N’ou­blions pas nos hé­ros !

Jeune Afrique - - Projecteurs - Fred Ebo­ko Di­rec­teur de re­cherche à l’ins­ti­tut de re­cherche pour le dé­ve­lop­pe­ment (IRD), à Pa­ris

Ca­bral Li­bii, le « Ma­cron ca­me­rou­nais » ? Pour­quoi pas le « Ca­bral ca­me­rou­nais » ?

Le plus jeune des can­di­dats dé­cla­rés à la présidentielle de 2018 du Ca­me­roun a été sur­nom­mé le « Ma­cron ca­me­rou­nais » du fait de son âge (38 ans) et de son ta­lent ora­toire sur les pla­teaux de té­lé­vi­sion et les ré­seaux so­ciaux. Les mé­dias ca­me­rou­nais éta­blissent un rap­pro­che­ment que l’on peut com­prendre. Ca­bral Li­bii et Em­ma­nuel Ma­cron sont jeunes et ta­len­tueux, et af­fichent une as­su­rance peu com­mune.

Pour­tant, dans ce cas pré­cis, le sym­bole est pa­ra­doxal et ins­truc­tif. Ho­mo­nyme d’amíl­car Ca­bral, l’une des plus grandes fi­gures du com­bat des peuples afri­cains lu­so­phones (Gui­née-bis­sau et Cap-vert) pour leur in­dé­pen­dance, le can­di­dat en ques­tion, uni­ver­si­taire, en­sei­gnant en science po­li­tique à l’uni­ver­si­té de Yaoun­dé-2, au­rait donc pu être dé­si­gné comme étant le « nou­veau Ca­bral » ou le « Ca­bral ca­me­rou­nais ». Que­nen­ni. Il est le « Ma­cron ca­me­rou­nais ». C’était très ten­tant. La jeu­nesse d’em­ma­nuel Ma­cron et la proxi­mi­té his­to­rique entre la France et une par­tie de l’afrique ex­pliquent que Ca­bral Li­bii ait été sur­nom­mé du nom du plus jeune pré­sident de l’his­toire de France. La fo­ca­li­sa­tion sur la jeu­nesse de ce can­di­dat tient aus­si au contraste avec le grand âge de l’ac­tuel pré­sident ca­me­rou­nais (85 ans), qui di­rige le pays de­puis trente-six ans.

Quoi qu’il en soit, cet exemple at­teste de la su­bor­di­na­tion sym­bo­lique des mé­dias afri­cains vis-à-vis de leurs ho­mo­logues étran­gers. Il en ré­sulte que les jeunes hé­ros afri­cains d’hier sont tom­bés dans l’ou­bli au pro­fit des fi­gures ac­tuelles, y com­pris quand celles-ci char­rient des images écu­lées. Dans un autre re­gistre, San­ka­ra, qui n’au­rait au­jourd’hui que 68 ans et 5 mois, était sur­nom­mé le « Che Gue­va­ra afri­cain », ou Man­de­la le « Gand­hi afri­cain », alors qu’eux­mêmes ont été des mo­dèles.

Cé­ci­té his­to­rique

Ce que le po­li­to­logue ca­me­rou­nais Ma­thias Eric Owo­na Ngui­ni dé­nonce à juste titre comme étant un con­cept de « gou­ver­ne­ment per­pé­tuel », c’es­tà-dire la per­pé­tua­tion d’un même ré­gime au-de­là de la cos­mé­tique des re­ma­nie­ments mi­nis­té­riels, ren­force ces trous de mé­moire dans les mé­dias. Qui semblent frap­pés d’amné­sie po­li­tique et de cé­ci­té his­to­rique en ce qui concerne les fi­gures mar­quantes de la vie po­li­tique en Afrique contem­po­raine. Ces hé­ros, ré­vé­lés très jeunes pour cer­tains d’entre eux, ont chan­gé la face du conti­nent, par­fois au pé­ril de leur li­ber­té ou de leur vie.

