RD Con­go

Ti­cket ga­gnant ?

Jeune Afrique - - Sommaire - TRÉ­SOR KIBANGULA, avec CHRIS­TOPHE BOISBOUVIER

Cet après-mi­di-là, à Pa­ris, les tem­pé­ra­tures sont lé­gè­re­ment au-des­sus des nor­males de sai­son. Par in­ter­mit­tence, les nuages laissent même pas­ser quelques rayons de so­leil. Il n’en faut pas plus à Vi­tal Ka­merhe. Sans man­teau, mais en jean, che­mise à car­reaux et veste de cos­tume, une cas­quette de ve­lours rouge vis­sée sur la tête, l’an­cien pré­sident de l’as­sem­blée na­tio­nale congo­laise se fraie un che­min jus­qu’à nos bu­reaux, rue d’au­teuil. À bien­tôt 60 ans, il pa­raît re­vi­go­ré, confiant. Il sou­rit beau­coup, lâche quelques plai­san­te­ries au té­lé­phone. La tem­pête qui a se­coué l’op­po­si­tion congo­laise, en Suisse, semble loin.

Dix jours plus tôt, le 11 no­vembre, à Ge­nève, Vi­tal Ka­merhe et six autres lea­ders de l’op­po­si­tion – Jean-pierre Bem­ba, Moïse Ka­tum­bi, Adolphe Mu­zi­to, Fred­dy Ma­tun­gu­lu, Mar­tin Fayu­lu et Fé­lix Tshi­se­ke­di – avaient conclu un « ac­cord de coa­li­tion ». Mais ce deal, qui fai­sait de Fayu­lu le can­di­dat com­mun de l’op­po­si­tion, a cou­lé dès le len­de­main. Bran­dis­sant le désac­cord de leurs bases res­pec­tives, Vi­tal Ka­merhe et Fé­lix Tshi­se­ke­di ont quit­té le na­vire.

An­non­cés au dé­part comme les fa­vo­ris au sein de l’op­po­si­tion, les deux hommes ont de­puis re­pris langue. Avant même de quit­ter Ge­nève, ils sont conve­nus de for­mer un nou­veau front. La pre­mière ren­contre a lieu dans la chambre de Fé­lix Tshi­se­ke­di, à l’hô­tel War­wick. Convain­cu que leurs an­ciens ca­ma­rades ont es­sayé de les flouer, Vi­tal Ka­merhe ne mâche pas ses mots : « Ils se sont ar­ran­gés pour écar­ter les can­di­dats re­pré­sen­tant les forces réel­le­ment im­plan­tées sur le ter­rain », af­firme-t-il. Pour le chef de l’union pour la na­tion congo­laise (UNC), « Ge­nève a été une du­pe­rie, un gros men­songe ». « Ce­la nous a per­mis de faire un pas en avant, c’est un mal pour un bien », tem­père le lea­der de l’union pour la dé­mo­cra­tie et le pro­grès so­cial (UDPS).

En­suite, les choses sont al­lées très vite. Mul­tiples ap­pels, échanges via Whatsapp, tête-à-tête hors ca­mé­ra à Pa­ris avant une ren­contre pu­blique, le 16 no­vembre, à Bruxelles… Pen­dant quelques jours, Fé­lix Tshi­se­ke­di et Vi­tal Ka­merhe dis­cutent stra­té­gie. Faut-il mi­ser sur un

« en­cer­cle­ment » du can­di­dat de la ma­jo­ri­té? Dans ce scénario, tous les deux main­tien­draient leur can­di­da­ture pour ten­ter de faire le plein de suf­frages dans leurs fiefs res­pec­tifs – Tshi­se­ke­di à Kin­sha­sa et au Ka­saï, dans le centre du pays, Ka­merhe au Ki­vu, dans l’est. Ou alors faut-il mi­ser sur la stra­té­gie du ras­sem­ble­ment, avec une can­di­da­ture com­mune?

Les états-ma­jors des deux par­tis re­tiennent leur souffle. À Kin­sha­sa, la « base » de L’UDPS ne jure que par son chef et n’en­vi­sage pas qu’il puisse se re­ti­rer. Dans le camp de L’UNC, « les par­ti­sans et sym­pa­thi­sants sont moins ob­tus », glisse un proche de Vi­tal Ka­merhe. Se­ront-ils plus en­clins à ac­cep­ter un dé­sis­te­ment de leur cham­pion ? À en croire les deux prin­ci­paux in­té­res­sés, ces consi­dé­ra­tions n’ont pas joué. « Nous nous de­vions de nous mettre d’ac­cord, ex­plique Vi­tal Ka­merhe. Si­non, le pou­voir al­lait dire que ce n’était fi­na­le­ment pas la faute de Moïse Ka­tum­bi ou de Jean-pierre Bem­ba si nous ne nous sommes pas en­ten­dus à Ge­nève. »

Avec leurs col­la­bo­ra­teurs res­pec­tifs, les bo­kon­da (« beaux-frères », en tshi­lu­ba) comme ils aiment à s’ap­pe­ler – l’épouse de Fé­lix est ori­gi­naire du Sud-ki­vu comme Ka­merhe – ont com­men­cé par har­mo­ni­ser leurs pro­grammes. « Nous n’avons pas eu trop de mal à le faire parce que nous sommes tous les deux des so­cio­dé­mo­crates, ra­conte Ka­merhe. Nous

