Com­bien coûte la vue d’Al­ger ?

El Watan week-end - - 7 Jours - A. F.

Tous les voya­geurs, chro­ni­queurs et as­saillants d’Al­ger à tra­vers l’his­toire se sont émer­veillés de sa dis­po­si­tion en am­phi­théâtre au­tour d’une baie ma­gni­fique. Comp­toir phé­ni­cien sous le nom d’Ico­sim, de­ve­nue Ico­sium du­rant la pé­riode ro­maine, elle était alors as­sez plate, oc­cu­pant le pla­teau lit­to­ral où se si­tue au­jourd’hui l’ac­tuelle place des Mar­tyrs et dont at­testent les fouilles ar­chéo­lo­giques vi­sibles dans la sta­tion-mu­sée du mé­tro. Oc­cu­pée par la tri­bu des Be­ni Mez­ghe­na (pro­ba­ble­ment une dé­cli­nai­son de Ima­zi­ghen), c’est au Xe siècle que le prince zi­ride Bo­lo­ghine lui don­na le nom d’El Dja­zaïr et la dé­ve­lop­pa. L’am­phi­théâtre d’Al­ger exis­tait bien avant la pé­riode ot­to­mane, comme le si­gna­lait Mos­te­fa La­che­raf : «N’ou­blions pas, en ef­fet, que la construc­tion de La Cas­bah au sens propre du terme, c’est à dire la for­te­resse do­mi­nant la vieille ville san­had­jienne, puis an­da­lou-turque, remonte à 1556 alors qu’Al­ger exis­tait de­puis des siècles et se dé­ployait de haut en bas de son site ac­tuel…»*. Bar­doux, consul de France au­près de la Ré­gence d’Al­ger, écri­vait en 1824, soit six ans avant le dé­but de la co­lo­ni­sa­tion : «Les mai­sons s’éta­geaient les unes au des­sus des autres, toutes cu­biques, comme les loges d’un am­phi­théâtre…». En 1932, dans la Re­vue des Deux Mondes, l’of­fi­cier H. P. de Pen­hoen écri­vait qu’elles «semble es­ca­la­der en rangs pres­sés les loges d’un am­phi­théâtre». Plus dé­mons­tra­tif et ly­rique, le grand écri­vain Guy de Mau­pas­sant sou­li­gnait ce mou­ve­ment d’en­semble en su­bli­mant sa beauté : «Fée­rie in­es­pé­rée qui ra­vit l’es­prit ! Al­ger a pas­sé mes at­tentes. Qu’elle est jo­lie, la ville de neige sous l’éblouis­sante lu­mière ! (…) De la pointe de la je­tée, le coup d’oeil sur la ville est mer­veilleux. On re­garde, ex­ta­sié, cette cas­cade écla­tante de mai­sons dé­grin­go­lant les unes sur les autres du haut de la mon­tagne jus­qu’à la mer. On di­rait une écume de tor­rent, une écume d’une blan­cheur folle ; et, de place en place, comme un bouillon­ne­ment plus gros, une mos­quée écla­tante luit sous le so­leil». Au­cun des vi­si­teurs de la ci­té n’a dé­ro­gé à cette ad­mi­ra­tion et, de nos jours en­core, en dé­pit des chan­ge­ments et al­té­ra­tions, elle exerce en­core une fas­ci­na­tion, par­ti­cu­liè­re­ment forte quand on vient par la mer mais re­mar­quable aus­si par la route ou de l’in­té­rieur même de la ville. L’ar­chi­tecte An­dré Ra­vé­reau (1919-2017), lau­réat en 1980 du Prix d’ar­chi­tec­ture de l’Agha Khan et éle­vé en 2012 par le pré­sident Bou­te­fli­ka au rang d’Achir de l’Ordre du mé­rite na­tio­nal, a consa­cré sa vie au pa­tri­moine ar­chi­tec­tu­ral de l’Al­gé­rie, no­tam­ment à tra­vers Al­ger et les villes du M’zab. Il a contri­bué de fa­çon émé­rite au clas­se­ment de ces der­nières dans le Pa­tri­moine mon­dial de l’hu­ma­ni­té, comme il a oeu­vré à la sau­ve­garde de la mos­quée de Si­di Ok­ba (Bis­kra). Un de ses ou­vrages ma­jeurs s’in­ti­tule La Cas­bah d’Al­ger ; et le site créa la ville. Il montre com­ment la ville, à tra­vers l’his­toire, a tou­jours res­pec­té son site géo­lo­gique d’im­plan­ta­tion et com­ment ce res­pect a ser­vi à for­ger sa per­son­na­li­té et sa beauté. Le livre com­mence d’ailleurs par ces mots : «Elle est unique. Elle n’a pas sa pa­reille. Au­cune autre n’a à la fois cette orien­ta­tion, cette po­si­tion, ce cli­mat, cette pré­cise ar­chi­tec­ture.» Dans ses re­cherches, il a mon­tré que l’éta­ge­ment qua­si-na­tu­rel des cons­truc­tions sur le site exis­tant, sans les meur­tris­sures ac­tuelles de tra­vaux coû­teux de ter­ras­se­ment, a per­mis de consti­tuer l’iden­ti­té de la ville de­puis des siècles. Le Cor­bu­sier (1887-1965), un des pères de l’ar­chi­tec­ture mo­derne, que la ville d’Al­ger (ain­si que le M’zab) a fas­ci­né jus­qu’à l’ob­ses­sion, s’ex­ta­siait sur la com­bi­nai­son unique d’ar­chi­tec­ture et d’ur­ba­nisme de La Cas­bah qu’il qua­li­fiait de le­çon pour ces deux dis­ci­plines. Il s’est lar­ge­ment ins­pi­ré de ces ar­chi­tec­tures tra­di­tion­nelles al­gé­riennes pour sa dé­marche qui a abou­ti à la Charte d’Athènes de 1933, texte fon­da­teur du mou­ve­ment mo­derne de l’ar­chi­tec­ture. Il a pro­po­sé au moins deux plans d’ur­ba­nisme pour Al­ger, cé­dant ce­pen­dant au gi­gan­tisme dans ses pro­po­si­tions. Son plan Obus avec un gratte-ciel énorme dé­col­lant du quar­tier de la Ma­rine était un ou­trage à sa propre com­pré­hen­sion de La Cas­bah. Sa pro­po­si­tion de Via­duc-Ha­bi­ta­tion, en fait un im­mense im­meuble sur la baie d’Al­ger partait d’un prin­cipe ti­ré de La Cas­bah : of­frir en ver­ti­ca­li­té ce que la vieille ci­té don­nait par ses ter­rasses, à sa­voir la lu­mière, l’air et le droit à la vue sur la mer ain­si que des rues in­té­rieures et une cir­cu­la­tion en hau­teur. On était alors proche de la science-fic­tion avec de la poé­sie ul­tra-mo­der­niste. D’ailleurs, Le Cor­bu­sier est l’au­teur d’un re­cueil in­ti­tu­lé Poé­sie sur Al­ger (1950, ré­édi­tion chez Bar­zakh). Les meilleures in­ten­tions peuvent se dé­voyer, on le sait. Mais Le Cor­bu­sier a eu le mé­rite d’at­ti­rer da­van­tage l’at­ten­tion sur Al­ger et de «faire réa­li­ser» par ses dis­ciples l’Aé­ro­ha­bi­tat ou l’im­meuble-pont du Te­lem­ly, oeuvres mar­quantes d’ar­chi­tec­ture tout en étant quelque part des bouts d’es­sai de son pro­jet mi­ri­fique. Mais il te­nait à la vue sur la baie pres­qu’en tant que droit des ha­bi­tants.

