EN­JEUX L’hy­per­pré­sident

Jeune Afrique - - Éditorial - MATHIEU OLI­VIER,

Dé­sor­mais seul aux com­mandes, le pré­sident Idriss Dé­by It­no est confron­té à un double dé­fi : apai­ser le front so­cial et la grogne des fonc­tion­naires, tout en pour­sui­vant une po­li­tique d’aus­té­ri­té bud­gé­taire.

Ba­woyeu, Yo­doy­man, Moun­gar, Cou­ma­koye, Dji­mas­ta, Ouai­do, Ya­mas­soum, Ka­ba­di, Fa­ki, Yoa­dim­nad­ji, Cou­ma­koye (une se­conde fois), Ab­bas, Na­din­gar, Dad­nad­ji, Deu­bet, Pa­hi­mi Pa­da­cké. La liste est longue comme le Cha­ri : en vingt-sept an­nées de pou­voir, Idriss Dé­by It­no (IDI) a usé seize Pre­miers mi­nistres. Soit seize fois plus que son pré­dé­ces­seur, His­sène Ha­bré, qui s’était conten­té du seul Djin­din­gar Done Ngar­doum, de mai à juin 1982, et avait en­suite choi­si de se pas­ser de chef de gou­ver­ne­ment jus­qu’à sa chute, en 1990. Son tom­beur, lui, n’a en re­vanche ja­mais hé­si­té à uti­li­ser la pri­ma­ture comme un fu­sible. Pour­tant, cette époque semble au­jourd’hui ré­vo­lue, au moins pro­vi­soi­re­ment : le 11 avril, le Conseil des mi­nistres a va­li­dé le pro­jet de Consti­tu­tion de la IVE Ré­pu­blique, la­quelle a été adop­tée le 30 avril par l'as­sem­blée na­tio­nale (avec 132 voix pour sur 170 élus), lors d'un scru­tin boy­cot­té par les dé­pu­tés de l'op­po­si­tion, et pro­mul­guée dès le 4 mai.

Ac­cu­sé de vo­lon­té dy­nas­tique, Idriss Dé­by It­no, 65 ans, a re­non­cé, pour le mo­ment, à mettre en place

en­voyé spé­cial

un poste de vice-pré­sident. Il est donc dé­sor­mais bien seul, au pa­lais rose, pour faire face aux dé­fis qui l’at­tendent en 2018. Le pre­mier d’entre eux est so­cial et bud­gé­taire. À la mi-fé­vrier, le chef de l’état a ob­te­nu de haute lutte un ac­cord avec son créan­cier suisse Glen­core pour un éta­le­ment du rem­bour­se­ment de la dette de l’état sur deux ans (lire pp. 86-88). Dans la fou­lée, le FMI lui a ac­cor­dé son ap­pui, des­ser­rant un peu plus l’étau sur les fi­nances pu­bliques. « C’est le ré­sul­tat de deux an­nées de tra­vail, de ri­gueur bud­gé­taire et de ré­duc­tion du train de vie de l’état », se fé­li­cite un conseiller de la pré­si­dence. En mars, les ar­rié­rés de sa­laires ont été ver­sés aux en­sei­gnants et au per­son­nel mé­di­cal, qui ont, dans la fou­lée, mis un terme aux grèves, dé­mar­rées en jan­vier. Une vic­toire pour le pré­sident, qui s’était lui-même por­té en pre­mière ligne, désa­vouant au pas­sage une par­tie de son gou­ver­ne­ment, no­tam­ment le mi­nistre des Fi­nances, Ab­dou­laye Sabre Fa­doul.

