Houa­ri Bou­me­diène : un grand ana­lyste et fin stra­tège, un fier na­tio­na­liste, un hu­ma­niste, il ai­mait son pays et son peuple

El Watan week-end - - Idées -

«Un peuple igno­rant, en ef­fet, est un peuple sus­cep­tible d’être ex­ploi­té, soit par l’étran­ger, soit par une classe quel­conque, car il n’est pas en me­sure d’ac­cé­der à la connais­sance. Un peuple igno­rant s’ex­pose à tous les dan­gers. C’est pour ce­la que la Ré­vo­lu­tion ré­serve la prio­ri­té au dé­ve­lop­pe­ment de l’en­sei­gne­ment.» Mes­sage à la na­tion le 31oc­tobre 1966

Au-de­dans, les op­tions de

Houa­ri Bou­me­diène se sont pré­ci­sées en son temps, raf­fer­mies et af­fir­mées pe­tit à pe­tit à tra­vers ses propres dis­cours. Au de­hors, la voix de H. Bou­me­diène était écou­tée, son conseil était re­cher­ché, ses dé­ci­sions étaient prises au sé­rieux car l’Al­gé­rie se met­tait à se te­nir debout avec sa vi­ta­li­té po­li­tique, éco­no­mique, cultu­relle et même so­ciale.

S’il est bien des ver­tus que nous en tant que gé­né­ra­tion de H. Bou­me­diène vou­drions af­fec­ter à ce re­cueil de mé­moire d’un pas­sé ré­cent riche en évé­ne­ments cultu­rels, éco­no­miques et po­li­tiques, c’est un re­fus qui consiste à re­je­ter l’état ac­tuel de ceux qui ont en main la des­ti­née de ce très beau et grand pays. Ce pays est conduit et gé­ré, et ce, de­puis la dis­pa­ri­tion de H. Bou­me­diène, par un ré­gime de ga­be­gie, de l’in­dif­fé­rence to­tale de la cor­rup­tion gé­né­ra­li­sée et de la mé­dio­cri­té qui a per­mis d’ ef­fa­cer le rêve, l’es­pé­rance, l’utile et l’agréable ou l’art n’est plus mis en va­leur. «L’Al­gé­rie n’est pas une simple ex­pres­sion géo­gra­phique mais plu­tôt un pro­gramme d ’ac­tion et une phi­lo­so­phie po­li­tique.» Dis­cours aux cadres du par­ti ,Ti­zi Ou­zou 18 no­vembre 1974 Le des­tin de l’Al­gé­rie est sus­pen­du, et le choix s’im­pose au­jourd’hui et non de­main à moins que le chan­ge­ment soit fait par le «yoyo» des forces du mal qui tra­vaillent à la des­truc­tion de ce beau pays et de son obli­té­ra­tion gé­né­rale en «mé­dio­cri­sant» les centres de culture et en éli­mi­nant les centres de re­cherche (ins­ti­tuts et uni­ver­si­tés). Je sais per­ti­nem­ment du fond de ma tête, de mon âme et conscience, de mes forces vives que sans jus­tice so­ciale, il ne pourrait y avoir de paix ni de sa­lut dans ce pays. Et ce­ci est bien un geste, un ton dont l’écho à tra­vers le temps d’hier, d’au­jourd’hui et de de­main ; c’est une at­ti­tude claire, une ex­pres­sion qui se nour­ris­sait dans le vi­sage de feu H. Bou­me­diène qui était un vé­ri­table au­to­ri­taire mais pas dic­ta­teur, car la pa­role était don­née aux doctes et uni­ver­si­taires plus qu’aux mau­vais po­li­ti­ciens et char­la­tans de son temps. Son ha­bit et son dé­cor font de lui un homme de va­leur res­pec­table, H. Bou­me­diène sa­vait pro­fon­dé­ment et per­ti­nem­ment que la jus­tice et la di­gni­té re­pré­sentent le mo­bile à grande vi­tesse qui mène la so­cié­té vers la pros­pé­ri­té et la paix so­ciale.

Il est clair que chaque ré­gime, quel qu’il en soit, a pour règle en gé­né­ral de faire ou­blier, de gom­mer par­fois ou noir­cir son pré­dé­ces­seur, même si c’est un proche, croyant l’ef­fa­cer de l’his­toire du pays, met­tant en avant les fautes, er­reurs pour mas­quer les siennes. Alors, pour ce qui est d’un chef d’Etat, ses ac­com­plis­se­ments po­si­tifs, nul n’a le droit de l’éva­cuer de la mé­moire d’un peuple.

