Deux Ca­me­roun, deux per­dants

Jeune Afrique - - Afrique Subsaharienne -

Nul

ne sait qui sor­ti­ra vain­queur de la guerre entre mi­li­taires et sé­pa­ra­tistes an­glo­phones dans les fo­rêts et les villages du nord-ouest et du sud-ouest du Ca­me­roun, mais elle est bien par­tie pour ne faire que des per­dants. Face à une ar­mée pro­fes­sion­nelle et aguer­rie par trois an­nées de lutte contre Bo­ko Ha­ram, la my­riade de bandes ar­mées in­dé­pen­dan­tistes a peu de chances d’am­pu­ter le Ca­me­roun d’une par­tie de son ter­ri­toire. Le gou­ver­ne­ment, lui, a dé­jà per­du la ba­taille de l’image, d’au­tant que les stig­mates du conflit contra­rie­ront pour long­temps la pro­messe in­can­ta­toire de l’uni­té na­tio­nale. Les armes fe­ront ré­gner l’ordre, mais l’in­cen­die des villages, les actes de tor­ture, les trai­te­ments dé­gra­dants et l’in­dif­fé­rence à l’égard du sort des per­sonnes dé­pla­cées ont sus­ci­té un pro­fond sen­ti­ment d’in­jus­tice.

S’agis­sant du fond du pro­blème, les au­to­ri­tés ne pour­ront pas igno­rer in­dé­fi­ni­ment les causes de cette crise. Pas plus qu’elles ne pour­ront re­mettre à plus tard les ré­formes exi­gées par les an­glo­phones sans sus­ci­ter de nou­veaux épi­sodes de vio­lences. À moins de por­ter des oeillères, il est dé­sor­mais clair que ce ma­riage entre deux mo­dèles de so­cié­té ra­di­ca­le­ment op­po­sés ne fonc­tionne pas. On a échoué à conci­lier le ja­co­bi­nisme cen­tra­li­sa­teur d’ins­pi­ra­tion fran­çaise, pro­cla­mant l’in­di­vi­si­bi­li­té de la na­tion, du haut vers le bas, et le fé­dé­ra­lisme an­glo-saxon, orien­té, lui, du bas vers le haut. Pen­dant

ou après les af­fron­te­ments, la ques­tion de la forme de l’état doit être dis­cu­tée. En vi­gueur de­puis 1972, l’état uni­taire n’a plus la cote. Toutes les ré­gions du pays souffrent du cen­tra­lisme d’etou­di. Son pen­dant, l’équi­libre ré­gio­nal, est lui aus­si contes­té. On re­proche à ce mo­dèle de construc­tion na­tio­nale d’avoir anes­thé­sié la saine ému­la­tion dans l’ac­cès aux em­plois pu­blics, où la mé­ri­to­cra­tie a été es­ca­mo­tée. Deux fac­teurs qui, aux yeux de la ma­jo­ri­té des Ca­me­rou­nais, sont à l’ori­gine de la cor­rup­tion à grande échelle qui en­trave le dé­ve­lop­pe­ment du pays.

Si les fran­co­phones n’ont pas cé­dé à la ten­ta­tion de prendre les armes pour faire tom­ber ce ré­gime peu en­clin aux ré­formes, ils ne par­tagent pas moins le constat d’échec de l’ac­tuel mode de dé­vo­lu­tion du pou­voir. Mais at­ten­tion : le fé­dé­ra­lisme n’est pas non plus plé­bis­ci­té. Ex­pé­ri­men­té entre 1961 et 1972, ce sys­tème pâ­tit de quatre dé­cen­nies de dé­ni­gre­ment in­si­dieu­se­ment dis­pen­sé dans les cours d’his­toire des écoles fran­co­phones. Non sans dé­ma­go­gie, les pro­grammes sco­laires sont par­ve­nus à faire croire aux Ca­me­rou­nais que cette forme d’or­ga­ni­sa­tion alour­di­rait le fonc­tion­ne­ment de l’état et fe­rait ex­plo­ser les dé­penses pu­bliques. D’où l’at­ten­tisme de la ma­jo­ri­té si­len­cieuse. Quant aux classes su­pé­rieures, aux­quelles se joint la dia­spo­ra fran­co­phone, elles sont fa­vo­rables à la dé­cen­tra­li­sa­tion. Sauf que celle-ci ne ré­pon­dra pas à la soif de re­con­nais­sance des an­glo­phones : elle ne ga­ran­tit en rien une meilleure prise en compte de la spé­ci­fi­ci­té de cette mi­no­ri­té dans sa culture, son sys­tème édu­ca­tif ou son or­ga­ni­sa­tion ad­mi­nis­tra­tive et ju­di­ciaire. Chez

les an­glo­phones, le fé­dé­ra­lisme est d’abord un rem­part contre l’uni­for­mi­sa­tion, pen­sée et vou­lue par le pou­voir « as­si­mi­la­tion­niste » de Yaoun­dé. Mais s’ils l’ap­pellent de leurs voeux, ils sont eux aus­si di­vi­sés sur ses mo­da­li­tés. Il y a une gêne à évo­quer un fé­dé­ra­lisme « iden­ti­taire » à deux États, l’un fran­co­phone et l’autre an­glo­phone, qui don­ne­rait rai­son à ceux qui y voient un stra­ta­gème des­ti­né à fa­ci­li­ter l’abou­tis­se­ment du pro­jet de sé­ces­sion. Peut-être faut-il s’orien­ter vers un dé­cou­page en quatre blocs eth­ni­co-régionaux (Grand Nord, Sud, Ouest et Lit­to­ral) ou alors pri­vi­lé­gier la consti­tu­tion de dix États fé­dé­rés cor­res­pon­dant aux dix ré­gions du pays ? La ques­tion n’est pas tran­chée.

Elle n’est pas la seule. Après les af­fron­te­ments, il fau­dra bien en­vi­sa­ger de ré­con­ci­lier les Ca­me­rou­nais. « Une vic­toire ob­te­nue par la guerre reste un échec d’hu­ma­ni­té », ai­mait à pré­ve­nir l’ab­bé Pierre. Peut-être est-ce le chan­tier le plus ar­du.

Georges Dou­gue­li Jour­na­liste à Jeune Afrique

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