Ma­li

Ils rêvent tous du Pa­lais de Kou­lou­ba

Jeune Afrique - - Sommaire - BEN­JA­MIN RO­GER, en­voyé spé­cial à Ba­ma­ko

Ils en sont tous convain­cus: cette fois, Ibra­him Bou­ba­car Keï­ta ne pour­ra pas ga­gner. Et en­core moins dès le pre­mier tour, comme cer­tains des par­ti­sans du pré­sident sor­tant aiment à le pro­nos­ti­quer. Pour étayer leurs pré­dic­tions d’al­ter­nance, les op­po­sants avancent tous les mêmes ar­gu­ments, dont le pre­mier est QU’IBK ne jouit plus de l’image po­si­tive qu’il avait en 2013, lors­qu’il était per­çu comme un homme d’ex­pé­rience ca­pable de re­dres­ser un pays en lam­beaux. Il a dé­sor­mais un bilan à as­su­mer qui est ju­gé né­ga­tif par une par­tie de ses com­pa­triotes. En­suite, parce qu’il ne dis­pose plus des sou­tiens qui l’avaient ai­dé à conqué­rir le pou­voir il y a cinq ans. Le put­schiste Ama­dou Haya Sa­no­go et sa junte ne sont plus aux af­faires. Les in­fluents chefs re­li­gieux, qui avaient ap­pe­lé à voter pour lui lors de la dernière pré­si­den­tielle, ont pris leurs dis­tances. En­fin, François Hollande, ré­pu­té proche D’IBK, a quit­té l’élysée en 2017 et, dans la sous-ré­gion, plu­sieurs voi­sins sont de plus en plus préoc­cu­pés par la dé­té­rio­ra­tion de la si­tua­tion sé­cu­ri­taire au Ma­li. IBK est pour­tant loin d’avoir dit son der­nier mot. « Il est le pré­sident sor­tant avec tous les moyens que ce­la im­plique, glisse un ob­ser­va­teur oc­ci­den­tal. Tout le monde sait que ce­la consti­tue un avan­tage de taille. » C’est donc vers une élec­tion à l’is­sue in­cer­taine que s’avance le Ma­li, sans comp­ter les craintes de fraudes et les risques sé­cu­ri­taires qui me­nacent de per­tur­ber le dé­rou­le­ment des opé­ra­tions de vote.

La Cour consti­tu­tion­nelle a re­te­nu 24 can­di­dats pour le pre­mier tour de la pré­si­den­tielle, qui se tien­dra le 29 juillet. Plu­sieurs d’entre eux s’étaient

rap­pro­chés lors de la mo­bi­li­sa­tion contre le pro­jet de ré­vi­sion consti­tu­tion­nelle, à la mi-2017. Avec les prin­ci­pales or­ga­ni­sa­tions de la so­cié­té ci­vile, ils avaient for­mé la coa­li­tion An­tè A Ba­na (« Touche pas à ma Cons­ti­tu­tion », en bam­ba­ra), qui avait ras­sem­blé des di­zaines de mil­liers de ma­ni­fes­tants dans les rues de Ba­ma­ko. Confron­té à une pres­sion po­pu­laire in­édite, IBK avait été contraint de re­cu­ler et d’en­ter­rer ce texte contro­ver­sé. Gon­flés à bloc, les principaux op­po­sants avaient ten­té de ti­rer pro­fit de cette union née dans la rue. Pen­dant plu­sieurs mois, ils ont tra­vaillé à la mise sur pied d’une coa­li­tion élec­to­rale. Cer­tains ont mê­me­ca­res­sé l’es­poir d’une can­di­da­ture unique face au pré­sident. Mais les am­bi­tions per­son­nelles ont eu rai­son des nobles in­ten­tions, et les pré­ten­dants les plus sé­rieux se pré­sen­te­ront fi­na­le­ment cha­cun de leur cô­té.

Vers un re­make du duel de 2013 ?

Par­mi eux, seuls quelques-uns semblent en mesure de dé­trô­ner IBK.