Ce­pen­dant, les syn­di­cats n’ont bais­sé les armes que pro­vi­soi­re­ment. S’ils ont ac­cep­té quelques coupes dans les sa­laires, jus­ti­fiées aux yeux du gou­ver­ne­ment par la baisse des re­ve­nus pé­tro­liers, ils n’en main­tiennent pas moins plu­sieurs exi­gences : chasse aux fonc­tion­naires fic­tifs, as­sai­nis­se­ment des fi­nances pu­bliques, lutte contre la cor­rup­tion et les dé­tour­ne­ments… Sur­tout, ils re­fusent d'ac­cor­der un nou­veau dé­lai au gou­ver­ne­ment et lui ré­clament le paie­ment, à par­tir de la fin de mai, de leur « sa­laire in­té­gral », di­mi­nué de­puis jan­vier des primes et in­dem­ni­tés, les­quelles sont dé­jà ré­duites de moi­tié de­puis 2016. Or, pour des rai­sons d'aus­té­ri­té bud­gé­taire, le chef de l'état leur de­mande d'at­tendre jus­qu'à la fin de l'an­née la ré­gu­la­ri­sa­tion de leur sa­laire. IDI, qui a pris en main les nou­velles dis­cus­sions, fait donc à nou­veau face aux me­naces de grève. Une pre­mière jour­née de ces­sa­tion de tra­vail a eu lieu le 28 mai, et le gou­ver­ne­ment a du pain sur la planche s’il veut conser­ver la paix so­ciale avec les prin­ci­pales or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales. « Des ef­forts ont été faits dans la lutte contre la fraude au sein des douanes, et nous tra­vaillons à as­sai­nir les ré­gies fi­nan­cières », ex­plique-t-on au pa­lais pré­si­den­tiel. Mais le che­min est en­core long vers la bonne gou­ver­nance, en par­ti­cu­lier dans le sec­teur pé­tro­lier, où les ini­tia­tives de trans­pa­rence sont en­core bien souvent à un voeu pieux. Le ré­pit so­cial pour­rait donc n'avoir du­ré que quelques mois.

IVE Ré­pu­blique, acte II

Pour Idriss Dé­by It­no, le calme est pour­tant es­sen­tiel. Le chef de l’état a en ef­fet confir­mé que les élec­tions lé­gis­la­tives se tien­draient en no­vembre. Si la vic­toire du Mou­ve­ment pa­trio­tique du sa­lut (MPS) ne fait au­cun doute, le par­ti au pou­voir va af­fron­ter une op­po­si­tion of­fi­ciel­le­ment dé­ci­dée à jouer la carte du ras­sem­ble­ment der­rière Sa­leh Keb­za­bo, son chef de file (lire p. 84). Le lea­der de l’union na­tio­nale pour la dé­mo­cra­tie et le re­nou­veau (UNDR), deuxième par­ti re­pré­sen­té à l’as­sem­blée, ten­te­ra de conser­ver son sta­tut de chef de file de l'op­po­si­tion, qui lui est contes­té par une par­tie des op­po­sants de­puis sa ren­contre avec le chef de l'état, à la mi-mai, au pa­lais pré­si­den­tiel. IDI peut comp­ter sur son der­nier Pre­mier mi­nistre, Al­bert Pa­hi­mi Pa­da­cké (lire p. 82), pour es­sayer de bar­rer la route du lea­der de L’UNDR sur leurs terres d’ori­gine du Mayo-keb­bi Ouest. Le chef de l’état au­ra éga­le­ment à coeur de raf­fer­mir sa po­si­tion et celle des can­di­dats de la ma­jo­ri­té dans son fief du Nord-est, où, de­puis avril, la grogne s’est ex­pri­mée sur les ré­seaux so­ciaux au sein des com­mu­nau­tés de Fa­da.

Re­por­tées de­puis 2015, les lé­gis­la­tives de cette fin d’an­née sont cen­sées ré­ani­mer une vie po­li­tique étouf­fée par les en­jeux sé­cu­ri­taires en Li­bye, au Ni­ge­ria ou au Ma­li, et par la crise fi­nan­cière sans pré­cé­dent que vient de tra­ver­ser le pays. Elles consti­tuent l’acte II, vou­lu par Idriss Dé­by It­no, après le coup de théâtre du lan­ce­ment de la IVE Ré­pu­blique. Au met­teur en scène de ne pas perdre le contrôle du scé­na­rio.

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