Tu­ni­sie

Au coeur de la crise qui frappe le pays, le fils du pré­sident est un per­son­nage tai­seux, se­cret et en­core mé­con­nu. Por­trait d’un homme de l’ombre à qui on prête de grandes am­bi­tions.

Jeune Afrique - - Sommaire - FRIDA DAHMANI, à Tu­nis

Ha­fedh Caïd Es­seb­si ou la ten­ta­tion dy­nas­tique

Les pro­jec­teurs sont bra­qués sur lui, mais lui pré­fère le contre-jour. Fi­gure contro­ver­sée du pay­sage po­li­tique tu­ni­sien, Ha­fedh Caïd Es­seb­si reste néan­moins mal connu. Comme s’il te­nait à conser­ver une part de mys­tère. À56 ans, le pa­tron de Ni­daa Tounes est aux ma­nettes de la deuxième for­ma­tion po­li­tique du pays, fon­dée par son père, Bé­ji Caïd Es­seb­si, ac­tuel pré­sident de la Ré­pu­blique. Et au coeur de la crise po­li­tique que tra­verse son pays de­puis les mu­ni­ci­pales du 6 mai.

Ex­cellent ma­noeu­vrier

À re­bours de ses ho­mo­logues des autres par­tis, ce pas­sion­né de foot­ball, an­cien vice-pré­sident de l’es­pé­rance spor­tive de Tu­nis, n’aime ni la com­mu­ni­ca­tion ni les mon­da­ni­tés. Ses in­ter­ven­tions sont si rares que le grand pu­blic est in­ca­pable de re­con­naître sa voix. Ha­fedh Caïd Es­seb­si – ou HCE – pré­fère l’écrit à l’oral, se mon­trant plus di­sert sur Fa­ce­book. À dé­faut, il laisse vo­lon­tiers son en­tou­rage par­ler en son nom. « Ha­fedh est un tai­seux qui laisse croire qu’il est ef­fa­cé. C’est un ex­cellent ob­ser­va­teur, et ce­la in­duit en er­reur ses in­ter­lo­cu­teurs », ex­plique un an­cien cadre de l’es­pé­rance. S’il n’a pas les dons de tri­bun de son père, il n’en a pas moins bai­gné de­puis l’en­fance dans la po­li­tique… et les in­trigues qui la nimbent. Même ses dé­trac­teurs re­con­naissent qu’« il n’a pas eu be­soin de faire Sciences-po: il a été à l’école de Bé­ji Caïd Es­seb­si ». Un­com­pli­ment­qui­ré­vèle aus­si un­han­di­cap: la dif­fi­cul­té d’être le fils d’une per­son­na­li­té au cha­risme in­dé­niable. Lors­qu’il in­tègre Ni­daa Tounes, les té­nors du par­ti le traitent avec in­dif­fé­rence. Mal leur en a pris.

L’homme n’est pour­tant pas in­con­nu à Tu­nis, où il avait dé­jà ten­té une car­rière po­li­tique en 1989 en se pré­sen­tant aux lé­gis­la­tives comme tête de liste pour le « Par­ti so­cial li­bé­ral ». Ta­pi dans l’ombre, dis­cret, l’homme ré­vèle d’in­soup­çon­nables ta­lents de ma­noeu­vrier en 2014 quand, contre toute at­tente, il prend la

tête du­par­ti et suc­cède à son père, élu pré­sident de la Ré­pu­blique. Ac­cu­sa­tions de né­po­tisme. Que le pre­mier ma­gis­trat est obli­gé de dé­men­tir lui-même, as­su­rant qu’il ne compte nul­le­ment faire de son fils son dau­phin, qu’« il ne bé­né­fi­ciait d’au­cune fa­veur, mais qu’il ne pou­vait l’em­pê­cher de faire de la po­li­tique ». Cer­tains es­timent pour­tant que rien n’au­rait été pos­sible sans la vo­lon­té du père. Mais, dans les faits, le fils n’a pas dé­mé­ri­té.

Guerre des chefs

Dans le conflit qui l’op­pose au Pre­mier mi­nistre, il s’est, pour le mo­ment, mon­tré ha­bile. Fin mai, Yous­sef Cha­hed s’est en ef­fet in­vi­té à la té­lé­vi­sion pour le des­cendre en flammes de­vant des mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs éber­lués : il ac­cuse HCE d’avoir dé­truit Ni­daa Tounes. Pas moins. Il évoque les élec­teurs per­dus entre les lé­gis­la­tives de 2014 et les mu­ni­ci­pales de 2018, et le dé­part, sur la même pé­riode, de trente dé­pu­tés vers d’autres blocs par­le­men­taires. Le par­ti n’est même plus ma­jo­ri­taire au Par­le­ment, alors qu’à sa créa­tion, en 2012, il avait réus­si à ras­sem­bler la fa­mille pro­gres­siste, toutes ten­dances confon­dues.

L’at­taque de Cha­hed a d’au­tant plus sur­pris qu’il est membre du par­ti et qu’il y a ga­gné ses ga­lons en pré­si­dant la com­mis­sion des treize, or­ga­ni­sa­trice du congrès consti­tu­tif de Sousse, en jan­vier 2016, au terme du­quel Ha­fedh Caïd Es­seb­si a pu éta­blir sa main­mise sur Ni­daa Tounes. C’est son ap­par­te­nance au par­ti qui vau­dra à Cha­hed sa no­mi­na­tion à la Kas­bah.

