Lit­té­ra­ture Une pé­nu­rie d’amour

Avec Le Livre d’am­ray, l’al­gé­rien Ya­hia Be­las­kri ex­plore l’his­toire de son pays à tra­vers le des­tin d’un homme pous­sé peu à peu vers la fo­lie.

Jeune Afrique - - Sommaire - MABROUCK RACHEDI

De­puis Le Bus dans la ville, son pre­mier ro­man pu­blié en 2008, Ya­hia Be­las­kri a ex­plo­ré de vastes ter­ri­toires lit­té­raires : la nou­velle, les ré­cits his­to­riques et pho­to­gra­phiques, l’es­sai col­lec­tif… L’écri­vain al­gé­rien né à Oran en 1952 vi­site ain­si les lieux, les époques, les fi­gures qui trans­cendent la mi­sère au­tour d’eux. À la li­sière du déses­poir jaillissent une vo­lon­té, une grâce, une poé­sie qui font de son oeuvre une ode à la ré­sis­tance à la bê­tise hu­maine.

Dans Le Livre d’am­ray, la fo­lie est l’échap­pa­toire à une réa­li­té qui s’éver­tue à rat­tra­per tris­te­ment Am­ray à tra­vers la dis­pa­ri­tion des siens. Ses amis d’en­fance, tout d’abord, Sh­lo­mo, Pa­co, Oc­ta­via, qui, après l’in­dé­pen­dance, fuient sou­dai­ne­ment le pays où ils sont consi­dé­rés comme des étran­gers. Puis la mort de sa mère – dont il est le fils pré­fé­ré et qui lui in­ter­dit de la voir pen­dant la guerre ci­vile – et le viol puis le meurtre de sa femme par des in­té­gristes. À chaque pé­riode his­to­rique, son drame per­son­nel entre en ré­so­nance avec ce­lui du pays, dont Am­ray lui-même de­vient peu à peu « l’étrange étran­ger » que cé­lé­brait Pré­vert. Chaque fois, il fait un pas de plus vers la dé­rai­son.

Comme dans Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut, Be­las­kri, lau­réat du prix Ouest-france Éton­nants Voya­geurs en 2011, ne nomme pas le pays où se dé­roule Le Livre d’am­ray: les thèmes qui tra­versent ses oeuvres sont uni­ver­sels et n’ont pas be­soin d’être cir­cons­crits à un lieu. Mais on re­con­naît évi­dem­ment l’al­gé­rie à tra­vers les évé­ne­ments et les fi­gures his­to­riques : la Ka­hi­na, reine

ama­zigh, l’émir Abd el-ka­der, fi­gure de la ré­sis­tance contre la co­lo­ni­sa­tion fran­çaise, saint Au­gus­tin, l’un des quatre pères de l’église la­tine. Des per­son­na­li­tés à l’image de la ri­chesse et de la di­ver­si­té dont l’hé­ri­tage et le mes­sage sont mal­me­nés par les ex­tré­mismes et les im­mo­bi­lismes.

Puzzle poé­tique

Si Am­ray convoque l’his­toire de son pays dans ses dé­lires, le ro­man est émi­nem­ment ac­tuel et pro­ba­ble­ment l’un des plus au­to­bio­gra­phiques de Ya­hia Be­las­kri, par­ti d’al­gé­rie, comme son per­son­nage prin­ci­pal, pen­dant ce qu’on a ap­pe­lé les évé­ne­ments de 1988. La nar­ra­tion éclate la chro­no­lo­gie, de la co­lo­ni­sa­tion à l’époque contem­po­raine, comme au­tant de pièces d’un puzzle. Le dé­rou­lé tor­tueux mêle le ré­cit des épi­sodes de la vie d’am­ray et de sa fa­mille et des pas­sages poé­tiques, où l’on re­trouve l’in­fluence de Louis Ara­gon, de Jean Sé­nac, de Ka­teb Ya­cine, que Ya­hia Be­las­kri cite en mo­dèles. Ces flashs qui rythment la fo­lie d’am­ray, en écho à la fo­lie des temps qu’il tra­verse, sont une scan­sion qui marque le déses­poir d’un homme vain­cu, bri­sé, pour­tant ca­pable d’en por­ter la voix su­bli­mée.

« De­puis ma nais­sance je vis dans la clan­des­ti­ni­té, j’ai un nom, l’amou­reux, mais je n’ai pas trou­vé l’amour. Peut-être qu’il n’y en a pas ici, sû­re­ment une pé­nu­rie », ré­pond Am­ray à un of­fi­cier lors d’un en­tre­tien sur­réa­liste. Dans cet af­fron­te­ment entre l’ob­tus et le rê­veur, il y a l’es­poir contra­rié, l’es­poir mal­me­né, l’es­poir fra­gile mais l’es­poir mal­gré tout, et c’est peut-être ce­la le grand pro­jet lit­té­raire de Ya­hia Be­las­kri.

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