Par cette mo­deste contri­bu­tion, mettre à la dis­po­si­tion de l’opi­nion pu­blique al­gé­rienne qui est trop pré­oc­cu­pée par les agi­ta­tions mo­roses du pays et contraint tôt ou tard d’opé­rer un vé­ri­table choix de so­cié­té plus éga­li­taire via la vé­ri­table dé­mo­cra­tie. Ce pro­jet de so­cié­té au­rait pu être opé­ré pen­dant la pé­riode de l’âge d’or ou le pays avait un mé­rite, ce­lui d’avoir im­plan­té un type spé­ci­fique al­gé­rien de la po­li­tique et qui semble de nou­veau en som­mi­té en rai­son des ma­ni­fes­ta­tions spi­ri­tuelles qui s’at­tachent au nom et à l’oeuvre de H. Bou­me­diène, peut-être que la prio­ri­té n’était pas en­core à l’ordre du jour car le temps était bien utile et né­ces­saire. Lais­sons une marge pour ceux qui consi­dèrent H. Bou­me­diène – sa po­li­tique était loin d’être po­si­tive, c’est un droit in­con­tes­table et res­pec­table – mais un ex­cès al­lant plus loin, ils sont prêts à mettre sur le compte de H. Bou­me­diène ce qui ar­rive au­jourd’hui comme mal au pays. En tant que dé­mo­crate qui dé­fend les bien­faits de H. Bou­me­diène, mes convictions se­ront ap­puyées par des in­tui­tions éma­nant de ses dis­cours, de l’im­pres­sion de ses actes et pa­roles et des sen­ti­ments qui pa­raphent notre ju­ge­ment. Car l’Al­gé­rie n’est pas ma­lade de son corps mais bien de son es­prit d’au­jourd’hui, car après H. Bou­me­diène il y avait la dé­cen­nie faste (pour une vie meilleure) qui était trom­peuse, en­suite la dé­cen­nie noire (ter­ro­risme) fa­bri­quée par la stra­té­gie du chaos, sui­vie de la dé­cen­nie perdue (dé­mo­cra­tie de fa­çade), li­qui­da­tion du poids éco­no­mique de l’Al­gé­rie, et en­fin nous sommes dans la dé­cen­nie pour­rie (ca­pi­ta­lisme sau­vage) où va­leurs mo­rales, prin­cipes, droit et normes ne veulent rien dire. Le des­tin de l’Al­gé­rie est sus­pen­du et le choix n’est pas en­core amor­cé… en at­ten­dant le ré­veil du peuple qui dort en­core, ou­bliant sa di­gni­té! «Dans notre pro­cla­ma­tion du 19 juin 1965, nous avons pro­mis de res­ti­tuer à ce pays, en pre­mier lieu sa di­gni­té. Voi­là au­jourd’hui que cette di­gni­té re­pré­sente la ca­rac­té­ris­tique do­mi­nante de la per­son­na­li­té de notre peuple, en pro­cla­mant que le peuple al­gé­rien était l’unique dé­ten­teur de la sou­ve­rai­ne­té.»

Mee­ting à Mé­déa 4 juin 1969 Dès son jeune âge, Houa­ri Bu­me­diène était une per­sonne très et trop oc­cu­pée de son pays meur­tri pen­dant la co­lo­ni­sa­tion, dé­chi­ré pen­dant la guerre et après l’in­dé­pen­dance. Pour ceux qui l’ont trai­té de fas­ciste, d’as­sas­sin et de bien trop d’autres mau­vais qua­li­fi­ca­tifs suite au re­dres­se­ment du 19 juin 1965.

