GRAM­MAIRE

Ecoute - - SOMMAIRE - de CHAN­TAL NAGAT-HOFFMANN

Ganz ohne Gram­ma­tik geht’s lei­der nicht!

On m’a trou­vée en­dor­mie au mi­lieu des bre­bis, là-haut, un jour de grand soleil, au pied d’un arbre. C’était à l’au­tomne de l’an­née 1901. Je me suis de­man­dé sou­vent qui m’avait cou­chée là, sur un lit de mousse blanche, entre les baies sau­vages, et je n’ai ja­mais su le jour exact de ma nais­sance. Il y avait une feuille de pa­pier glis­sée entre la cou­ver­ture de laine et ma peau où quel­qu’un avait écrit : « Elle s’ap­pelle Ma­rie ». C’est pour­quoi on m’a long­temps ap­pe­lée « Ma­rie des bre­bis ». Ce­lui qui m’a trou­vée, lui, s’ap­pe­lait Jo­han­nès. C’était le ber­ger d’un ha­meau per­du dans les bois, sur les col­lines près de Ro­ca­ma­dour. Le lieu où il gar­dait son trou­peau était proche du ha­meau. Aus­si n’y re­ve­nait-il que tous les deux ou trois jours, pour les pro­vi­sions. Il m’a gar­dée et m’a nour­rie au lait de bre­bis. Je n’ai ja­mais su pour­quoi. Peut-être aus­si avait-il be­soin de com­pa­gnie, ou alors son chien ne lui suf­fi­sait pas. En tout cas, il m’a em­me­née dans la ber­ge­rie au mi­lieu des bre­bis – chez nous on dit « bre­bis » et non pas « mou­tons » : moi je trouve que c’est plus jo­li même au­jourd’hui en­core, à 80 ans pas­sés, tan­dis que ma vie s’achève et que je bois un peu de soleil sur mon banc, en at­ten­dant de m’en­dor­mir du som­meil dont on ne se ré­veille que dans les bras du bon Dieu. À pro­pos de som­meil, je n’ai ja­mais si bien dor­mi que dans la paille des ber­ge­ries et l’odeur chaude des bêtes. Sans doute parce que c’est là que j’ai pas­sé mes pre­mières nuits, veillée par Jo­han­nès et son chien noir à pattes blanches. C’était un peu comme si je n’étais pas sor­tie du ventre de celle qui m’avait aban­don­née. Je ne lui en ai ja­mais vou­lu, la pauvre femme : de ma vie je n’ai sou­hai­té de mi­sères à quel­qu’un. Je suis comme ça. Peut-être parce que, mal­gré tout, j’ai été heu­reuse pen­dant ces pre­miers jours de ma vie du­rant les­quels Jo­han­nès me por­tait sur son dos dans un sac at­ta­ché au­tour de ses épaules.

Quand il est re­ve­nu au mas, le maître a dit à Jo­han­nès :

« La pe­tite, à l’as­sis­tance ! On n’a pas le droit de la gar­der.

– Moi, je la garde.

– Si tu la gardes, tu es libre.

– Je suis libre, a dit Jo­han­nès. »

On est par­tis le len­de­main, lui, moi et son chien. Jo­han­nès était un homme de confiance, es­ti­mé de tous. Il connais­sait les en­droits où tom­bait la foudre, les rares point d’eau, les plantes pour gué­rir les bêtes. La nuit, sou­vent, il par­lait à la lune. Mon Dieu qu’il me fai­sait peur ! Et puis, je m’y suis ha­bi­tuée, quand j’ai été un peu plus grande.

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