SCÉ­NA­RIOS TUNISO-AL­GÉ­RIENS

Jeune Afrique - - Maghreb & Moyen-orient - NEILA LATROUS

Au Magh­reb, la Tu­ni­sie et l’al­gé­rie pré­voient toutes deux une li­mi­ta­tion dans le temps des man­dats pré­si­den­tiels. Cô­té tu­ni­sien, la Consti­tu­tion précise que « nul ne peut exer­cer les fonc­tions de pré­sident de la Ré­pu­blique pour plus de deux man­dats en­tiers, suc­ces­sifs ou sé­pa­rés » et qu’« au­cun amen­de­ment ne peut aug­men­ter en nombre ou en du­rée les man­dats pré­si­den­tiels ». In­tro­duit par Ben Ali, ce prin­cipe de li­mi­ta­tion avait dé­jà cours entre 1988 et 2002. Mais le même Ben Ali abro­ge­ra par la suite cette dis­po­si­tion pour se faire élire une troi­sième fois. Scénario si­mi­laire en Al­gé­rie. Le ver­rou ins­tau­ré par Lia­mine Zé­roual, pré­sident entre 1994 et 1999, saute en 2008 pour per­mettre à Ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka de bri­guer un troi­sième man­dat en 2009. En 2016, alors qu’il en est à son qua­trième man­dat, le même ré­ta­blit la li­mi­ta­tion à deux du nombre de man­dats pré­si­den­tiels.

scénario n’est écrit. Au­cun­res­pon­sable, aus­si proche soit-il, n’est à l’abri d’une mise à l’écart, pro­vi­soire ou non. « Lui seul sait ce qu’il a en tête, il ne s’en est ou­vert à per­sonne », ré­sume l’un de ceux qui ont l’oreille du raïs.

Mal­gré ses pro­messes ré­pé­tées, la ques­tion de­meure: l’homme tien­dra-t-il pa­role? Pour beau­coup, il est dif­fi­cile d’y croire tant l’in­té­res­sé n’a ces­sé d’en­tre­te­nir le flou sur ses in­ten­tions, que ce soit dans des dis­cours am­bi­gus pro­non­cés lors des cam­pagnes lé­gis­la­tives et lo­cales cet été, qu’il a me­nées lui-même pour le compte de l’union pour la Ré­pu­blique (UPR). Ou en­core en 2017, lors­qu’il n’a pas hé­si­té à or­ga­ni­ser un ré­fé­ren­dum consti­tu­tion­nel pour sup­pri­mer le Sé­nat et mo­di­fier le dra­peau et l’hymne na­tio­nal, alors même que l’op­po­si­tion était vent de­bout contre ce pro­jet. Mais au­jourd’hui, son pre­mier cercle est una­nime. « Il teste et il avi­se­ra. Il est dé­sor­mais sûr qu’il ne re­cu­le­ra pas et qu’il n’ira pas lui­même à la pré­si­den­tielle », as­sure un proche.

Sys­tème ver­rouillé

Autre cer­ti­tude : s’il n’est pas can­di­dat, Aziz res­te­ra très proche de l’exé­cu­tif qu’il au­ra lui-même mis en place. « Je suis un Mau­ri­ta­nien et je le res­te­rai. Tant que je se­rai en vie, je m’in­té­res­se­rai à ce qu’il se passe dans mon pays », dé­cla­rait-il à JA en fé­vrier. Soit il pren­dra en main L’UPR, s’im­po­sant comme le vé­ri­table chef de la ma­jo­ri­té, soit il re­vien­dra comme Pre­mier mi­nistre afin de res­ter dans le jeu. « Il est cer­tain qu’il n’a pas choi­si cette se­conde op­tion », souffle un proche. Reste que, si­tôt les ré­sul­tats des lé­gis­la­tives pro­cla­més, en sep­tembre, Aziz s’est em­ployé à ver­rouiller à triple tour le sys­tème qu’il a mis en place.

