Pour­quoi l’afrique a tout à craindre d’un Brexit dur

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Du­rant

sa pre­mière tour­née afri­caine, à la fin du mois d’août, le Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique, The­re­sa May, a af­fi­ché son am­bi­tion d’in­ves­tir plus de 4 mil­liards de livres (4,4 mil­liards d’eu­ros) en Afrique. Le Royaume-uni a l’in­ten­tion de de­ve­nir le pre­mier investisseur des pays du G7 en Afrique avant 2022. Il compte dé­jà par­mi les plus im­por­tants sur le conti­nent (55 mil­liards de dol­lars d’in­ves­tis­se­ments bour­siers en 2016). Après le Brexit, il se­ra dé­si­reux de se dis­tin­guer sur le plan in­ter­na­tio­nal, no­tam­ment visà-vis d’un conti­nent dont la po­pu­la­tion et les mar­chés ne cessent de croître. The­re­sa May a ob­ser­vé lors de son dis­cours du 28 août au Cap que « le PIB du conti­nent pour­rait dou­bler entre 2015 et 2030. En 2050, un quart de la po­pu­la­tion mon­diale et un quart des consom­ma­teurs du monde vi­vront en Afrique ».

À l’heure ac­tuelle, la plu­part des pays afri­cains bé­né­fi­cient d’un ac­cès pré­fé­ren­tiel au mar­ché eu­ro­péen, donc au mar­ché bri­tan­nique. Ce der­nier ab­sorbe une part si­gni­fi­ca­tive des ex­por­ta­tions de nom­breux pays afri­cains (tels l’afrique du Sud, le Bots­wa­na, l’égypte, la Gam­bie, la Gui­née équa­to­riale, le Ke­nya, le Ma­la­wi, Ma­da­gas­car, le Ma­roc, Mau­rice, le Mo­zam­bique ou en­core les Sey­chelles) ou de­cer­tains sec­teurs (com­me­le­thé, le sucre, les lé­gumes frais, la ba­nane, les dia­mants, la vi­ti­cul­ture ou en­core l’hor­ti­cul­ture). Pour toute l’afrique, la va­leur ajou­tée de l’ac­cès pré­fé­ren­tiel au­mar­ché­bri­tan­nique est éva­luée à 391 mil­lions d’eu­ros par an.

Cer­tains com­men­ta­teurs consi­dèrent que le Brexit consti­tue une chance pour le conti­nent si les pays né­go­cient en bloc. Le nou­vel ac­cord con­ti­nen­tal de libre-échange, si­gné à Ki­ga­li le 21 mars, conso­lide cet élan, d’au­tant plus que l’afrique du Sud a re­joint l’ini­tia­tive.

Reste que cet ac­cord ne pour­ra être un atout pour les pays du conti­nent tant qu’il n’au­ra pas été si­gné par un autre poids lourd, le Ni­ge­ria, et qu’au moins 22 pays le ra­ti­fient afin d’as­su­rer sa mise en oeuvre. L’exé­cu­tion de cet ac­cord dé­pen­dra par ailleurs de la co­opé­ra­tion entre les com­mu­nau­tés ré­gio­nales éco­no­miques. Le pou­voir de né­go­cia­tion des pays afri­cains face au Royaume-uni ne se­ra réel­le­ment ren­for­cé qu’au terme d’une évo­lu­tion du conti­nent vers une union doua­nière per­met­tant l’adop­tion de ta­rifs ex­té­rieurs com­muns.

L’an­nonce ré­cente d’un ac­cord entre le Royaume-uni et les cinq pays de l’union doua­nière de l’afrique aus­trale, re­joints par le Mo­zam­bique, laisse croire que les pays afri­cains, avec des in­té­rêts éco­no­miques di­ver­gents, pour­raient op­ter pour la voie ré­gio­nale (plu­tôt que conti­nen­tale) ou bi­la­té­rale s’ils la jugent plus ef­fi­cace. Au­tre­ment dit, l’ac­cord afri­cain de li­breé­change pour­rait certes of­frir la pos­si­bi­li­té de re­dé­fi­nir les liens com­mer­ciaux entre le conti­nent et le Royaume-uni, mais plu­tôt à moyen ou long terme. La ques­tion est donc de sa­voir ce qu’il peut ar­ri­ver à court terme.

