Es­prits libres

Jeune Afrique - - Sommaire - Mo­ha­med To­zy Po­li­to­logue et so­cio­logue

Le lien entre le po­li­tique et le re­li­gieux rend dif­fi­cile l’in­ter­dic­tion de ces pra­tiques.

Au Magh­reb, il est ha­bi­tuel lors des re­pas de fu­né­railles de clô­tu­rer la cé­ré­mo­nie, ani­mée par des groupes de lec­teurs du Co­ran, par la dis­tri­bu­tion d’une eau « co­ra­ni­sée » que les in­vi­tés boivent gou­lû­ment. C’est là l’une des ex­pres­sions cou­rantes et sans consé­quences nui­sibles des per­for­mances at­ta­chées au texte co­ra­nique. Mais il y a beau­coup d’autres usages du texte sa­cré qui posent pro­blème. À Al­ger, Ca­sa­blan­ca, Tu­nis ou Mar­seille, il ne se passe pas un jour sans que les jour­naux, sur­tout élec­tro­niques, ne parlent de scan­dales de har­cè­le­ment sexuel ou d’ho­mi­cide in­vo­lon­taire im­pli­quant des chei­khs qui pra­tiquent des formes d’exor­cisme par le Co­ran.

Il s’agit là de pra­tiques d’une mé­de­cine pro­phé­tique aux­quelles des livres tra­di­tion­nels aus­si res­pec­tables que vé­né­rés, comme ceux d’ibn Qayyim Al-jaw­ziyyah ( Zad Al Ma’ad), ou de Suyu­ti (Fi l-tibb Al-na­ba­wi), ont don­né leurs lettres de no­blesse. La « rû­qiya » est l’ex­pres­sion la plus em­blé­ma­tique de cette thé­ra­pie al­ter­na­tive.

C’est, com­mele laisse pen­ser, à tort, le livre d’émile Laoust Mots et Choses ber­bères, une pra­tique tra­di­tion­nelle païenne ve­nue des temps obs­curs de la ma­gie noire ou blanche, une su­per­sti­tion at­tes­tant du re­tard et de l’in­cré­du­li­té des « masses po­pu­laires », non pé­né­trées par le ra­tio­na­lisme et la mo­der­ni­té, une pra­tique or­tho­doxe to­lé­rée, voire en­cou­ra­gée, par les pou­voirs pu­blics, in­ca­pables de ré­pondre par la mé­de­cine psy­chia­trique mo­derne aux de­mandes d’une po­pu­la­tion qui vit un mal-être pro­fond lié aux chan­ge­ments ra­pides et vio­lents de la so­cié­té. La rû­qiya est un peu tout ce­la, et plus. Une tra­di­tion ré­in­ven­tée à l’aune du sa­la­fisme wah­ha­bite qui tra­duit son sta­tut d’idéo­lo­gie hé­gé­mo­nique et sa pré­ten­tion à être la fa­çon la plus or­tho­doxe de pra­ti­quer la re­li­gion mu­sul­mane.

En marge de l’or­tho­doxie

La rû­qiya était pra­ti­quée en Ara­bie pré­is­la­mique, elle cor­res­pond au la­tin « car­men » (« chant ma­gique »). Elle consiste en la pro­non­cia­tion de for­mules ma­giques vi­sant le désen­voû­te­ment. Plu­sieurs ha­diths l’ont éle­vée au rang de pra­tique pro­phé­tique. Le Pro­phète y au­rait eu re­cours.

À par­tir de ces exemples pro­phé­tiques, l’exer­cice de la ma­gie et l’usage des for­mules co­ra­niques pour gué­rir étaient to­lé­rés en marge de l’or­tho­doxie. Les fron­tières sont res­tées floues entre sor­cier et gué­ris­seur or­tho­doxe. Le sa­la­fisme des lu­mières de Mo­ha­med Ab­dou, de Ben Achour, d’al­lal al-fas­si, d’ibn

Ba­dis, is­su du mou­ve­ment ré­for­miste du dé­but du siècle der­nier, s’est at­ta­qué avec vio­lence à ces pra­tiques consi­dé­rées comme obs­cu­ran­tistes.