Après que L’UPR a ra­flé 89 sièges de dé­pu­tés et la pré­si­dence des 13 wi­layas (ré­gions), lui as­su­rant une ma­jo­ri­té très confor­table à l’as­sem­blée na­tio­nale, Aziz s’est im­mé­dia­te­ment at­te­lé à en­rayer la mon­tée en puis­sance de Ta­was­soul, par­ti « à ré­fé­ren­tiel is­la­mique » et pre­mière force d’op­po­si­tion. Le 24 sep­tembre, la po­lice a fer­mé, sans rai­son of­fi­cielle, le centre de for­ma­tion des ou­lé­mas de Mo­kh­tar el-ha­cen Ould De­dew. Cet imam, dont l’in­fluence dé­passe lar­ge­ment les fron­tières de la Mau­ri­ta­nie, est consi­dé­ré comme le guide spi­ri­tuel de la for­ma­tion. En pa­ral­lèle, les hommes d’aziz s’em­pa­raient de postes clés: la pré­si­dence de l’as­sem­blée na­tio­nale pour Cheikh Ould Baya, ex-maire et dé­pu­té UPR de Zoué­rate, ami proche d’aziz; la pre­mière vice-pré­si­dence pour l’« op­po­sant » Boy­diel Ould Hou­meid, qui a dis­sous son par­ti El Wiam pour in­té­grer L’UPR.

Le 31 oc­tobre, le re­ma­nie­ment mi­nis­té­riel at­ten­du de­puis plu­sieurs se­maines était en­fin an­non­cé. Là en­core, Aziz a pris soin de pla­cer ses fi­dèles. Le pré­sident de L’UPR, Si­di Ould Mo­ha­med Ma­ham, fait son en­trée au gou­ver­ne­ment en tant que porte-pa­role, mi­nistre de la Cul­ture, de l’ar­ti­sa­nat et des Re­la­tions avec le Par­le­ment. Quant au Pre­mier mi­nistre sor­tant, Ya­hya Ould Ha­de­mine, il est nom­mé mi­nistre d’état char­gé de mis­sion. Cette nou­velle fonc­tion s’ap­pa­rente à un poste de « vice-pre­mier mi­nistre » – un pri­vi­lège au­quel n’avait pas eu droit son pré­dé­ces­seur, Mou­laye Ould Mo­ha­med Lagh­daf. Aziz conserve aus­si la haute main sur l’ar­mée en dé­si­gnant deux de ses hommes à sa tête. Mo­ha­med Ould Cheikh Ould Mo­ha­med Le­mine suc­cède à Mo­ha­med Ould Gha­zoua­ni en tant que chef d’état-ma­jor. Is­sel­kou Cheikh El We­ly de­vient son ad­joint.

C’est l’une des ca­rac­té­ris­tiques de la « mé­tho­dea­ziz »: al­ler vite et nes’em­bar­ras­ser de­rien. Ayant­tou­jours vé­cu­dansl’ombre del’ex-pré­sident Maaouiyaould­taya en tant que com­man­dant­du­ba­taillon pour la sé­cu­ri­té pré­si­den­tielle (Ba­sep), Aziz est un nou­veau ve­nu sur la scène po­li­tique quand, en août 2008, il ren­verse Si­di Ould Cheikh Ab­dal­la­hi. Gé­né­ral ré­ser­vé, peu di­sert, contes­té par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale et une­par­tie de­la classe po­li­tique lo­cale, il est alors en­quête de lé­gi­ti­mi­té. Alors qu’on re­pro­chait à son pré­dé­ces­seur sa dis­cré­tion, voire sa len­teur, lui mise d’em­blée sur la proxi­mi­té et la cé­lé­ri­té: mee­tings de sou­tien en sa fa­veur – quand ceux de ses op­po­sants sont in­ter­dits –, me­sures pour amé­lio­rer les condi­tions de vie des plus dé­mu­nis… Élu une pre­mière fois en juillet 2009, puis ré­élu en 2014, il ne ces­se­ra de cher­cher à as­seoir son au­to­ri­té et à van­ter son bi­lan sé­cu­ri­taire. « Il est en cam­pagne per­ma­nente », glisse un­proche. Alors qu’aziz contrôle les le­viers du­pou­voir, l’état et l’ar­mée, une al­ter­nance est-elle pos­sible en 2019? Ou au­ra-t-il à coeur de li­vrer un sys­tème clé en main à un suc­ces­seur qu’il au­ra lui-même dé­si­gné?

