière vo­la­tile qui paille­taient l’ho­ri­zon, au­de­là de ce qu’il nous était pos­sible de voir, El Dja­zaïr Be­ni Mez­ghe­na, ci­té des Raïs, fille de Bo­lo­ghine

Dar Es­sol­tane

Lors du fran­chis­se­ment du portail, j’eus sou­ve­nance de la cé­lèbre ex­pé­di­tion d’Eu­rope mé­ri­dio­nale qui se li­gua contre le pou­voir d’Has­san Agha. Je me ha­sar­dai vai­ne­ment à de­vi­ner sur les im­po­sants van­taux de bois, les stig­mates oc­ca­sion­nés par le poi­gnard du che­va­lier de Malte.

Les rem­parts n’avaient pas man­qué de m’im­pres­sion­ner du­rant notre ap­proche mais leur lar­geur le fit tout au­tant. Mes yeux si­nuaient par­mi la maille en­tre­croi­sée des briques de cette im­mense mu­raille qui, en par­tie dis­si­mu­lée der­rière un ta­lus peu­plé d’épaisses brous­sailles et de fi­guiers de bar­ba­rie en fleurs, se pro­lon­geait à l’in­té­rieur même de la ci­té, cou­pant ain­si la for­te­resse de la mé­di­na.

Une fois que nous eûmes croi­sé une en­fi­lade de tur­bans et de bur­nous dont les pans avaient ten­dance à af­fleu­rer la pous­sière ta­pis­sant le sol, nous pas­sâmes près d’un trio d’hommes à l’âge noble. Ha­billés d’une djel­la­ba im­ma­cu­lée et coif­fés d’un ku­fi à co­ton den­tel­lé du même ton, ils s’en­tre­te­naient à voix basse sous les ar­cades de la mos­quée Dja­maâ El Ber­ra­ni.

Quelques pas plus loin, nous nous re­trou­vions nez à nez avec une grande porte à bos­sages. Elle don­nait ac­cès à une sqi­fa gref­fée per­pen­di­cu­lai­re­ment à l’im­mense mur de la for­te­resse.

Notre ar­ri­vée fit gon­fler la horde qui pa­tien­tait dé­jà à l’en­trée du pa­lais. Le fer de nos che­vaux nu­mides mar­te­lait le sol. Ils éruc­taient par leurs na­seaux des râles de soulagement après avoir four­ni l’ef­fort. Je ca­res­sais l’échine de ma mon­ture pour en ré­com­pen­ser la bra­voure et ob­ser­vais le re­mue-mé­nage tout au­tour de nous.

À cause des fes­ti­vi­tés, la grande porte co­chère sur­mon­tée par deux au­vents re­cou­verts de tuiles ca­nal était ou­verte en grand. Elle était for­mée d’un arc en plein cintre qui pre­nait ap­pui sur deux pié­droits pris dans la masse et que seuls deux im­postes met­taient en exergue vis-à-vis du reste du cham­branle. L’en­semble était re­cou­vert de sombres et larges pla­quettes de pa­re­ment taillées en pointe de dia­mant.

... Quand la fi­gure hié­ra­tique du dey ap­pa­rut à l’autre bout de la cour que nous ve­nions de tra­ver­ser, sui­vi par deux de ses émis­saires, tous les re­gards conver­gèrent vers lui.

Il mar­chait d’un pas sûr, avec pres­tance, un cha­pe­let à la main.

Ce qui me frap­pa d’abord, c’est le caf­tan d’un rouge an­dri­nople do­té de longues manches en pa­gode tra­vaillées au me­j­boud qui lui confé­rait des al­lures de sei­gneur. Il lui tom­bait jus­qu’aux pieds. Et plus il ap­pro­chait de nous, plus il de­ve­nait pos­sible d’ad­mi­rer le dé­tail de cette mer­veilleuse pas­se­men­te­rie.

Son bel âge ex­cu­sait un lé­ger em­bon­point. Ce­lui-ci était même tout par­don­né quand on ap­pre­nait qu’il s’agis­sait d’un signe de no­blesse pour cette époque.

Le dey ve­nait d’ac­com­plir sa dé­vo­tion dans la mos­quée qui lui était ré­ser­vée, à l’écart des Ja­nis­saires. Sous l’ef­fet des li­ba­tions, son vi­sage était adou­ci ; et si on eût ou­blié son sta­tut, j’au­rais été jus­qu’à dire cha­leu­reux. Une mous­tache ef­fi­lée à la turque et une longue barbe ajou­taient de la ron­deur à sa phy­sio­no­mie. Les blancs fi­la­ments clair­se­mant ses tempes étaient apla­tis, comme écra­sés, par l’épais tur­ban qui gi­sait sur sa tête.

Nous nous in­cli­nâmes pour lui rendre les hon­neurs dus à son rang. Vint mon tour : «Tout le plai­sir est pour moi de pou­voir vous pré­sen­ter mes hom­mages.» Ne sa­chant pas dans quelle langue je de­vais m’ex­pri­mer, j’eus quelques hé­si­ta­tions dans la voix.

«J’ai joie à vous ren­con­trer», ré­pon­dit-il sim­ple­ment. Hus­sein Dey n’était pas le genre à vou­loir s’en­com­brer l’es­prit de fla­gor­ne­ries.

... Le dey, qui n’avait pas eu be­soin de bou­ger le pe­tit doigt pour faire res­pec­ter le pro­to­cole, prit la pa­role et fit une in­vo­ca­tion dé­diée à Dieu, qu’il conclut par : «El­lah yak­bal syam­koum.»

Puis il ajou­ta tout en me re­gar­dant, avec la même ex­pres­sion so­len­nelle :

«La condi­tion sub­si­diaire pour va­li­der cette jour­née de jeûne consiste à prendre plai­sir de par­ta­ger ce re­pas. Sa­ha ftour­koum.»

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