Édu­ca­tion au Magh­reb : peut mieux faire !

Jeune Afrique - - Maghreb & Moyen-orient - Pro­fes­seur en di­men­sions in­ter­na­tio­nales de l’édu­ca­tion, Uni­ver­si­té de Ge­nève (Suisse)

Sa­voir

d’où l’on part pour com­prendre où l’on va. À l’in­dé­pen­dance, la gou­ver­nance de l’édu­ca­tion au Magh­reb était simple : l’état en était le prin­ci­pal, voire l’unique, ac­teur. Il lui fal­lait alors (re)construire des sys­tèmes édu­ca­tifs en­tiers à par­tir du faible hé­ri­tage co­lo­nial. Chaque ville, chaque bourg, se de­vait d’avoir son école. Les en­sei­gnants étaient en pre­mière ligne de ce que Bour­gui­ba ap­pe­lait le « Grand Ji­had », c’est-à-dire la sor­tie du sous-dé­ve­lop­pe­ment et de l’igno­rance.

Un de­mi-siècle plus tard, le bi­lan est mi­ti­gé. Le Magh­reb a certes mas­si­fié l’en­sei­gne­ment primaire et se­con­daire. L’ac­cès à l’uni­ver­si­té est plus dé­mo­cra­tique. Du point de vue des in­fra­struc­tures, les sys­tèmes édu­ca­tifs sont bien mieux struc­tu­rés. Autre mo­tif de sa­tis­fac­tion : la pré­sence sys­té­ma­tique de l’arabe en tant que langue d’ins­truc­tion sans pour au­tant ex­clure le fran­çais, bien im­plan­té.

Tou­te­fois, les nom­breux échecs im­posent une nou­velle gou­ver­nance de l’édu­ca­tion. Le pre­mier concerne la per­sis­tance de l’anal­pha­bé­tisme.

Alors que des pays au ni­veau de dé­ve­lop­pe­ment com­pa­rable – comme la Jor­da­nie, l’in­do­né­sie ou la Colombie – ont réus­si à al­pha­bé­ti­ser la qua­si-to­ta­li­té de leur po­pu­la­tion adulte, une pro­por­tion im­por­tante des adultes au Magh­reb, no­tam­ment les ru­raux et les femmes, ne sait ni lire ni écrire. Au Ma­roc, c’est près d’une femme sur deux qui est anal­pha­bète. In­com­pa­tible avec l’am­bi­tion d’émer­gence éco­no­mique du pays.

Le

deuxième fias­co, re­ten­tis­sant, concerne la fai­blesse des ac­quis d’ap­pren­tis­sage. Les élèves magh­ré­bins oc­cupent les der­nières places dans les études in­ter­na­tio­nales telles que Pi­sa ou Tim­ss. En com­pa­rai­son, le Viet­nam, pays dont le PIB par ha­bi­tant est in­fé­rieur à la moyenne magh­ré­bine, fait beau­coup mieux! Mais l’échec le plus ex­plo­sif du point de vue so­cial concerne les es­poirs dé­çus. La sco­la­ri­sa­tion mas­sive ne se tra­duit pas par une in­clu­sion éco­no­mique, en té­moigne le taux de chô­mage des di­plô­més, par­mi les plus éle­vés au monde.

Aux maux struc­tu­rels, il faut ré­pondre en im­pli­quant da­van­tage d’ac­teurs : État, col­lec­ti­vi­tés, pa­rents, syn­di­cats, en­tre­pre­neurs, ONG, par­tis po­li­tiques… Une re­dis­tri­bu­tion du pou­voir doit être en­ga­gée. Les po­li­tiques édu­ca­tives ne peuvent être dé­fi­nies par l’état seul, même s’il doit conser­ver son rôle de ré­gu­la­teur. Et il y a ur­gence. Quatre dos­siers semblent prio­ri­taires.

Tout d’abord, ré­duire le brouillage entre pu­blic et pri­vé, illus­tré par l’om­ni­pré­sence des cours par­ti­cu­liers. En Tu­ni­sie, alors que les en­sei­gnants s’in­surgent contre les dik­tats du FMI et de la Banque mon­diale, ils or­ga­nisent des cours par­ti­cu­liers pour leurs propres élèves, au sein même des éta­blis­se­ments pu­blics, le tout avec la bé­né­dic­tion du gou­ver­ne­ment, qui fixe les ta­rifs, et celle du syn­di­cat. Cla­ri­fions le sens du ser­vice pu­blic à dé­fendre ! En­suite,

en­ta­mer une dé­cen­tra­li­sa­tion ef­fec­tive de l’édu­ca­tion. Dans un pays aus­si vaste que l’al­gé­rie, est-il op­por­tun que le mi­nis­tère choi­sisse les ma­nuels sco­laires pour toutes les ré­gions ?

Une ré­forme de la for­ma­tion des en­sei­gnants et de la ré­par­ti­tion du temps sco­laire s’im­pose aus­si. Mieux for­mer les en­sei­gnants à des pé­da­go­gies no­va­trices est une op­tion. Ayons le cou­rage de nous at­ta­quer aux ques­tions plus dé­ran­geantes. Alors que la so­cia­li­sa­tion re­li­gieuse est as­su­rée par des mil­liers de mos­quées, est-il per­ti­nent de main­te­nir le temps consa­cré à l’édu­ca­tion re­li­gieuse ? Ne faut-il pas aug­men­ter les heures de cours de ma­thé­ma­tiques, de sciences ou de dé­ve­lop­pe­ment du­rable? Quant au bi­lin­guisme, qui est une force, pre­nons garde qu’il ne se trans­forme pas en se­mi-lin­guisme avec des élèves ne maî­tri­sant ni l’arabe ni le fran­çais !

Il est im­pé­ra­tif de s’at­ta­quer aux in­éga­li­tés so­ciales et ré­gio­nales. La dis­cri­mi­na­tion po­si­tive peut ai­der. Des in­ter­nats d’ex­cel­lence et un sys­tème de bourse pour les plus mé­ri­tants per­met­traient de cor­ri­ger les dé­rives d’une école à plu­sieurs vi­tesses. En­fin, osons re­con­si­dé­rer les liens entre édu­ca­tion et dé­ve­lop­pe­ment so­cio-éco­no­mique. La sco­la­ri­sa­tion ne conduit pas au­to­ma­ti­que­ment au dé­ve­lop­pe­ment. Il faut ré­for­mer la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et mieux l’adap­ter aux be­soins du mar­ché de l’em­ploi et à la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique.

Cette nou­velle gou­ver­nance, plus par­ti­ci­pa­tive, plus dé­mo­cra­tique, risque de ren­con­trer des ré­sis­tances mul­tiples tant les pri­vi­lèges se sont trans­for­més en droits. Mais c’est la seule is­sue pour sau­ver l’école magh­ré­bine d’une dés­in­té­gra­tion pré­vi­sible.

Ab­del­ja­lil Ak­ka­ri

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