LE MI­RACLE RWANDAIS

DU PAYS DES MILLE COLLINES

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Vom Ar­men­haus Afri­kas zum Vor­rei­ter in Sa­chen Tech­no­lo­gie

LLa vi­site dé­bute par le plus grand chan­tier du Rwan­da. Bien­ve­nue à Ki­ga­li In­no­va­tion Ci­ty, un ter­ri­toire de 60 hec­tares si­tué à Bum­bo­go, une pe­tite ville au nord de Ki­ga­li, ca­pi­tale du Rwan­da, qui fait la fier­té du pays et sus­cite des tonnes d’es­poir pour l’ave­nir. L’an­tenne lo­cale de l’uni­ver­si­té amé­ri­caine Car­ne­gie-mel­lon vient de sor­tir de terre. Elle ac­cueille­ra, dès la pro­chaine ren­trée, sa pre­mière pro­mo­tion dans un cam­pus de 6 500 mètres car­rés qui abri­te­ra un am­phi­théâtre de 500 places, des salles de classe, un ca­fé et un res­tau­rant. Steve Mu­ta­ba­zi, res­pon­sable du bu­reau de dé­ve­lop­pe­ment du Rwan­da, pointe l’em­pla­ce­ment où se­ra éri­gée l’afri­can Lea­der­ship Uni­ver­si­ty, « où plan­che­ront bien­tôt 2 000 étu­diants », puis ce­lui où se si­tue­ra le se­cré­ta­riat de l’afri­can Ins­ti­tute for Ma­the­ma­ti­cals Sciences (AIMS), un ins­ti­tut de re­cherche spé­cia­li­sé dans les sciences dures. « Des en­tre­prises de high-tech, start-up ou grands groupes, étran­gers [NDLR : Mi­cro­soft son­ge­rait à s’y im­plan­ter] ou rwandais, com­plé­te­ront le ta­bleau. D’ici trois ans, en­vi­ron 4 000 sa­la­riés tra­vaille­ront ici. Nous créons un vé­ri­table éco­sys­tème dé­dié à la tech­no­lo­gie ! », sou­rit le haut fonc­tion­naire. En­fin, un nouvel aé­ro­port in­ter­na­tio­nal doit voir le jour d’ici fin 2018 près de Bu­ge­se­ra, à 45 ki­lo­mètres au sud. Coût des tra­vaux : un mil­liard d’eu­ros.

Carte d’iden­ti­té du Rwan­da

Mais fai­sons une pause. Le Rwan­da... Est-on bien dans ce pe­tit pays d’afrique de l’est, sur­nom­mé le pays des Mille Collines, connu pour abri­ter la plus grande po­pu­la­tion de go­rilles dans ses mon­tagnes ? Ce même pays dont la su­per­fi­cie est in­fé­rieure à celle de la Bour­gogne ? Là où 39 % des 11 mil­lions d’ha­bi­tants vi­vaient en 2013 sous le seuil de pau­vre­té ? Là où la po­pu­la­tion vit en­core très ma­jo­ri­tai­re­ment de la cul­ture du sor­gho et du ca­fé, et où la ma­jo­ri­té des vil­lages n’a pas ac­cès à l’élec­tri­ci­té ? Sur­tout, dans cette na­tion mar­quée dans sa chair par le trau­ma­tisme du gé­no­cide de 1994 (plus d’un mil­lion de morts, ap­par­te­nant en grande ma­jo­ri­té à l’eth­nie tut­sie, en l’es­pace de trois mois) ? « Nous avons été ha­bi­tués à un pay­sage d’hor­reurs concer­nant ce pays. Or, lorsque j’y re­tourne, je constate au­jourd’hui qu’il existe un tout autre Rwan­da », ex­plique So­nia Rol­land, Miss France 2000 de­ve­nue réa­li­sa­trice, née il y a 37 ans à Ki­ga­li et qui vient de consa­crer un do­cu­men­taire au pays in­ti­tu­lé Rwan­da : du chaos au mi­racle.

Il est ef­fec­ti­ve­ment dif­fi­cile de com­prendre le Rwan­da sans re­gar­der en ar­rière.