Mais les re­la­tions entre les deux hommes se sont dé­té­rio­rées, Ha­fedh Caïd Es­seb­si es­ti­mant que Cha­heds’écarte trop des di­rec­tives du­par­ti, quand Cha­hed sou­haite que le gou­ver­ne­ment reste son pré car­ré. La confiance est dé­fi­ni­ti­ve­ment rom­pue en mai 2017 avec l’ar­res­ta­tion, sur ordre du Pre­mier mi­nistre, de Cha­fik Jar­raya, hom­med’af­faires sul­fu­reux, sou­tien de Ni­daa Tounes et proche de HCE.

Mé­tho­dique, Ha­fedh pi­lonne, des mois du­rant, le chef du gou­ver­ne­ment. Cri­tique ses ré­sul­tats. Ré­clame, avec d’autres si­gna­taires de l’ac­cord de Car­thage, qui scelle la feuille de route du­gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale, un­re­ma­nie­ment d’am­pleur. Guerre d’usure, dont il est cou­tu­mier. N’a-t-il pas ob­te­nu, au cours de l’in­évi­table ba­taille pour le lea­der­ship après l’élec­tion de son père, le dé­part de fi­gures clés, dont Moh­sen Mar­zouk, Rid­ha Bel­haj ou en­core Bou­je­maa Re­mi­li? La fer­me­té est une autre de ses qua­li­tés. Sa main ne tremble pas lors­qu’il faut prendre des dé­ci­sions, comme éloi­gner Raouf Kha­mas­si, dont il était pour­tant proche, ac­cu­sé d’avoir mal gé­ré les élec­tions par­tielles en Al­le­magne.

Mon­tée en puis­sance

Mal­gré de nom­breux re­vers de­puis les lé­gis­la­tives de 2014 et les as­sauts de ses op­po­sants au sein même de Ni­daa Tounes, la mon­tée en puis­sance du fils, aî­né d’une fra­trie de quatre, pa­raît au­jourd’hui ir­ré­sis­tible. L’in­té­res­sé se dé­fend de vi­ser la pré­si­den­tielle de 2019. « On­lui prête des am­bi­tions qu’il n’a pas. Tout le monde pré­tend qu’il veut être pré­sident de la Ré­pu­blique, mais ce n’est pas le cas », concède l’un de ses ad­ver­saires po­li­tiques.

« Je ne­na­ge­rai pas à contre-cou­rant de Ni­daa Tounes; je ne vais pas m’iso­ler ni im­po­ser ma vi­sion », as­sure HCE, qui doit main­te­nant pré­pa­rer le congrès élec­tif de Ni­daa Tounes, maintes fois re­por­té, dont la te­nue de­vient ur­gente au re­gard du­ca­len­drier élec­to­ral. Deux scru­tins doivent avoir lieu l’an pro­chain. Le vain­queur des lé­gis­la­tives fe­ra la pluie et le beau temps, no­tam­ment lors de la pré­si­den­tielle qui sui­vra. Dans cette op­tique, dif­fi­cile de dire pour quelle candidature tra­vaille HCE, mais nul ne l’ima­gine prendre sa dé­ci­sion sans l’as­sen­ti­ment de son père. En tout cas, l’homme a mis fin au consen­sus entre Ni­daa et En­nahd­ha. « Pour 2019, c’est cha­cun pour soi », glisse Ha­fedh dans Middle East Eye. En­pri­vé, il a mê­me­fait re­mar­quer à Ra­ched Ghan­nou­chi que « les deux par­tis ont pâ­ti du consen­sus ». Iro­nie du sort, En­nahd­ha af­fiche de­puis son sou­tien à Yous­sef Cha­hed.

Ex­cellent joueur de cartes, Ha­fedh Caïd Es­seb­si a deux atouts dans sa manche: le sens du tem­po et une grande maî­trise de soi. Sa tac­tique, dé­sor­mais ro­dée, consiste à lais­ser ve­nir, à mi­ser sur le pour­ris­se­ment et l’im­pul­si­vi­té de ses ad­ver­saires. Ob­jet d’une cam­pagne de dé­ni­gre­ment, il n’a pas cil­lé lorsque Laz­har Akre­mi, un an­cien de Ni­daa Tounes, a pré­ten­du qu’il était sous la coupe de son épouse, Rym­re­guig, qua­li­fiée au pas­sage de « nou­velle ré­gente de Car­thage », en ré­fé­rence à Leï­la Tra­bel­si. Si HCE a le sens du clan, il en connaît les li­mites dans une Tu­ni­sie en­core conva­les­cente. « On veut en faire quel­qu’un alors qu’il ne sou­haite être per­sonne », confie l’un de ses proches, qui sou­ligne que « le pro­chain man­dat se­ra dif­fi­cile pour tous. Ce se­ra ce­lui de la re­de­va­bi­li­té. Les Tu­ni­siens de­man­de­ront des comptes après dix an­nées de ré­vo­lu­tion. »

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