Ce­pen­dant et à tra­vers ses in­ter­views et la mul­ti­tude de ses dis­cours et les en­tre­tiens qu’il avait eus avec Paul Bal­ta(1) qui avait le sang arabe, H. Bou­me­diène par­lait se­lon les propos de P. Bal­ta d’une voix très douce, sa­chant pla­cer ses mots dans un contexte qui se vou­lait à lui, sans être un «rê­veur», pe­sant et ar­ti­cu­lant très bien ses mots qui se confondent avec la paix, la jus­tice, l’équi­té, la di­gni­té, le res­pect, la fer­me­té et bien d’autres mots propres au bien-être de l’homme. Et entre deux phrases, il se laisse al­ler à un si­lence d’or re­mar­quable et laisse com­mu­ni­quer ses yeux pé­tillants et per­çants à la fois, don­nant l’air d’être un vé­ri­table «rê­veur». C’est un homme qui sa­vait très bien ma­ni­pu­ler le geste à la pa­role et la pa­role au geste, il était ce­lui qui fai­sait tou­jours ce qu’il di­sait et di­sait tou­jours ce qu’il fal­lait faire, dans le cadre du bien, du juste, du vrai et par­fois même du beau et de l’agréable.

De loin, H. Bou­me­diène était qua­li­fié comme un in­égal im­pé­né­trable comme di­sait Ania Fran­co(2). Il était aus­tère et ti­mide, d’un contact bien com­pli­qué que l’on ne pense.

Lors de la confé­rence des Non-Ali­gnés à Al­ger en 1973, ses por­traits foi­son­naient et se mul­ti­pliaient à tra­vers les unes de la presse in­ter­na­tio­nale et cha­cun se per­met­tait de mettre son grain de sel en avant, ce qui les étonne en­suite.

Par contre, H. Bou­me­diène n’avait pas chan­gé, ses ac­tions, ses com­por­te­ments à l’in­té­rieur du pays. Il mi­sait sur la sta­bi­li­té du pays, la réus­site po­li­tique et le triomphe d’un homme d’Etat exem­plaire que le som­met des Non-Ali­gnés lui a per­mis de lui confectionner une sta­ture à l’échelle in­ter­na­tio­nale pour le pro­fit de la di­gni­té de l’Al­gé­rien et de l’Al­gé­rie. Cet évé­ne­ment po­li­tique lui avait per­mis d’ef­fa­cer ce vi­sage qu’on lui avait at­tri­bué, ce­lui d’un loup af­fa­mé et iro­nique qui in­quié­tait bien des per­son­na­li­tés et des jour­na­listes du monde po­li­tique, cultu­rel et mé­dia­tique.

Ses sou­rires étaient par­fois en éclats, se fon­daient par la suite en pu­blic ; le temps est pas­sé où il dis­si­mu­lait ses sou­rires

der­rière ses mains, pré­fé­rant sou­rire très sou­vent avec les fel­lahs, les tra­vailleurs, la jeu­nesse, les in­tel­lec­tuels et les pe­tits lamb­das. En pu­blic, le ci­gare que lui of­frait Fi­dèle Cas­tro ne le quit­tait pas, de même que le bur­nous noir, un bien noble et sa­cré des grands Hauts-Pla­teaux. H. Bou­me­diène vou­lait don­ner une sta­ture nou­velle de «l’Al­gé­rien lamb­da», qu’il soit ou­vrier au sens de l’in­dus­tria­li­sa­tion, fel­lah au sens de la Ré­vo­lu­tion agraire, étu­diant au sens uni­ver­sel, jeune au sens cultu­rel et tra­vailleur au sens de la créa­tion de la ri­chesse. De nou­veaux êtres pleins d’or­gueil à par­tir du plein sens d’équi­té et de jus­tesse dé­pas­sant la fra­ter­ni­té pour en fin de compte faire de l’Al­gé­rie un pays fier et or­gueilleux à la fois par l’ins­tau­ra­tion d’une nou­velle culture al­gé­rienne et d’un nou­veau Al­gé­rien om­bra­geux, c’est-à-dire qui s’in­quié­tait pour la moindre rai­son et à la moindre sai­son.

Au len­de­main de la confé­rence des NonA­li­gnés, H. Bou­me­diène pro­fes­se­ra du haut de la tri­bune in­ter­na­tio­nale d’Al­ger, très haut et bien fort, qu’un pays ne peut jouer un rôle in­ter­na­tio­nal que s’il est vrai­ment stable ; to­ta­le­ment in­dé­pen­dant au sens large du terme ; s’il amorce son dé­col­lage éco­no­mique.