Il s’agit, en pre­mier lieu, d’exi­ger plus de clar­té des par­te­naires eu­ro­péens, car beau­coup dé­pen­dra de la politique com­mer­ciale sui­vie par le Royaume-uni et des termes d’un éven­tuel ac­cord avec L’UE. Le­risque d’un cliff-

edge Brexit (c’est-à-dire un Brexit sans ac­cord ou pé­riode de tran­si­tion) gran­dit de jour en jour. Le ré­gime com­mer­cial bri­tan­nique se­rait alors au­to­nome de L’UE à par­tir du 29 mars 2019. Sans pé­riode de tran­si­tion, sans ac­cord com­mer­cial UE - Royaume-uni et sans plan de cir­cons­tance, les pays afri­cains per­draient sou­dai­ne­ment leur ac­cès pré­fé­ren­tiel au mar­ché bri­tan­nique. Les nou­velles entraves au com­merce (no­tam­ment de tran­sit) af­fec­te­raient tous les par­te­naires de l’eu­rope, dont les pays afri­cains. Le Royaume-uni a tou­te­fois dé­jà in­di­qué qu’il main­tien­dra l’ac­cès libre de droits de douane aux pays les moins avan­cés.

Il s’agit en tout cas d’ac­ti­ver des plans de cir­cons­tance dans les plus brefs dé­lais. Un pre­mier plan de cir­cons­tance consiste à re­pro­duire les ac­cords exis­tants pour évi­ter l’in­ter­rup­tion sou­daine des échanges com­mer­ciaux avec l’afrique – c’est le mode opé­ra­toire que The­re­sa May vient d’adop­ter en Afrique aus­trale et qui re­quiert bien sûr l’ac­cord des par­te­naires com­mer­ciaux afri­cains. Un­se­cond plan de cir­cons­tance consiste à adop­ter un ré­gime pré­fé­ren­tiel uni­la­té­ral (et de de­man­der ré­tros­pec­ti­ve­ment l’aval de L’OMC).

Une pé­riode de tran­si­tion per­met­trait au Royaume-uni de conti­nuer de faire

par­tie du mar­ché in­té­rieur et de l’union doua­nière entre le 29 mars 2019 et le 31 dé­cembre 2020, lui lais­sant le temps d’en­ta­mer sé­rieu­se­ment les né­go­cia­tions avec L’UE sur leur fu­ture re­la­tion com­mer­ciale.

Si, au terme d’un ac­cord conclu du­rant la tran­si­tion, le Royaume-uni fait par­tie de l’union doua­nière, il conti­nue­ra de suivre la politique com­mer­ciale de L’UE. S’il fait par­tie du mar­ché unique, il de­vra har­mo­ni­ser sa ré­gle­men­ta­tion avec celle de L’UE. S’il ne fait par­tie ni de l’union doua­nière ni du mar­ché unique, la pé­riode de tran­si­tion lui per­met­tra de dé­fi­nir sa propre politique com­mer­ciale « en dou­ceur », y com­pris vis-à-vis de l’afrique. Il n’est pas ex­clu que le Royaume-uni doive re­né­go­cier plus de 700 ac­cords com­mer­ciaux et il vou­dra se concen­trer sur ses par­te­naires les plus im­por­tants, sans doute au dé­tri­ment de cer­tains pays afri­cains, non­obs­tant la ré­cente of­fen­sive de charme de The­re­sa May.

Les pays afri­cains ont tout à ga­gner à une pé­riode de tran­si­tion pour amor­cer des né­go­cia­tions avec le Royaume-uni, même si l’ap­pli­ca­tion de tout nou­vel ac­cord doit at­tendre 2021. Ils pour­raient l’en­cou­ra­ger à leur ac­cor­der des ac­cès pré­fé­ren­tiels su­pé­rieurs à ceux de L’UE en in­cluant par exemple les ser­vices.

En somme, sans l’ar­ti­cu­la­tion d’une politique vi­sant à mi­ni­mi­ser les per­tur­ba­tions des flux com­mer­ciaux entre le Royaume-uni et les pays afri­cains, l’ef­fet du Brexit pour plu­sieurs pays afri­cains, sur­tout les pays les moins avan­cés, pour­rait être dé­sas­treux. Une pé­riode de tran­si­tion se­rait de na­ture à ré­duire ce risque, et même à moyen ou à long terme, à in­ver­ser la ten­dance.

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