Cette vue sur Al­ger et à par­tir d’Al­ger, l’im­plan­ta­tion ur­baine l’a glo­ba­le­ment per­mise du­rant plus d’un mil­lé­naire si l’on compte à par­tir de Bo­lo­ghine. L’ur­ba­ni­sa­tion co­lo­niale a été vio­lente : des­truc­tion de la Basse-Cas­bah, éven­tra­tion de la ci­té par des voies de cir­cu­la­tion des­ti­nées avant tout au contrôle et à la ré­pres­sion, ex­pro­pria­tions mas­sives, sac­cage ou dé­tour­ne­ment des mo­nu­ments, etc. Pour­tant, l’ex­ten­sion de la ville dite eu­ro­péenne a sui­vi le mou­ve­ment d’am­phi­théâtre s’im­po­sant comme une évi­dence. Mais ce sont sur­tout les ar­chi­tectes mo­dernes, ve­nus en nombre pro­fi­ter de l’in­ves­tis­se­ment im­mo­bi­lier, qui ont fait d’Al­ger un la­bo­ra­toire de l’ar­chi­tec­ture mo­derne et im­po­sé sou­vent des so­lu­tions res­pec­tant le site. Ain­si, si pour le Pa­lais du gou­ver­ne­ment, on a pro­ba­ble­ment te­nu compte du tra­cé de l’an­cien pré-rem­part d’El Dja­zaïr afin de mé­na­ger une grande per­cée verte à vi­sée mi­li­taire (isoler La Cas­bah en cas de ré­volte), pour l’Aé­ro­ha­bi­tat, les ar­chi­tectes ont vou­lu que la bâ­tisse prin­ci­pale de 20 étages soit la plus dis­crète pos­sible (per­pen­di­cu­laire à la baie) et ne bouche pas le so­leil et la vue aux ha­bi­ta­tions sur la col­line. De même, la tour Sha­kes­peare à El Mou­ra­dia a été conçue dans un es­prit de res­pect du site et, malgré sa hau­teur, elle s’in­tègre dans l’en­semble, comme tas­sée sous la ligne de crête de la ville. Ce prin­cipe n’a pas tou­jours été res­pec­té, comme le montre par exemple la courbe du bel im­meuble La­fayette qui im­pose sa fa­çade de loin. Plus haut, sur le bou­le­vard Krim Bel­ka­cem, un des prin­cipes prô­nés par Le Cor­bu­sier, à sa­voir évi­der les rez-de­chaus­sée pour per­mettre la vue sur la baie et la ville à par­tir de la rue, a été mis en oeuvre. On as­siste au­jourd’hui à un mou­ve­ment de rem­plis­sage et de bou­chage qui, non seule­ment se tra­duit par une pri­va­ti­sa­tion par la pri­va­tion de cette vue aux ha­bi­tants, mais l’on com­mence à mo­di­fier pro­fon­dé­ment ce prin­cipe d’am­phi­théâtre qui est la marque de fa­brique ur­baine de l’his­toire d’Al­ger. Le grand en­semble en construc­tion au dé­but de la rue Be­louiz­dad masque dé­jà les quar­tiers en amont et bouche à ces der­niers la vue sur la baie. Au bou­le­vard des Mar­tyrs, les cons­truc­tions nou­velles bouchent les percées vi­suelles et il ne reste plus qu’un pe­tit square pour voir la ville. La ma­gni­fique pers­pec­tive du Jar­din d’Es­sai sur la mer a été bar­rée en par­tie par l’usine de des­sa­le­ment de l’eau de mer. Au nom de l’eau, vous ne ver­rez pas la mer ! Sur la route entre Bo­lo­ghine et Aïn Be­nian, idem. Bientôt, il n’y au­ra plus que le ci­me­tière de Mi­ra­mar d’où la mer se­ra vi­sible en dé­pit de la loi d’avril 2002 qui pro­tège le lit­to­ral et dont plus per­sonne ne parle.