Jus­qu’à la fin du XIXE siècle, agri­cul­teurs hu­tus, ar­ti­sans twas et éle­veurs tut­sis vivent de­puis près d’un mil­lé­naire dans une re­la­tive har­mo­nie. En 1894, le Rwan­da de­vient une co­lo­nie al­le­mande, puis belge, à la suite du trai­té de Ver­sailles en 1919. Mais quand les Tut­sis, sur les­quels s’ap­puie la gou­ver­nance belge, com­mencent à ré­cla­mer plus d’in­dé­pen­dance, le co­lo­ni­sa­teur joue sur les dif­fé­rences eth­niques. Alors que le terme « eth­nie » n’existe pas en ki­nyar­wan­da, la langue his­to­rique, l’ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale gé­né­ra­lise le terme ub­wo­ko, qui dé­signe le clan, et ce der­nier fi­gure à par­tir des an­nées 1930 sur les cartes d’iden­ti­té. Les dif­fé­rences de trai­te­ment entre les eth­nies gran­dissent, et en no­vembre 1959 éclate une guerre ci­vile qui se tra­dui­ra trois ans plus tard par l’ac­cès du pays à l’in­dé­pen­dance, mais aus­si par l’exil de 300 000 Tut­sis. Par­mi eux fi­gure Paul Ka­game, pré­sident rwandais ac­tuel, qui pas­se­ra son en­fance ré­fu­gié dans un camp ou­gan­dais. La guerre ci­vile se dé­clenche après la mort, le 6 avril 1994, des pré­si­dents rwandais et bu­run­dais, dont l’avion a été abat­tu par un mis­sile. Elle se fi­nit, trois mois plus tard, par la mise en place d’un gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale, dont Ka­game est d’abord le vice-pré­sident. Le rôle de la France, ac­cu­sée d’avoir sou­te­nu les Hu­tus dans leur gé­no­cide contre les Tut­sis, fait en­core au­jourd’hui l’ob­jet de vives po­lé­miques. Ka­game est élu pré­sident in­té­ri­maire du Rwan­da en 2000, avant d’être confor­té lors des élec­tions de 2003.

Paul Ka­game com­mence alors à im­pri­mer sa marque, avec une main de fer : au­cun op­po­sant po­li­tique n’est à ce jour par­ve­nu à s’im­po­ser, et des jour­na­listes, cri­tiques du pou­voir, sont ré­gu­liè­re­ment ex­pul­sés. Il s’en­toure des meilleurs et met en place la nou­velle Consti­tu­tion qui abo­lit les cartes d’iden­ti­té eth­niques et in­ter­dit aux par­tis po­li­tiques de se re­ven­di­quer comme hu­tu ou tut­si. Sur­tout, Ka­game réus­sit à faire bais­ser la cor­rup­tion. D’après L’ONG Trans­pa­ren­cy In­ter­na­tio­nal, elle est dé­sor­mais moins pré­sente au pays des Mille Collines qu’en Ita­lie.

Paul Ka­game, 60 ans, qui grâce à la ré­vi­sion consti­tu­tion­nelle peut res­ter au pou­voir jus­qu’en 2034, am­bi­tionne, avec le plan Rwan­da 2020, de don­ner nais­sance à un pays de per­sonnes à re­ve­nu in­ter­mé­diaire. L’idée est de tout mi­ser sur l’en­tre­pre­neu­riat. « Mon but est de faire en sorte que le fu­tur Mark Zu­cker­berg puisse s’épa­nouir ici», a ex­pli­qué le pré­sident à l’oc­ca­sion d’une confé­rence de scien­ti­fiques afri­cains en mars der­nier à Ki­ga­li. Le Rwan­da af­fi­chait une crois­sance de 5,16 % en 2017, les deux tiers du ter­ri­toire sont cou­verts par la 4G, le Conseil des mi­nistres élec­tro­nique est en place – in­ter­dit de s’y rendre avec du pa­pier –, et la pla­te­forme Rwan­daon­line per­met de faire une de­mande de per­mis de conduire, de construire ou de dé­cla­rer une nais­sance. Les dé­marches pour les in­ves­tis­seurs sont fa­ci­li­tées, le pays fai­sant tout pour at­ti­rer les en­tre­pre­neurs.