Son prin­ci­pal chal­len­ger se­ra Sou­maï­la Cis­sé, 68 ans. Tout laisse pen­ser que la pré­si­den­tielle à ve­nir se­ra un re­make de celle de 2013. Se­lon un son­dage Ip­sos réa­li­sé au dé­but de juin, le chef de file de l’op­po­si­tion se­rait au coude-à-coude avec le pré­sident sor­tant au ni­veau des in­ten­tions de vote au pre­mier tour: IBK ar­ri­ve­rait en tête avec 24,7 % des voix, sui­vi de près par « Sou­mi », qui re­cueille­rait 23,5 % des suf­frages. Cette en­quête d’opinion, me­née sur un échan­tillon de 1002 per­sonnes dans les prin­ci­pales villes du pays (y com­pris Gao et Tom­bouc­tou), in­dique éga­le­ment que 61 % des son­dés consi­dèrent Sou­maï­la Cis­sé comme le can­di­dat le plus à même de battre IBK. Ori­gi­naire de Nia­fun­ké, ce­lui-ci de­vrait no­tam­ment réa­li­ser un bon score dans les ré­gions de Tom­bouc­tou, Mop­ti ou en­core Gao. De fait, son par­ti, l’union pour la Ré­pu­blique et la démocratie (URD), est l’un des mieux im­plan­tés à tra­vers le pays, et son maillage n’a pas grand-chose à en­vier à ce­lui du Ras­sem­ble­ment pour le Ma­li (RPM) D’IBK. Pro­blème: le Nord et le Centre pèsent moins, en ce qui concerne le nombre d’élec­teurs, que les ré­gions peu­plées du Sud (celles de Si­kas­so et de Kou­li­ko­ro no­tam­ment), où IBK avait ter­mi­né en tête il y a cinq ans. Le pré­sident sor­tant dis­pose par ailleurs de l’ap­pui de l’al­liance pour la démocratie au Ma­liPar­ti afri­cain pour la solidarité et la jus­tice (ADEMA-PASJ), qui est éga­le­ment très pré­sent dans tout le pays.

S’il n’a pas réus­si à ras­sem­bler aus­si lar­ge­ment qu’il l’es­pé­rait, Sou­maï­la Cis­sé se pré­sen­te­ra à la tête de la pla­te­forme « En­semble, res­tau­rons l’es­poir », qui re­groupe plu­sieurs for­ma­tions po­li­tiques, dont le Par­ti pour la re­nais­sance na­tio­nale (Pa­re­na) de Tié­bi­lé Dra­mé. Ce der­nier, fa­rouche op­po­sant de­puis cinq ans, est le di­rec­teur de cam­pagne de Cis­sé. Le­quel dis­pose de­puis fin juin d’un autre sou­tien de taille, ce­lui de l’activiste Ras Bath et de son Col­lec­tif pour la dé­fense de la Ré­pu­blique (CDR). Ca­pable de­ras­sem­bler d’im­menses foules à Ba­ma­ko, cet ani­ma­teur ra­dio est très po­pu­laire au­près de la jeu­nesse ma­lienne. « Pour Sou­maï­la Cis­sé comme pour moi, l’im­por­tant est de par­ve­nir à l’al­ter­nance pour rompre avec le sys­tème IBK et sau­ver notre pays », ana­lyse Tié­bi­lé Dra­mé. Peu im­portent à cet an­cien lea­der es­tu­dian­tin, en son temps can­di­dat à la ma­gis­tra­ture su­prême (en2002et 2007), les ac­cu­sa­tions du­camp­pré­si­den­tiel, qui, à l’image de ce proche D’IBK, voit en lui « un ra­di­cal » et re­proche au tan­dem qu’il forme avec Cis­sé d’être « prêt à mettre les gens dans la rue ». « Ils s’em­bourbent dans leurs pe­tits cal­culs politiciens, ré­torque Dra­mé. Qu’avons-nous fait de mal? Rien. Nous avons ma­ni­fes­té pa­ci­fi­que­ment, ce qui est un droit ga­ran­ti par notre Cons­ti­tu­tion. »

Les out­si­ders

Der­rière Cis­sé, plu­sieurs can­di­dats font fi­gure d’out­si­ders et ten­te­ront de sé­duire les 8,5 mil­lions d’élec­teurs. À66 ans, Cheick Mo­di­bo Diar­ra, Pre­mier mi­nistre de la tran­si­tion en 2012 et gendre de l’an­cien pré­sident Mous­sa Trao­ré, nour­rit ain­si de grandes am­bi­tions. Il a consti­tué un­bi­nô­me­po­li­tique so­lide avec Mous­sa Ma­ra