Cette me­nace gran­dis­sante sur le pay­sage ur­bain de la ca­pi­tale in­ter­pelle non seule­ment la di­men­sion pa­tri­mo­niale et es­thé­tique, mais aus­si des in­té­rêts fi­nan­ciers. Pour par­ler ar­gent, le pay­sage d’Al­ger est de l’or en barre ex­ploi­table de maintes fa­çons, le tou­risme étant la plus évi­dente de même que le bie­nêtre so­cial. Dans le monde en­tier, des villes dé­ve­loppent des stra­té­gies de mar­ke­ting dans les­quelles leur image est consi­dé­rée comme un vé­ri­table in­ves­tis­se­ment pro­té­gé de ma­nière ri­gou­reuse. Cer­taines éta­blissent même des éva­lua­tions fi­nan­cières des pay­sages. Les spé­cia­listes du ma­na­ge­ment pay­sa­ger tra­vaillent dé­sor­mais avec les ur­ba­nistes. Par­mi les prin­cipes di­rec­teurs qu’ils pré­co­nisent : «Res­pec­ter l’échelle du pay­sage, exal­ter les cri­tères de do­mi­nance, en­cou­ra­ger une di­ver­si­té maî­tri­sée du pay­sage, af­fir­mer la co­hé­rence de son am­biance et va­lo­ri­ser l’es­prit du lieu.» Même dans des pays très li­bé­raux, le pay­sage d’une ville est en­vi­sa­gé comme un bien col­lec­tif et pa­tri­mo­nial trans­mis­sible de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion.

Dans une interview ac­cor­dée au site TSA (F. Mé­taoui, 24 dé­cembre 2018), Ab­del­ka­der Zoukh, wa­li d’Al­ger, dé­cla­rait : «La mis­sion de Jean Nou­vel n’est pas de restaurer La Cas­bah d’Al­ger, mais de don­ner des idées. Par exemple, il nous a conseillé que les fu­turs bâ­ti­ments de la baie d’Al­ger ne dé­passent pas en hau­teur le mi­na­ret de la Grande Mos­quée.» Quand on sait que ce­lui-ci avoi­sine les 260 m, on peut rai­son­na­ble­ment craindre qu’un jour, on ne ver­ra plus l’am­phi­théâtre d’Al­ger, conser­vé de­puis plus d’un mil­lé­naire, ni la baie d’Al­ger à par­tir de la ville, mais un ali­gne­ment de fa­çades de verres ava­leuses d’éner­gie et in­con­grues dans un pays à fort en­so­leille­ment. Si Al­ger doit un jour res­sem­bler à Du­baï-Ci­ty, ville créée de toutes pièces, pour­quoi donc lui ren­drait-on vi­site ?

*Pré­face au livre d’An­dré Ra­vé­reau, «La Cas­bah d’Al­ger ; et le site créa la ville»

(Sind­bad, 1989 ; Actes Sud, 2003)

Cer­taines villes éta­blissent des éva­lua­tions fi­nan­cières des pay­sages

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