Tri­bune

Jeune Afrique - - Sommaire -

Le re­tour de la dette pose la ques­tion de l’ef­fi­ca­ci­té de la dé­pense pu­blique

En­tre­pre­neurs,

faites-vous un peu ma­croé­co­no­mistes. Certes, vous êtes souvent mal à l’aise en po­li­tique mo­né­taire. Vous n’êtes pas sûrs d’être des ex­perts en franc CFA ni en dol­lar. Mais il y a un do­maine dans le­quel il est re­com­man­dé d’avoir des opi­nions : c’est ce­lui de la dette pu­blique.

Cette dette pu­blique, nous pen­sions en ef­fet tous l’avoir vue fondre avec les grands pro­grammes d’an­nu­la­tion de la fin des an­nées 1990 et du dé­but des an­nées 2000, aux acro­nymes poé­tiques : PPTE, IADM…, et plu­sieurs ini­tia­tives d’al­lé­ge­ment de la dette bi­la­té­rale. La dette pu­blique afri­caine était de­ve­nue la plus faible du monde, que ce soit en va­leur ab­so­lue ou en pro­por­tion des PIB. De­puis une bonne di­zaine d’an­nées, elle re­monte ré­gu­liè­re­ment, pas­sant par exemple de 32 % en

2014 à 45 % en 2017, soit près de 40 % d’aug­men­ta­tion ac­com­pa­gnée d’une forte hausse des taux d’in­té­rêt et d’un faible ni­veau de re­cou­vre­ment des re­cettes pu­bliques. C’est en soi nor­mal : l’al­lé­ge­ment de la dette a li­bé­ré un es­pace de ré­en­det­te­ment qui doit être oc­cu­pé à fi­nan­cer les in­fra­struc­tures dont le conti­nent afri­cain a tant be­soin. Les bailleurs de fonds pu­blics, les banques na­tio­nales et in­ter­na­tio­nales et les ac­teurs de mar­ché ont donc sous­crit des mon­tants crois­sants de dette afri­caine. Les créan­ciers bi­la­té­raux ont au­jourd’hui des pro­fils divers, et nombre d’entre eux, en par­ti­cu­lier la Chine, l’inde, l’ara­bie saou­dite et le Ko­weït, ne sont pas membres du Club de Pa­ris. Les ré­sul­tats sont vi­sibles sur le ter­rain : par­tout, le conti­nent afri­cain est un chan­tier. Routes, bar­rages, cen­trales, aé­ro­ports… re­poussent en­fin après vingt ans d’ar­rêt sur image lié au fa­meux « ajus­te­ment struc­tu­rel », que l’on croyait ou­blié.

Mais

le voilà, tel un spectre, pro­je­tant à nou­veau son ombre sur l’éco­no­mie afri­caine à la fa­veur de la baisse des cours des ma­tières pre­mières. Les pays pé­tro­liers et mi­niers se­raient les seuls concer­nés, et le mal, dé­jà pro­fond : mi­sère des po­pu­la­tions at­teintes par les coupes dans les ser­vices so­ciaux, ar­rêt des grands chan­tiers, mais aus­si per­plexi­té vis-à-vis des mar­chés fi­nan­ciers, de la so­li­di­té et des pers­pec­tives de long terme des éco­no­mies afri­caines, avec les re­dou­tables consé­quences que l’on connaît sur les in­ves­tis­se­ments di­rects étran­gers comme l’in­ves­tis­se­ment pri­vé na­tio­nal.

Et à ce­la les or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales, du FMI à la BAD, ajoutent un doute crois­sant sur la sta­bi­li­té éco­no­mique des autres pays. Certes, les pays non pé­tro­liers de­meurent rai­son­na­ble­ment en­det­tés, mais l’évo­lu­tion de leurs en­ga­ge­ments in­quiète. Qu’est-ce qui met­tra fin au glis­se­ment pro­gres­sif de nombre d’éco­no­mies vers la non-sou­te­na­bi­li­té de leurs dettes ? Der­rière cette ques­tion ré­side celle, ré­cur­rente, de l’ef­fi­ca­ci­té de la dé­pense pu­blique et, en pre­mier lieu, de celle des in­ves­tis­se­ments en in­fra­struc­tures, dont le FMI doute de plus en plus. Des routes qui ne mènent nulle part, ou qui sont em­por­tées par la pre­mière sai­son des pluies, des stades im­pro­duc­tifs, des hô­tels vides, des hô­pi­taux sans mé­de­cins et des mai­sons du peuple et de la culture sans pu­blic… La liste des pro­jets in­fruc­tueux me­nés de­puis vingt ans est longue. Et ils laissent un goût plus amer en­core lors­qu’ils sont fi­nan­cés par des mon­tages obs­curs ou ga­gés sur des ventes de pétrole ou de mi­ne­rais.