Ci­tons Sa­fe­mo­tos, une start-up qui pro­pose un ser­vice si­mi­laire à ce­lui d’uber pour les mo­tos-taxis. Créée à Ki­ga­li par le Ca­na­dien Bar­rett Nash et le Ké­nyan Pe­ter Ka­riu­ki, cette ap­pli­ca­tion mo­bile donne le prix de la course à l’avance et per­met au client de choi­sir son chauf­feur, no­té sur 100 en fonc­tion de ses per­for­mances : le lo­gi­ciel Opens­treet­map et un GPS in­té­gré à chaque mo­to re­tracent a pos­te­rio­ri chaque ac­cé­lé­ra­tion, pour contrô­ler la bonne conduite du chauf­feur. Un saut dans l’in­con­nu dans ce pays où des vé­los en bois sont en­core uti­li­sés comme mode de trans­port. Fort de 5 000 abon­nés, le duo a pour ob­jec­tif de conqué­rir l’afrique en­tière.

Sa­fe­mo­tos a été ai­dé par l’ac­cé­lé­ra­teur Klab – K pour know­ledge, la connais­sance –, si­tué dans le quar­tier ad­mi­nis­tra­tif de Ka­cyi­ru, au 6e étage de la Te­le­com House. En face d’un mur où chaque vi­si­teur est in­vi­té à pu­nai­ser sa carte de vi­site, Mi­reille Uwase, créa­trice de Pa­per­less Event, une start-up qui aide à gé­rer son em­ploi du temps en ligne, peau­fine son bu­si­ness plan juste en des­sous d’une ci­ta­tion du phi­lo­sophe El­bert Hub­bard: «Une ma­chine peut faire le tra­vail de 50 hommes or­di­naires. Au­cune ma­chine ne peut faire le tra­vail d’un homme ex­tra­or­di­naire.» À cô­té, une de­mi-dou­zaine de tren­te­naires tra­vaillent sur des chaises à cô­té d’un ba­by-foot. Sur le même pa­lier se trouve un fa­blab : un es­pace de créa­tion nu­mé­rique. On y ac­cède en lon­geant un mur re­cou­vert de mil­liers de touches de cla­vier. On se croi­rait à San Fran­cis­co. Sur les tables, on dis­tingue une im­pri­mante 3D Ul­ti­ma­ker, des ob­jets à la dé­coupe la­ser ou en­core une frai­seuse Mo­no­fab. Pa­ci­fic, 24 ans, construit un drone. Son rêve est de tra­vailler un jour avec Zi­pline, une so­cié­té ca­li­for­nienne mis­sion­née par le gou­ver­ne­ment rwandais pour ap­pro­vi­sion­ner de­puis Gi­ta­ra­ma, une ville du Sud, les hô­pi­taux en poches de sang, sé­rums an­ti­ve­nins et vac­cins, en moins de 30 mi­nutes. Ar­rive Aphro­dice Mu­tan­ga­na, le di­rec­teur de l’es­pace d’in­no­va­tion. « Ce n’est qu’une ques­tion d’an­nées avant que nous dé­pas­sions les pé­pi­nières de Nai­ro­bi, Jo­han­nes­burg ou La­gos », veut croire le di­rec­teur de Klab, qui re­vient d’un sé­mi­naire à l’école po­ly­tech­nique fé­dé­rale de Lau­sanne. Son conseil ? « Il faut amé­lio­rer le fi­nan­ce­ment. C’est es­sen­tiel si on veut per­mettre à la po­pu­la­tion, dont la moi­tié a moins de 20 ans, de s’épa­nouir sur place.»

