Lit­té­ra­ture

Dans son der­nier livre, le ro­man­cier to­go­lais Sa­mi Tchak fend l’ar­mure en se fai­sant le pas­seur d’une pa­role pa­ter­nelle em­preinte de sagesse.

Jeune Afrique - - Sommaire - NICOLAS MI­CHEL

Au­to­por­trait au père

Avec la pa­tience d’un Si­syphe lu­cide, Sa­mi Tchak sculpte dans la pierre, tan­tôt tendre et ac­cueillante, tan­tôt dure et ré­frac­taire du fran­çais, le corps vi­brant d’une oeuvre à nulle autre pa­reille. Au­teur d’es­sais et de ro­mans denses, po­ly­sé­miques, Sa­dam­ba Tcha-kou­ra, de son vrai nom, s’in­ter­dit les fa­ci­li­tés d’écri­ture comme les at­ti­tudes os­ten­ta­toires qui per­mettent à cer­tains, so­cié­té du spec­tacle oblige, de cap­tu­rer l’oeil des ca­mé­ras et de mo­no­po­li­ser la pré­sence mé­dia­tique. Né au Togo en 1960, ins­tal­lé en ré­gion pa­ri­sienne, il écrit avec la pré­ci­sion tran­chante que per­met un re­gard ai­gui­sé sur le monde qui l’en­toure et sur ceux, nous tous, qui s’y agitent. Son der­nier livre, bien en­ten­du in­clas­sable, ex­plique pour par­tie à la fois son es­thé­tique et son ap­proche dis­tan­ciée du pré­sent, entre in­ti­mi­té pu­dique et cri­tique acerbe du prêt-àpen­ser. Ain­si par­lait mon père n’est ni un ro­man ni un es­sai : s’il fal­lait le qua­li­fier, sans doute di­rait-on « re­cueil de le­çons », ce qui se­rait ce­pen­dant ré­duc­teur. Après une in­tro­duc­tion au­to­bio­gra­phique, Sa­mi Tchak laisse en ef­fet par­ler son père dans une pre­mière par­tie in­ti­tu­lée « Le­çons de la forge ». Il ne pren­dra la pa­role à son tour qu’une cen­taine de pages plus tard, dans une se­conde par­tie in­ti­tu­lée « Sur les flots du vaste monde ».

Pro­fes­sion de foi

« Le terme de “le­çon” me pa­rais­sait as­sez souple, dans la me­sure où celle-ci est re­çue, trans­mise par le maître, et que nous en fai­sons en­suite ce que nous vou­lons, ex­plique l’écri­vain. C’est une forme moins im­pé­ra­tive que celle de la maxime ou de la pen­sée dé­fi­ni­tive. » Dans les mots de Mét­ché­ri Sa­li­fou Tcha-kou­ra, for­ge­ron de Ka­mon­daBo­woun­da, au Togo, se de­vinent en germe la phi­lo­so­phie par­ti­cu­lière et l’hu­mour pince-sans-rire de son pre­mier fils. Au ha­sard ou presque, la le­çon nu­mé­ro 110: « “Le monde est si em­pli de crimes im­pu­nis que nous de­vrions prendre garde à ne pas sanc­tion­ner des vices au très faible pou­voir de nui­sance”: ain­si par­la mon père, in­di­gné que l’on ait désho­no­ré un de ses amis peuls qui avait eu pour ses vaches un amour pé­né­trant. »

« Je ne qua­li­fie­rai pas mon père de phi­lo­sophe, dans le sens où il n’a ja­mais pen­sé ou sou­hai­té faire école, pour­suit Tchak. Sage? Oui, il l’était dans sa re­cherche d’une pa­role in­tem­po­relle et es­sen­tielle, fai­sant des élé­ments les plus or­di­naires de l’exis­tence le lieu de sa ré­flexion. J’ai à son pro­pos ten­té toutes les formes d’écri­ture, dont celle du ré­cit consa­cré au père – qui m’a sem­blé un peu ar­ti­fi­ciel. J’ai fi­na­le­ment choi­si de le ra­me­ner à sa pa­role. »