Nelson Man­de­la avait 26 ans lors­qu’il a fon­dé, avec Oli­ver Tam­bo, autre fer de lance de la lutte contre la do­mi­na­tion blanche, la ligue des jeunes de L’ANC. Sé­kou Tou­ré avait 36 ans lors­qu’il pro­cla­ma l’in­dé­pen­dance de la Gui­née, en

1958. Pa­trice Lu­mum­ba avait éga­le­ment 36 ans lorsque, en 1961, il fut as­sas­si­né après un long com­bat qui l’a conduit de la lutte pour l’in­dé­pen­dance de l’an­cien Con­go belge à la tête du gou­ver­ne­ment congo­lais. Tho­mas San­ka­ra n’en avait pas en­core 34 lors­qu’il prit le pou­voir et trans­for­ma la Haute-vol­ta en « pays des Hommes in­tègres », le Bur­ki­na Fa­so. Il est mort à l’âge de 37 ans et res­te­ra un hé­ros pour toute l’afrique. Kwa­men­kru­mah avait le mê­meâge lors­qu’il en­tre­prit la lutte pour la li­bé­ra­tion na­tio­nale de la Gold Coast, en 1945. Et c’est à l’âge de 39 ans que Ru­ben Um­nyobe pré­sen­ta son plai­doyer pour l’in­dé­pen­dance du Ca­me­roun à la tri­bune des Na­tions unies, le 17 dé­cembre 1952. Il n’en avait que 45 lors­qu’il fut as­sas­si­né, en sep­tembre 1958. Amíl­car Ca­bral de­vait su­bir le même sort à l’âge de 48 ans, en jan­vier 1973, moins d’un an avant l’in­dé­pen­dance de la Gui­née-bis­sau. La jeu­nesse en po­li­tique n’a donc pas été im­por­tée en Afrique. Ce rap­pel ne doit pas conduire à l’an­tienne qui op­pose la fougue de la jeu­nesse à l’ex­pé­rience liée à l’âge. L’in­tel­li­gence en po­li­tique n’a pas d’âge. L’in­cu­rie non plus. En re­vanche, la lon­gé­vi­té aux com­mandes d’un pays se heurte fa­ta­le­ment à l’usure du pou­voir.

Il se trouve que l’afrique change, se re­nou­velle, pro­pose de nou­veaux vi­sages qu’il faut re­gar­der avec un oeil neuf lors­qu’il s’agit de femmes et d’ hommes qui se lancent dans les ba­tailles élec­to­rales, comme dans le cas du Ca­me­roun. De Ca­bral Li­bii à l’an­cien bâ­ton­nier des avo­cats, Akere Mu­na (65 ans), en pas­sant par tous les autres can­di­dats en lice pour le pa­lais d’etou­di, ce sont des ac­teurs neufs dans l’arène élec­to­rale qui, du fait de leur per­son­na­li­té et

de leur par­cours, pro­posent à l’afrique des che­mins in­édits. La fas­ci­na­tion pour des mo­dèles im­por­tés dé­montre un réel manque d’ima­gi­na­tion qui em­pêche de pui­ser dans l’his­toire po­li­tique de l’afrique. Le vrai su­jet est le long che­min vers la fin des po­ten­tats en Afrique. Car, au­jourd’hui, quelques-uns ré­sistent en­core à la vo­lon­té po­pu­laire du chan­ge­ment qu’in­car­naient nos hé­ros ou­bliés.

Peur de l’inconnu

La cou­pure pro­gres­sive entre « les élites et les masses », du fait même de l’exer­cice du pou­voir, est struc­tu­relle et uni­ver­selle. C’est « la loi d’ai­rain de l’oli­gar­chie » concep­tua­li­sée dès 1911 par le so­cio­logue ita­lien Ro­ber­to Mi­chels. Sé­kou Tou­ré est ain­si pas­sé du hé­ros de l’in­dé­pen­dance au dic­ta­teur fé­roce qu’il fut. Ce n’est pas qu’une ques­tion d’âge. À 76 ans, Man­de­la est de­ve­nu en 1994 le pre­mier pré­sident d’une dé­mo­cra­tie dont il a in­car­né la mo­der­ni­té. En quit­tant le pou­voir après un seul man­dat, il a évi­té non seu­le­ment le pé­ril bio­lo­gique de l’âge, mais aus­si le risque de l’usure.

As­su­mer la part d’in­cer­ti­tude liée à chaque al­ter­nance dé­mo­cra­tique, quel que soit l’âge des élus, est une condi­tion né­ces­saire à la res­pi­ra­tion po­li­tique d’une na­tion et l’ex­pres­sion de sa ma­tu­ri­té po­li­tique. À l’in­verse, la fa­meuse « peur de l’inconnu » ren­force les pou­voirs au­to­ri­taires sclé­ro­sés et l’af­fai­risme in­ter­na­tio­nal dont ils sont les cour­tiers. Elle est le moyen par le­quel des peuples sont con­traints de res­pi­rer l’air vi­cié des dogmes et des fausses cer­ti­tudes qui font fi de la mé­moire et en­terrent l’ave­nir.

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