Ces trois prin­cipes-clés que l’Al­gé­rie de son temps fai­sait des ef­forts louables pour at­teindre per­met­taient de re­pré­sen­ter l’Al­gé­rie en tant que pays «phare du Tiers-Monde». L’Al­gé­rie était de­ve­nue un pôle d’at­trac­tion parce qu’elle s’est at­te­lée à la ba­taille du dé­ve­lop­pe­ment par plans in­ter­po­sés. Tout ce­la s’iden­ti­fiait au sen­ti­ment na­tio­nal et que le bon­heur et le pro­grès de notre peuple se construi­saient au­tour de notre digne per­son­na­li­té dis­tincte, tout en ad­met­tant que la li­ber­té, la na­tion, la jus­tice, la di­gni­té et l’équi­té qui re­pré­sentent la di­men­sion uni­ver­selle, mais au fait le pro­duit n’est que l’ori­gine de la culture pro­gres­siste où le peuple ne de­vrait consom­mer que ce qu’il a pro­duit en nour­ri­ture, en san­té, en trans­port, en ha­bits, en amu­se­ments et en édu­ca­tion. La culture au sens prô­né par H. Bou­me­diène, c’est ce qui per­met­tait à l’homme d’or­don­ner sa vie pour don­ner ce qu’il a de bien, de beau, d’utile et de né­ces­saire.

La culture est la re­pré­sen­ta­tion d’une éco­no­mie, d’un style de vie, de rap­ports so­ciaux bien dé­ter­mi­nés à un mo­ment de la vie des hommes libres qui lui im­pliquent une orien­ta­tion, un style, une sen­si­bi­li­té conforme aux condi­tions d’exis­tence ren­con­trées comme aux règles so­ciales bien raf­fi­nées. H. Bou­me­diène pen­sait conce­voir à l’ave­nir un nou­veau contexte pour mettre en évi­dence toutes nos ca­rac­té­ris­tiques et nos par­ti­cu­la­rismes afin d’af­fir­mer les com­po­santes de notre per­son­na­li­té al­gé­rienne et de notre au­then­ti­ci­té. «L’Al­gé­rie est à nous tous. Il est in­to­lé­rable qu’une frac­tion de la po­pu­la­tion vive dans l’opu­lence et que l’autre vive dans le dé­nue­ment. Toutes les re­li­gions re­jettent pa­reille chose. Notre re­li­gion n’y manque pas. Le pro­phète Mo­ha­med était pauvre, il vi­vait de son tra­vail, bien qu’in­ves­ti de sa mis­sion cé­leste.»

Mee­ting à Bou­fa­rik le 2 oc­tobre 1966 Les mots dé­ve­lop­pe­ment et culture re­ve­naient sou­vent et en per­ma­nence dans sa bouche et dans ses dis­cours. H. Bou­me­diène en tant que chef d’Etat est en­tré dans la Ré­vo­lu­tion de­puis son très jeune âge. Il avait fait de la Ré­vo­lu­tion al­gé­rienne sa deuxième re­li­gion tout en lais­sant de cô­té sa vie per­son­nelle qui de­vrait lui per­mettre de s’oc­cu­per de son être et de sa fa­mille si­non de vivre le quo­ti­dien d’un simple lamb­da. Il di­ra, par ailleurs : «Quand on est très haut et que l’on re­garde de­vant soi, on ne voit pas le ciel, on ne voit que le ra­vin.» H. Bou­me­diène sa­vait per­ti­nem­ment que très peu de chefs d’Etat du Tiers-Monde meurent dans leur lit de vieillesse, sauf lors­qu’il s’agit de pré­sident !

Pour H. Bou­me­diène, une course contre la montre était en­ga­gée, il di­ra à cet ef­fet : «Lorsque je ne tra­vaille pas, je m’en­nuie à

mou­rir» ; l’ins­ti­tu­tion de la pré­si­dence se confon­dait avec H. Bou­me­diène car il avait l’ha­bi­tude des longues réunions de nuit, beau­coup de per­son­na­li­tés lui ont re­pro­ché la per­son­na­li­sa­tion du pou­voir, mais en réa­li­té c’était le contraire ; H. Bou­me­diène dé­lé­guait des pans en­tiers de son au­to­ri­té à ses mi­nistres, qui étaient des mi­nis­trables face à ceux d’au­jourd’hui, quant à ses membres du Conseil de la Ré­vo­lu­tion, il leur di­ra