Au­jourd’hui, la conju­gai­son de plu­sieurs fac­teurs a per­mis un re­tour en force de la rû­qiya, consi­dé­rée comme un art ra­tion­nel et com­pa­tible avec la mo­der­ni­té, comme pré­tend l’être le sa­la­fisme wah­ha­bite. La rû­qiya se dit dé­sor­mais « cha­riya », les­tée de la puis­sance sug­ges­tive de la cha­ria, com­bat­tant tout as­so­cia­tion­nisme, toute mé­dia­tion ma­ra­bou­tique, re­fu­sant le culte des saints.

Son dé­ve­lop­pe­ment spec­ta­cu­laire est dû à plu­sieurs fac­teurs : un cer­tain re­la­ti­visme cultu­rel qui re­con­naît le lien étroit entre ma­la­dies et re­pré­sen­ta­tions de la ma­la­die ; le dé­ve­lop­pe­ment d’une classe moyenne mu­sul­mane, y com­pris en Eu­rope, qui consomme « ha­lal » dans le do­maine mé­di­cal, en­cou­ra­gée par la proxi­mi­té des tech­niques de mé­de­cine douce ; l’at­trait pour une mé­de­cine al­ter­na­tive, no­tam­ment en psy­chia­trie, qui cri­tique l’usage abu­sif de la phar­ma­co­pée mo­derne ; le re­tour de la pra­tique des sai­gnées mé­di­ca­li­sées. De plus, l’émer­gence d’une ca­té­go­rie de mé­de­cins quié­tistes for­més à Al-az­har ou dans les uni­ver­si­tés mo­dernes, mais qui en même temps font des études re­li­gieuses, consacre la proxi­mi­té des deux arts. Le cas le plus em­blé­ma­tique est ce­lui du doc­teur Sa aded­di­neEl Oth­ma­ni, chef du gou­ver­ne­ment ma­ro­cain, psy­chiatre lau­réat de la fa­cul­té de mé­de­cine de Ca­sa­blan­ca et di­plô­mé de Dar El Ha­dith El Has­sa­nia (1987) et du dé­par­te­ment des études is­la­miques de l’uni­ver­si­té Mo­ham­med-v (1999). À ma connais­sance, M. Oth­ma­ni n’a pas de po­si­tion connue sur le phé­no­mène de la rû­qiya, et rend ce­pen­dant ac­cep­table mal­gré lui l’idée d’une cer­taine com­pa­ti­bi­li­té entre mé­de­cine et vir­tuo­si­té re­li­gieuse.

Le dé­ve­lop­pe­ment des mé­dias so­ciaux et de l’is­lam on­line rend im­pos­sible tout contrôle des pairs sur le cur­sus du ra­qi et ses règles de conduite. Les ru­qa (plu­riel de « ra­qi ») se sont mul­ti­pliées dans toutes les classes so­ciales. Ca­sa­blan­ca comme Tu­nis ou Al­ger comptent plu­sieurs cli­niques qui soignent par la rû­qiya, et des mil­liers de sites pro­posent leur ser­vice à dis­tance.

Har­cè­le­ment sexuel, viol

Tant que ces pra­tiques s’ef­fec­tuent dans le do­maine des re­pré­sen­ta­tions et du mal de vivre, qu’ils se contentent de cures par la « di­lu­tion » de ver­sets du Co­ran dans de l’eau, on peut s’en ac­com­mo­der comme d’un pla­ce­bo. Ce­la de­vient un pro­blème quand ces pra­ti­quants vont au-de­là de la simple sug­ges­tion pour pré­tendre prendre en charge des ma­la­dies lourdes, et quand ils sont ac­cu­sés de har­cè­le­ment sexuel et de viol.

Mal­gré la mul­ti­pli­ca­tion des scan­dales, le rap­port qu’en­tre­tiennent le po­li­tique et le re­li­gieux met les au­to­ri­tés dans l’in­ca­pa­ci­té d’in­ter­ve­nir pour in­ter­dire ces pra­tiques. La seule voie pos­sible est pour­tant de dis­cu­ter du cor­pus théo­lo­gique, y com­pris du sta­tut du Co­ran et des ha­diths, de mettre en cause leur mode d’au­then­ti­fi­ca­tion for­mel pour s’in­té­res­ser au conte­nu des textes et prendre en consi­dé­ra­tion les contra­dic­tions au sein du cor­pus et cri­ti­quer la lé­gi­ti­mi­té des com­pi­la­tions… Une en­tre­prise pé­rilleuse pour des États qui fondent une par­tie de leur lé­gi­ti­mi­té sur la re­li­gion.

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