– lui aus­si ex-pre­mier mi­nistre, mais sous la pré­si­dence D’IBK. À la mi-juin, le pré­sident de Ye­le­ma (« chan­ge­ment », en bam­ba­ra) avait pro­vo­qué la sur­prise en se re­ti­rant de la course pré­si­den­tielle pour se ral­lier à son aî­né. « Mo­nen­ga­ge­ment po­li­tique a tou­jours été unen­ga­ge­ment pour le pays. Si mon­pro­jet a da­van­tage de chances d’abou­tir avec quel­qu’un d’autre, je n’ai au­cun sou­ci à me ran­ger der­rière lui », ex­plique Ma­ra. L’an­cien cadre de la NA­SA et l’ex­pert-comp­table en­tendent in­car­ner une rup­ture pour, disent-ils, « opé­rer un chan­ge­ment sys­té­mique et en­fin ins­tau­rer une bonne gou­ver­nance dans notre pays ». « Nous al­lons faire émer­ger de nou­velles têtes, de nou­velles mé­thodes et de nou­velles idées. Nous al­lons in­no­ver! », clame Cheick Mo­di­bo Diar­ra, convain­cu de son des­tin pré­si­den­tiel. Cré­di­tés cha­cun d’en­vi­ron 15 % des in­ten­tions de vote dans le der­nier son­dage Ip­sos, les deux hommes ont un poids élec­to­ral cer­tain, en par­ti­cu­lier dans la ré­gion de Ba­ma­ko.

Autre can­di­dat qui pour­rait réa­li­ser un bon score à la fin de juillet : l’homme d’af­faires Aliou Bou­ba­car Dial­lo. Après avoir sou­te­nu IBK en 2013, le pa­tron de la com­pa­gnie mi­nière Was­soul’or et pré­sident de l’al­liance dé­mo­cra­tique pour la paix (Adp-ma­li­ba) se pré­sente pour la pre­mière fois. À la tête de l’une des for­tunes les plus im­por­tantes du pays, il dis­pose de moyens fi­nan­ciers su­pé­rieurs à la plu­part de ses ri­vaux. Il bé­né­fi­cie aus­si du sou­tien de cer­tains proches du ché­rif de Nio­ro, l’un des chefs re­li­gieux les plus res­pec­tés au Ma­li.

Ceux qui né­go­cie­ront leur sou­tien au second tour

Par­mi les autres can­di­dats fi­gurent éga­le­ment plu­sieurs an­ciens mi­nistres D’IBK (voir en­ca­dré ci-des­sus), dont cer­tains sont membres de la « Conven­tion des bâ­tis­seurs », une coa­li­tion qui se pré­sente comme celle de la troi­sième voie entre le pré­sident sor­tant et Cis­sé. Le mieux pla­cé des « Bâ­tis­seurs » semble être Mo­di­bo Si­di­bé, ex-pre­mier mi­nistre d’ama­dou Tou­ma­ni Tou­ré et pré­sident des Forces al­ter­na­tives pour le re­nou­veau et l’émer­gence (FARE-AN Ka Wu­li). Dé­jà can­di­dat en 2013, il avait fi­ni qua­trième à l’is­sue du pre­mier tour. De son cô­té, Oumar Ma­ri­ko, vieille fi­gure de la gauche ma­lienne et fon­da­teur du par­ti Solidarité afri­caine pour la démocratie et l’in­dé­pen­dance (SA­DI), se­ra une nou­velle fois sur la ligne de dé­part après s’être dé­jà pré­sen­té en 2002, 2007 et 2013.

Reste la ques­tion des al­liances en cas de second tour. Comme à chaque élec­tion, cha­cun es­père gla­ner un maxi­mum de voix pour « pe­ser » dans la ba­lance le mo­ment ve­nu. En cas de match Ibk/cis­sé, plu­sieurs op­po­sants, à l’image de Mo­di­bo Si­di­bé, laissent en­tendre qu’ils sou­tien­dront le can­di­dat de L’URD. Mais, en po­li­tique, les al­liances se font et se dé­font au gré des offres les plus al­lé­chantes. À en croire l’en­tou­rage D’IBK, des sur­prises ne se­raient pas à ex­clure. « Con­trai­re­ment à ce que cer­tains pensent, in­dique Bo­ca­ry Tre­ta, pré­sident du RPMET chef d’orchestre de la cam­pagne du pré­sident sor­tant, nous avons beau­coup d’amis avec les­quels nous dis­cu­tons. »

T E N . O F N LI EI EV

L

Newspapers in French

Newspapers from Benin

© PressReader. All rights reserved.