clai­re­ment haut et fort : «La réus­site de la Ré­vo­lu­tion est le fruit du Conseil de la Ré­vo­lu­tion ; par contre, l’échec je l’as­su­me­rai per­son­nel­le­ment.» H. Bou­me­diène ne se sai­sis­sait d’un pro­blème que lors­qu’ il s’agis­sait d’un sec­teur né­vral­gique (pé­trole, par­ti, Ré­vo­lu­tion agraire, di­plo­ma­tie...) en­suite il l’aban­donne quand la crise s’at­té­nue face à sa ré­so­lu­tion. «Le Non-Ali­gne­ment trouve sa rai­son d’être dans la dé­fense des causes justes contre toute forme d’hé­gé­mo­nie po­li­tique et de do­mi­na­tion éco­no­mique. Son ac­tion vise avant tout l’éman­ci­pa­tion des peuples, dans le cadre d’une co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale ba­sée sur l’éga­li­té des états, le res­pect des sou­ve­rai­ne­tés et l’ins­tau­ra­tion d’une paix juste dans le mon­da.»Ré­vo­lu­tion Afri­caine n° 498 du 7 au 13 sep­tembre 1973 Exemple, en 1976, l’écla­te­ment de l’af­faire du Sa­ha­ra oc­ci­den­tal, H. Bou­me­diène s’est sen­ti me­na­cé de l’ex­té­rieur, il ne pre­nait au­cune dé­ci­sion sans avoir dé­li­bé­ré avec la di­rec­tion po­li­tique et même avec cer­tains doctes. En 1974, H. Bou­me­diène avait beau­coup ap­pris les cours de po­li­ti­sa­tion in­terne et ex­terne (confé­rences in­ter­na­tio­nales, échanges…) ; le fait de bien écou­ter et com­prendre des opi­nions dif­fé­rentes des siennes lui ont per­mis de se faire une idée de ce qui se passe chez soi.

Il di­ra en ce sens que les expériences ac­quises lui ont per­mis de dé­cou­vrir que les Eu­ro­péens qui se pré­tendent comme des pa­ter­na­listes avec des at­ti­tudes hau­taines se trompent en croyant que les chefs d’Etat et non des pré­si­dents du Tiers-Monde se re­trouvent entre eux pour uni­que­ment s’amu­ser. L’exemple de la confé­rence des Non-Ali­gnés que les Oc­ci­den­taux n’avaient pas pris au sé­rieux, mais suite à la crise du pé­trole, lors­qu’ils ont eu un peu froid, ils ont com­men­cé à écou­ter ce pe­tit Tiers-Monde. H. Bou­me­diène di­ra par la suite que les re­la­tions in­ter­na­tio­nales ne sont pas im­pré­gnées d’une cer­taine mo­rale uni­ver­selle, mais bel et bien d’un rap­port de force où la loi du plus fort est mise en pra­tique et les deux poids deux me­sures de­viennent le da­da des Etats-Unis.

Les Oc­ci­den­taux com­men­çaient ti­mi­de­ment à ef­fec­tuer des pè­le­ri­nages vers la nou­velle «Mecque des ré­vo­lu­tion­naires» qu’était Al­ger et qui était aus­si la «ca­pi­tale ré­vo­lu­tion­naire arabe». En 1973, lors du som­met des Non-Ali­gnés, H. Bou­me­diène s’était aper­çu que la ligne de dé­mar­ca­tion pas­sait entre les pays riches et les pays pauvres, les anal­pha­bètes et les doctes, entre ceux qui partent à dos de l’âne et ceux qui em­pruntent des avions su­per­so­niques.