De

plus, la com­plexi­fi­ca­tion de la struc­ture de la dette (financements com­mer­ciaux, obli­ga­tions, PPP, prêts ga­ran­tis et sous­crip­tion de prêts par une struc­ture pu­blique as­sor­tie d’une ga­ran­tie éta­tique) pose à l’évi­dence de vrais en­jeux de trans­pa­rence. Or, pour que le ser­vice de la dette pu­blique de­meure sup­por­table, il faut qu’elle serve à fi­nan­cer des in­ves­tis­se­ments por­teurs de crois­sance. Par­tout, il faut, si l’on veut vaincre la pau­vre­té, des crois­sances de 7 à 9 % et pas seule­ment de 5 à 6 %, compte te­nu d’un taux d’ac­crois­se­ment de la po­pu­la­tion bien souvent de 2 à 3 %. Pour ce­la, sur un conti­nent en­core si pauvre et dont l’équi­pe­ment est si li­mi­té, on ne peut que sou­hai­ter que les bud­gets pu­blics aug­mentent, en même temps que la crois­sance ra­pide d’un PIB épau­lé par une dette elle-même en crois­sance, mais sou­te­nable.

Les en­tre­pre­neurs afri­cains sont les pre­miers in­té­res­sés par tout ce­la. Ils sont les pre­mières vic­times des coupes bud­gé­taires. Ils sont les pre­miers sa­cri­fiés sur l’au­tel des coups de frein aux pro­jets d’in­fra­struc­ture. Ils fi­gurent en bas de liste de ceux que l’on consent à payer quand les ar­rié­rés in­té­rieurs des États s’em­pilent. Plus fra­giles fi­nan­ciè­re­ment que les grandes en­tre­prises, moins bien connectées pour dé­fendre leurs in­té­rêts, les PME ne peuvent faire pré­va­loir qu’elles sont pour­tant par­tout la clé de l’ac­cès à l’em­ploi for­mel. Dans un nombre crois­sant de pays, les en­tre­pre­neurs ob­servent ac­tuel­le­ment une nou­velle dé­gra­da­tion des condi­tions de paie­ment sur les mar­chés pu­blics, tan­dis que les ar­rié­rés re­con­nus ou non re­con­nus tendent leur tré­so­re­rie.

Sur­veiller

l’évo­lu­tion des fi­nances pu­bliques se ré­vèle donc fon­da­men­tal pour les en­tre­pre­neurs. La si­tua­tion est bien sûr va­riable sui­vant les pays. Mais par­tout, la qua­li­té de l’in­ves­tis­se­ment pu­blic est un su­jet es­sen­tiel. Elle com­mande la ca­pa­ci­té des in­fra­struc­tures à gé­né­rer de la crois­sance puis, à tra­vers une fis­ca­li­té ef­fi­cace, à rem­bour­ser la dette. Leur fi­nan­ce­ment doit être le moins pos­sible sous­crit par les banques lo­cales, qui pré­fèrent souvent la fausse sé­cu­ri­té des em­prunts pu­blics au sou­tien aux PME. À re­gret, tant les be­soins des po­pu­la­tions sont grands ; si la dette conti­nue d’aug­men­ter, il fau­dra li­mi­ter la crois­sance des dé­penses pu­bliques.

Du cô­té des États, il est éga­le­ment im­pé­ra­tif que s’opère un ren­ver­se­ment des prio­ri­tés. S’ils veulent sou­te­nir l’es­sor d’un tis­su do­mes­tique de PME et d’en­tre­pre­neurs, gages de l’ap­pro­pria­tion du dé­ve­lop­pe­ment, de l’em­ploi et de la jus­tice so­ciale, il faut payer en priorité leurs en­tre­prises na­tio­nales, ne pas lais­ser les ar­rié­rés in­té­rieurs ra­va­ger leur tis­su éco­no­mique, et ne pas évin­cer leurs propres en­tre­prises du mar­ché du cré­dit na­tio­nal par leur po­li­tique fi­nan­cière et mo­né­taire.

Re­lire les po­li­tiques ma­croé­co­no­miques des der­nières dé­cen­nies sous cet angle est ins­truc­tif. Très peu de pays échap­pe­ront au constat d’une in­suf­fi­sante prise de conscience des in­té­rêts de leurs propres en­tre­prises. Lan­çons donc ce dé­fi : gou­ver­ne­ments, faites-vous en­tre­pre­neurs ! Et pour le prou­ver, avant la mise en oeuvre de toute po­li­tique am­bi­tieuse, com­men­cez par faire l’es­sen­tiel : payez vos propres en­tre­prises na­tio­nales.

Jean-mi­chel Se­ve­ri­no Pré­sident d’in­ves­tis­seurs et Par­te­naires (I&P)

Newspapers in French

Newspapers from Benin

© PressReader. All rights reserved.