Ain­si par­lait mon père ne peut pour­tant pas être consi­dé­ré comme un simple re­cueil de le­çons à mé­di­ter, c’est beau­coup plus que ce­la : une forme d’au­to­bio­gra­phie, un es­sai sur l’évo­lu­tion du monde, un hom­mage à l’écri­ture, une pro­fes­sion de foi lit­té­raire et po­li­tique… Dès l’en­fance, Sa­mi Tchak a no­té ce que lui

trans­met­tait son père, ses mots l’ont fa­çon­né aus­si sû­re­ment que le mar­teau fa­çonne le fer rou­gi au feu de la forge. Dé­jà, sa­chant qu’il écri­rait, Tchak conser­vait le dire pa­ter­nel avec l’idée de l’uti­li­ser dans des ro­mans, plus tard. Lors­qu’il a quit­té le Togo, le dia­logue est de­ve­nu épis­to­laire et té­lé­pho­nique. Un frère tra­dui­sait et cou­chait sur le pa­pier les lettres que le père ne pou­vait pas écrire. Il y a d’ailleurs là une don­née fon­da­men­tale à ne pas ou­blier à la lec­ture : ce livre se joue tout en­tier dans ses in­ter­stices, entre l’oral et l’écrit, entre le fran­çais et le tem, entre l’in­time et l’ex­time, dans l’en­fance des pères et la pa­ter­ni­té des fils. Il faut cher­cher les non-dits et les sous-en­ten­dus, s’en­fon­cer dans le mille-feuille du pa­limp­seste.

Le dia­logue entre Sa­mi Tchak et son père s’est in­ter­rom­pu à la mort de ce der­nier, en 2003, lors de son se­cond pè­le­ri­nage à La Mecque. « Je n’ar­rive pas à voir concrè­te­ment sa mort, elle me semble abs­traite: rien ne la prouve puis­qu’il n’y en a au­cune trace, confie l’au­teur de Place des fêtes. Mais en res­ti­tuant ses le­çons, je me donne l’illu­sion qu’il vit à tra­vers la pa­role qu’il m’a don­née. » C’est lors d’une ré­si­dence de quatre mois à la Fon­da­tion des Treilles, dans le Var (sud de la France), que le pro­jet a pris corps, pa­ral­lè­le­ment à l’écri­ture d’une au­to­bio­gra­phie… qui a par­tiel­le­ment per­du de sa per­ti­nence de­puis. « Cette forme lit­té­raire s’est im­po­sée, in­fluen­cée par l’au­to­bio­gra­phie que j’écri­vais: elle porte ce que je re­tiens de lui et peut-être ce qui me consti­tue,

« Je re­doute d’ap­pâ­ter le lec­teur avec ma propre souf­france. Je me mé­fie d’une cer­taine ins­tru­men­ta­li­sa­tion des sen­ti­ments. »

af­firme Tchak. Je donne à mon père une place réelle, mais le livre, dans ses al­lers-re­tours, parle beau­coup plus de moi que de lui. » Les le­çons de Sa­li­fou Tcha-kou­ra sont presque toutes rap­por­tées à des mo­ments de la vie de Sa­mi Tchak; les le­çons de Sa­mi Tchak les pro­longent, y ré­pondent, s’adres­sant par­fois au père, par­fois aux en­fants. Entre les lignes s’ex­priment les drames d’une vie: l’ab­sence d’amour de la mère, la mort dra­ma­tique du frère, la ma­la­die de la fille. « “La ma­la­die d’un en­fant n’est pas l’ul­time fron­tière du rêve de ses pa­rents, mais, peut-être, une épreuve qui consiste pour eux à gra­vir une mon­tagne toute leur vie à la re­cherche du fruit pré­cieux que beau­coup d’autres ra­massent à leurs pieds”: ain­si par­la mon père à une tante dont la fille avait un han­di­cap men­tal. » De quoi nous parle Tchak dans la le­çon nu­mé­ro 42? De son père, de la lit­té­ra­ture, de sa fille at­teinte de troubles du spectre au­tis­tique. Avec la trou­blante pu­deur d’un au­teur qui sou­pèse la va­leur de chaque mot. « J’ai évo­qué plus lon­gue­ment ces su­jets dans l’au­to­bio­gra­phie que j’écri­vais, mais je re­doute l’idée d’ap­pâ­ter le lec­teur avec ma propre souf­france, dit-il. Je com­prends, mais je me mé­fie d’une cer­taine ins­tru­men­ta­li­sa­tion des sen­ti­ments. »

« Ver­ti­ca­li­té oc­ci­den­tale »