Cette consta­ta­tion a été ac­com­plie et confor­tée par la ren­contre spé­ciale (USA-URSS) en juillet 1975, ils avaient la même tech­no­lo­gie ; H. Bou­me­diène re­con­nais­sait ou­ver­te­ment que le so­cia­lisme de l’URSS et son camp de l’Est avaient vivement contri­bué à af­fai­blir l’im­pé­ria­lisme amé­ri­cain et per­mis par cette oc­ca­sion la libération des peuples du Tiers-Monde. L’ami­tié dans ce monde n’est pas gratuite, di­sai­til et l’Al­gé­rie de­vrait avoir des rap­ports éga­li­taires avec les deux camps. H. Bou­me­diène se plai­gnait qu’il était très dif­fi­cile de tra­vailler avec les pays de l’Est, il di­sait que tout était se­cret po­li­tique, éco­no­mique ; on ne pou­vait se pro­cu­rer un pros­pec­tus et on ne sa­vait pas ce que l’on ache­tait ; d’autre part, il ac­cu­sait ou­ver­te­ment les mul­ti­na­tio­nales de cor­rompre nos cadres. H. Bou­me­diène di­sait : «Je ne puis or­don­ner d’ache­ter so­cia­liste si les pro­duits de l’Est sont de moins bonne qua­li­té.» H. Bou­me­diène di­ver­si­fiait ses échanges entre les Etats-Unis, l’Eu­rope, le Ja­pon, la Chine et l’URSS, sa­chant per­ti­nem­ment que les pe­tits pays n’étaient rien dans le jeu des grandes puis­sances, il ne s’agis­sait pas aus­si de confondre le pé­ché so­vié­tique et les crimes amé­ri­cains en­vers le Tiers-Monde.

Quant un pays du Tiers-Monde bouge, on le li­quide par tous les moyens et il est mis en ga­lère via les mé­dias en ex­hi­bant quelques scan­dales de la CIA ; Mai­son-Blanche, Pen­ta­gone, c’est la même chose comme au­jourd’hui, ce sont les mé­dias «mains­tream» qui pro­pagent la dés­in­for­ma­tion, les «fakes news», les men­songes, la dés­in­toxi­ca­tion par le TIC(2). «Nous, pays membres de l’OPEP, nous de­vons en tout état de cause agir po­si­ti­ve­ment de sorte qu’aux yeux de l’his­toire, il soit bien éta­bli que nous au­rons tous mis en oeuvre pour réunir toutes les chances de réa­li­sa­tion de ces pro­messes» El

Moud­ja­hid, le 5 mars 1975 En 1974, H. Kis­sin­ger trouve la pe­tite Al­gé­rie qui s’agite beau­coup et la course à la montre s’en­ga­geait entre le plus puis­sant pays ca­pi­ta­liste du monde et le lea­der le plus clair­voyant du TiersMonde. Le plan Kis­sin­ger pré­voyait d’isoler d’abord l’OPEP du Tiers-Monde via une aug­men­ta­tion du prix du pé­trole afin de tor­piller le dé­ve­lop­pe­ment des pays non pro­duc­teurs de pé­trole du Tiers-Monde.

H. Bou­me­diène est le 1er chef d’Etat de l’OPEP, il dé­cla­ma lors du som­met is­la­mique de La­hore (Pa­kis­tan) : «Nous en­ten­dons s’éle­ver des voix pour dire aux pays du Tiers-Monde que la hausse du prix du pé­trole est di­ri­gée contre eux. De­puis quand l ’ex­ploi­teur est-il de­ve­nu l ’avo­cat de l’ex­ploi­té ? Que les pays in­dus­triels ôtent leurs mains de nos ri­chesses. Nous im­por­tons des pro­duits in­dus­triels et la tech­no­lo­gie à des prix ex­ces­sifs. La ba­taille du pé­trole est une par­tie de la ba­taille d’en­semble qui concerne toutes les ma­tières pre­mières, une ba­taille qui a po­sé le pro­blème des rap­ports entre les pays in­dus­tria­li­sés et les pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment.» Pour­sui­vant sur sa lan­cée pour dé­fendre le bien-fon­dé du Tiers-Monde, il en­voie un mes­sage au se­cré­taire gé­né­ral de l’ONU, Kurt Wald­heim, en sa qua­li­té de pré­sident des pays Non-Ali­gnés pour ré­cla­mer une ses­sion spé­ciale des Na­tions unies por­tant sur une réunion de toutes les ques­tions se rap­por­tant à l’en­semble des ma­tières pre­mières, et il di­ra dans ce sens : «Les Al­gé­riens en tant que tels ne veulent nul­le­ment que l’OPEP porte le cha­peau pour tous les mal­heurs de l ’éco­no­mie mon­diale.» H. Kis­sin­ger vou­lait dans ce cadre-là cap­su­ler la fente, et un H. Bou­me­diène sûr de lui vou­lait élar­gir le plus pos­sible pour que toutes les ma­tières pre­mières (cuivre, ca­cao, fer, ca­ou­tchouc, ca­fé…) soient à l’image de l’OPEP. Le cli­mat de la si­tua­tion po­li­tique in­ter­na­tio­nale se com­pli­quait pour le dé­ve­lop­pe­ment et pour la paix éga­le­ment, car cer­tains gé­né­raux amé­ri­cains pen­saient dé­jà à re­mettre sur leurs têtes «Krieg­spiel» (jeu de la guerre).