En réa­li­té, la greffe tech­no­lo­gique au­ra pris lors­qu’elle au­ra fa­vo­ri­sé l’es­sor d’en­tre­pre­neurs lo­caux. Ma­riam Mu­gan­ga, même pas 30 ans, a créé Aca­de­mic Bridge, une pla­te­forme spé­cia­li­sée dans l’édu­ca­tion qui cen­tra­lise une foule d’in­for­ma­tions, des frais de sco­la­ri­té aux ré­sul­tats d’exa­mens. « Il faut en­sei­gner aux en­fants un mé­tier, mais il faut aus­si qu’ils se de­mandent ce qu’ils peuvent faire pour leur pays. » Pour elle, l’édu­ca­tion se­ra un élé­ment clé de la trans­for­ma­tion du pays, es­sen­tiel­le­ment dans les zones ru­rales qui n’ont pas ac­cès à l’élec­tri­ci­té.

Le Rwan­da sur la scène high-tech ?

Le pays est en train de se pla­cer sur la carte du monde high-tech. En juillet 2017, Jack Ma, le créa­teur du géant chi­nois d’e-com­merce Ali­ba­ba, est ve­nu à Ki­ga­li, ac­com­pa­gné d’une dé­lé­ga­tion d’en­tre­pre­neurs, pour cé­lé­brer la jeu­nesse du conti­nent. En no­vembre, Ki­ga­li a ac­cueilli Kers­ti Kal­ju­laid, la pré­si­dente de l’es­to­nie, et les deux au­to­ri­tés ont dis­ser­té sur l’e-gou­ver­ne­ment. Cô­té fran­çais, Jean-pas­cal Tri­coire, le nu­mé­ro un de Sch­nei­der Elec­tric qui a com­men­cé sa car­rière en Afrique, a te­nu à al­ler tou­cher du doigt la réa­li­té rwan­daise avec sa femme et ses en­fants, en va­cances : « Les contraintes sont sou­vent source d’in­no­va­tion. Nous re­gar­dons de près ce que les Rwandais ex­pé­ri­mentent en termes de di­gi­tal, de pro­duc­tion et de sto­ckage d’éner­gie re­nou­ve­lable.» Jean-phil­bert Nsen­gi­ma­na, ex-mi­nistre des Té­lé­coms, ré­sume l’équa­tion : « En 1994, nous nous sommes re­trou­vés dans une po­si­tion asy­mé­trique. Nous n’avions pas de pé­trole, il nous a donc fal­lu des idées. Nous sommes un pays agri­cole qui a mi­sé sur les tech­no­lo­gies, un peu comme Is­raël. »

L’afrique, ber­ceau des maths

Le Rwan­da in­ves­tit aus­si dans les sciences dures. Le ma­thé­ma­ti­cien et dé­pu­té Cé­dric Villa­ni en­seigne à l’afri­can Ins­ti­tute for Ma­the­ma­ti­cals Sciences de­puis des an­nées. « Il y au­ra bien­tôt en Afrique da­van­tage d’étu­diants en sciences que dans toute l’asie », a-t-il dé­cla­ré. L’AIMS se­ra bien­tôt en­ri­chi du pro­gramme Quan­tum Leap Afri­ca, qui veut être le pre­mier centre de re­cherche du conti­nent en ma­thé­ma­tiques quan­tiques. « On ne veut pas être les sui­veurs, mais les pre­miers », as­sure Jean-phil­bert Nsen­gi­ma­na. D’ici quelques an­nées, Ki­ga­li abri­te­ra aus­si l’an­tenne afri­caine du Centre in­ter­na­tio­nal de phy­sique théo­rique, qui a été lan­cé par le gou­ver­ne­ment ita­lien, l’unes­co et l’agence in­ter­na­tio­nale de l’éner­gie ato­mique. Plu­sieurs scien­ti­fiques is­raé­liens ont mis au point au Rwan­da un centre d’ex­cel­lence en hor­ti­cul­ture qui for­me­ra les agri­cul­teurs. La pre­mière réa­li­sa­tion ? Une centrale so­laire de 8,5 mé­ga­watts dans le dis­trict de Rwa­ma­ga­na, dans la pro­vince de l’est. C’est ain­si que le pays des Mille Collines est de­ve­nu ce­lui des in­nom­brables trans­for­ma­tions.

Clare Aka­man­zi, di­rec­trice du Rwan­da De­ve­lop­ment Board

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