L’hu­mi­li­té était une va­leur en­sei­gnée par le père, elle im­prègne les écrits comme l’at­ti­tude pu­blique de Sa­mi Tchak, qui peut néan­moins se ré­vé­ler ter­ri­ble­ment caus­tique. Avec dé­ta­che­ment et dé­ri­sion, l’au­teur de La Fête des masques et de La Cou­leur de l’écri­vain ob­serve les masques dont cer­tains s’af­fublent et les cou­leurs que d’autres af­fichent, pour leur pu­blic. « Il n’y a pas de pa­role nou­velle, cha­cun de­vient une source nou­velle de ce qui a dé­jà été dit, sou­tient-il. La pa­role de l’écri­vain n’est pas la plus im­por­tante. Par­fois j’ai l’im­pres­sion que mes hu­meurs sur Fa­ce­book sont plus va­lo­ri­sées que mes livres. Il y a au­jourd’hui une écoute plus at­ten­tive pour ceux qui af­firment faire pro­fes­sion de pen­ser, of­frant aux gens des idées qu’ils peuvent re­prendre et par­ta­ger. Ils sont cré­di­tés d’une ca­pa­ci­té à agir sur le monde. Il est peut-être plus dif­fi­cile de réus­sir avec une es­thé­tique qui ait un peu de sens et ne soit pas in­ter­chan­geable. »

Cir­cons­pect vis-à-vis d’un monde où le pa­raître compte plus qu’il ne de­vrait, Sa­mi Tchak sait trop bien la va­ni­té de l’écri­ture et l’éphé­mère de la vie. « Je ne suis pas en­vieux, pour la bonne et simple rai­son que tout me semble re­la­tif. Si un­tel vend plus que moi, d’autres vendent plus que lui. En re­vanche, je peux éprou­ver des com­plexes en li­sant un contem­po­rain que j’ad­mire, comme Richard Millet, Jo­na­than Sa­fran Foer ou Ja­mai­ca Kin­caid. Ce­la ne coûte rien de pro­cla­mer nos dettes, ce­la donne une idée de leur am­pleur. »

Pour au­tant, il ne faut pas lire Ain­si par­lait mon père comme le livre d’un au­teur cou­pé du pré­sent, dis­ser­tant sur lui-même et sur l’écri­ture: les « le­çons » de la se­conde par­tie

sont bien souvent des gre­nades dé­gou­pillées ba­lan­cées au vi­sage de la bien-pen­sance. Qu’il s’agisse de la do­mi­na­tion oc­ci­den­tale sur le monde ou de son propre pays, Tchak ne mâche pas ses mots. « Si je suis plu­tôt pour le chan­ge­ment, je n’ai ja­mais été un fa­na­tique de la dé­mo­cra­tie en tant que telle, sou­tient-il. Ce que je re­proche, au­jourd’hui, c’est sur­tout le manque de vi­sion. Le père n’en avait au­cune, le fils n’en a pas non plus. Nous vi­vons dans un sys­tème qui, de­puis cin­quante ans, n’a pas don­né de ré­sul­tats. Toutes les res­sources qu’il mo­bi­lise, c’est pour sa propre sur­vie, ses propres fins. »

Au coeur de cette pen­sée po­li­tique, la « ver­ti­ca­li­té oc­ci­den­tale », cette idée se­lon la­quelle « une ci­vi­li­sa­tion par­ti­cu­lière re­pense le monde et le fa­çonne comme elle l’a pen­sé, au point qu’il de­vient im­pos­sible de pro­vo­quer quelque chose de ra­di­ca­le­ment dif­fé­rent ». « On peut es­sayer de battre l’oc­ci­dent sur son propre ter­rain, mais on n’en sort pas pour au­tant, as­sène Tchak. On glose sur la mo­der­ni­té de Ki­ga­li, par exemple, mais Ki­ga­li n’in­vente rien, Ki­ga­li imite, Ki­ga­li est une ville au pas­sé. Quand on évoque l’idée d’un mé­tro, on ré­duit notre ca­pa­ci­té de pro­jec­tion à une tech­no­lo­gie qui existe de­puis plus de cent ans, comme si notre ave­nir était le pas­sé de l’oc­ci­dent. » Il y a 600 en­trées dans Ain­si par­lait mon père; il y a au moins au­tant de livres à ex­plo­rer dans les le­çons des Tcha-kou­ra, pères et fils.

Forge dans la ré­gion d’ata­ko­ra, dans le nord-ouest du Bé­nin.

Ain­si par­lait mon père, Sa­mi Tchak, édi­tions Lat­tès, 200 pages, 17 eu­ros

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