L’ha­bi­le­té de H. Bou­me­diène tente d’un autre cô­té de sé­duire l’Eu­rope, grande consom­ma­trice de ma­tières pre­mières dans le but de l’écar­ter du che­min du gros rou­leau com­pres­seur. Dé­jà, lors de la confé­rence de Wa­shing­ton où étaient réu­nis les plus gros consom­ma­teurs de pé­trole pour fon­der l’OTAN, les EtatsU­nis avaient re­bat­tu leurs cartes. Car la vi­sion prin­ci­pale des Amé­ri­cains n’était pas la ques­tion des prix, mais le pou­voir de contrô­ler les sources d’éner­gie et par consé­quent as­su­rer son pou­voir po­li­tique à l’échelle de la pla­nète.

La ses­sion spé­ciale des Non-Ali­gnés s’est ou­verte le 10 avril 1974, une ses­sion qui fai­sait croire à beau­coup de monde que dis­cours et par­lotes sté­riles al­laient gar­nir la tri­bune onu­sienne.

Le dis­cours de Bou­me­diène en­tiè­re­ment en arabe est ve­nu de frap­per fort les esprits avec une nou­velle concep­tion sur les re­la­tions entre pays pauvres et pays riches, na­tio­na­li­sa­tion des res­sources na­tu­relles, va­lo­ri­sa­tion sur place des ma­tières pre­mières et re­va­lo­ri­sa­tion des cours ; de là, le dé­ve­lop­pe­ment des pays jeunes de­vait s’ins­crire dans une dia­lec­tique de lutte sur le plan in­ter­na­tio­nal et comp­ter d’abord sur soi, sur ses propres moyens sur le plan in­terne.

C’était le nou­vel ordre éco­no­mique in­ter­na­tio­nal prô­né par le grand chef d’Etat : Mon­sieur Houa­ri Bou­me­diène. Pour H. Bou­me­diène, ce­la vou­lait dire que les nan­tis de­vaient re­voir leur co­pie en ma­tière mo­né­taire, fi­nan­cière, tech­no­lo­gique et ali­men­taire car le gas­pillage des nan­tis est une forme d’in­sulte à la mi­sère des pauvres, la course à l’ar­me­ment, à la des­truc­tion du sur­plus agri­cole face à un monde en proie à la fa­mine.

Toutes les ma­ni­pu­la­tions, que ce soit sur le plan mo­né­taire, fi­nan­cier ou autres ne font qu’ap­pau­vrir les pays pauvres et en­ri­chir les pays riches.

Le nou­vel ordre éco­no­mique per­met au Tiers-Monde qu’il s’or­ga­nise et se gé­né­ra­lise en forme d’as­so­cia­tion, à l’image de l’OPEP, si­non vien­drait une mon­dia­li­sa­tion où les oli­gar­chies sè­me­ront leur propre dic­ta­ture par une ex­pro­pria­tion gratuite de toutes les res­sources na­tu­relles.

H. Bou­me­diène sa­vait per­ti­nem­ment que cette confé­rence n’al­lait pas être sui­vie d’ef­fet dans l’im­mé­diat. Mais en re­ce­vant, à Al­ger, des per­son­na­li­tés de tous ho­ri­zons, suite à l’écho de la confé­rence des Non-Ali­gnés, tout le monde lui avan­çait que ce nou­vel ordre éco­no­mique mon­dial al­lait pro­vo­quer un tel cham­bar­de­ment qu’il était im­pos­sible de le construire. H. Bou­me­diène di­ra que ce sys­tème se­rait certes dur à chan­ger, mais l’es­sen­tiel était de re­con­naître d’abord et avant tout qu’il est in­juste ! H. Bou­me­diène vou­lait d’abord se­mer pour faire fruc­ti­fier et faire avan­cer les idées de jus­tesse et non d’ar­ra­cher dans l’im­mé­diat des ré­so­lu­tions triom­phantes qui n’ont point d’ef­fet sur le ter­rain.

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