Une op­po­si­tion di­vi­sée

Quelques noms cir­culent avec in­sis­tance: le mi­nistre de la Dé­fense, Mo­ha­med Ould Gha­zoua­ni; son ho­mo­logue à l’éco­no­mie, Moc­tar Ould Diay; le pré­sident de l’as­sem­blée na­tio­nale, Cheikh Ould Baya, et l’an­cien Pre­mier mi­nistre Ya­hya Ould Ha­de­mine (lire ci-contre). Mais tous se gardent bien d’af­fi­cher des am­bi­tions. Dé­su­nie mais dé­ter­mi­née, l’op­po­si­tion s’est dé­ci­dée à ne pas boy­cot­ter la pré­si­den­tielle, contrai­re­ment à 2014. Son mot d’ordre : tout sauf Aziz. « Une com­mis­sion planche sur la meilleure stra­té­gie élec­to­rale, précise Mo­ha­med Ould Maou­loud, pa­tron de l’union des forces de pro­grès (UFP) et pré­sident du Fo­rum na­tio­nal pour la dé­mo­cra­tie et l’uni­té (FNDU), prin­ci­pale coa­li­tion de l’op­po­si­tion. Une can­di­da­ture unique ne manque pas d’avan­tages. C’est ac­tuel­le­ment notre op­tion fa­vo­rite. »

Pour l’heure, au­cun nom ne s’im­pose na­tu­rel­le­ment. « Un tel pro­jet est certes ra­tion­nel mais uto­pique, grince un res­pon­sable du FNDU. L’op­po­si­tion n’est plus qu’un champ de ruines. » De son cô­té, le lea­der de la lutte an­ti­es­cla­va­giste, Mes­saoud Ould Boul­kheir, « en rup­ture avec [ses] com­pa­gnons de route », fait bande à part et reste ou­vert aux né­go­cia­tions avec le pou­voir. Il a dé­po­sé une « feuille de route » à la pré­si­dence, dans la­quelle il for­mule une sé­rie de pro­po­si­tions en vue de fa­vo­ri­ser une al­ter­nance. « Auxyeuxde tous, je suis un al­lié du pou­voir, mais ce­lui-ci ne m’a ja­mais ai­mé! dé­plo­ret-il. Il veut nous dé­truire, Ah­me­dould Dad­dah et moi, en ne mo­di­fiant pas cet ar­ticle scélérat de la Consti­tu­tion qui nous in­ter­dit d’être can­di­dats. » Celle-ci fixe à 75 ans la li­mite d’âge pour se pré­sen­ter à la pré­si­den­tielle. C’est pré­ci­sé­ment l’âge de ces deux fi­gures his­to­riques de l’op­po­si­tion. Dif­fi­cile, si près de l’échéance, de jus­ti­fier une ré­forme des textes tout en in­ter­di­sant à Aziz de les re­tou­cher à son pro­fit. « Ah­med Ould Dad­dah est d’ac­cord avec moi: on ne change pas les règles du jeu avant 2019, tranche Mo­ha­me­dould Maou­loud, du FNDU. C’est to­ta­le­ment ex­clu! » Là en­core, le der­nier mot re­vien­dra à Mo­ha­med Ould Ab­de­la­ziz.

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