DE­PUIS PLU­SIEURS JOURS DÉ­JÀ, L’AN­CIEN PRÉ­SIDENT DE L’AS­SEM­BLÉE NA­TIO­NALE LAIS­SAIT EN­TENDRE QU’IL AL­LAIT SE DÉSISTER.

vou­lons l’un comme l’autre rompre avec la mau­vaise gou­ver­nance et faire en sorte que l’état ne soit plus, comme c’est le cas au­jourd’hui, le pre­mier en­ne­mi du peuple. Il nous faut un lea­der­ship exem­plaire à la tête du pays et la res­tau­ra­tion de l’état de droit. »

Quid du « ti­cket » ? Qui s’ef­face au pro­fit de l’autre ? Alors que les ru­meurs al­laient bon train à Kin­sha­sa, le 20 no­vembre, Fé­lix Tshi­se­ke­di nous confiait : « L’ac­cord entre Vi­tal et moi est im­mi­nent. » Le len­de­main, alors qu’il pre­nait le temps de po­ser pour notre pho­to­graphe, Vi­tal Ka­merhe af­fir­mait quant à lui qu’il avait dé­jà pris sa dé­ci­sion et qu’il en avait in­for­mé son « frère » : « Je l’ai tou­jours dit et je le ré­pète : j’ai une vo­ca­tion pour la pré­si­dence de la Ré­pu­blique, mais ce n’est pas une ob­ses­sion. » Non sans fausse mo­des­tie, il ajou­tait : « Ce­lui qui ac­cep­te­ra de pas­ser la main à l’autre se­ra, à coup sûr, consi­dé­ré comme le Man­de­la congo­lais. Il au­ra réus­si à sau­ver la dé­mo­cra­tie au Con­go ! »

Ka­merhe parle de lui, il le sait, nous le sa­vons, mais il n’y avait ce jour-là tou­jours rien d’of­fi­ciel. C’est le 23 no­vembre que l’en­tente a été ren­due pu­blique de­puis Nai­ro­bi, le lea­der de L’UNC of­fi­cia­li­sant son dé­sis­te­ment. Dans le pro­jet d’ac­cord, le « ti­cket » entre les deux hommes s’étend sur dix ans : un quin­quen­nat et un poste de Pre­mier mi­nistre cha­cun à tour de rôle. « Une sorte de Pou­tine-med­ve­dev à l’afri­caine mais bâ­ti sur de bonnes bases », tente de théo­ri­ser Ka­merhe.

Sans Bem­ba ni Ka­tum­bi

En at­ten­dant, il fau­dra ga­gner les élec­tions. Et la tâche pa­raît bien com­pli­quée. Le Cap pour le chan­ge­ment (dé­no­mi­na­tion choi­sie par les deux hommes) de­vra se pas­ser du sou­tien de deux autres poids lourds de l’op­po­si­tion, Jean-pierre Bem­ba et Moïse Ka­tum­bi. Eux vont ap­pe­ler à vo­ter pour Mar­tin Fayu­lu, ce qui pour­rait han­di­ca­per Fé­lix Tshi­se­ke­di dans les pro­vinces où Bem­ba et Ka­tum­bi de­meurent po­pu­laires. « Au Ka­tan­ga et ailleurs dans le pays, il nous suf­fi­ra de dire aux Congo­lais : “Si vous vou­lez que Ka­tum­bi rentre, vo­tez Fayu­lu !” » as­sure un lieu­te­nant de l’an­cien gou­ver­neur contraint à l’exil de­puis plus de deux ans. Quant à Bem­ba, il a pro­mis de re­ve­nir dans son

fief de l’équa­teur pour mo­bi­li­ser son élec­to­rat en fa­veur de Fayu­lu.

Fé­lix Tshi­se­ke­di de­vra aus­si faire sans l’ap­pui fi­nan­cier de son ex-al­lié, Moïse Ka­tum­bi. À moins qu’il ne par­vienne à le convaincre de lui main­te­nir une forme de sou­tien… L’UDPS af­firme néan­moins qu’il ne comp­tait pas des­sus « à 100 % » et qu’il au­ra d’autres res­sources à sa dis­po­si­tion. L’opé­ra­tion « 1 dol­lar pour la cam­pagne élec­to­rale de L’UDPS » a été lan­cée en sep­tembre. « D’autres par­te­naires nous ont éga­le­ment pro­mis des contri­bu­tions », as­sure un col­la­bo­ra­teur de Tshi­se­ke­di. Il en au­ra bien be­soin : dans un pays grand comme quatre-vingts fois la Bel­gique, l’an­cienne puis­sance co­lo­niale, l’avion est très sou­vent le seul moyen de se dé­pla­cer d’un bout à l’autre du ter­ri­toire. Là aus­si, pas de pa­nique : L’UDPS pré­voit de louer un jet pri­vé pour les dé­pla­ce­ments de son can­di­dat.

En­cer­cle­ment com­plet

Àceux qui conti­nuent à les soup­çon­ner, lui et son nou­vel al­lié, de jouer un double jeu, Fé­lix Tshi­se­ke­di ré­torque qu’il « conti­nue à être op­po­sant » et que « [s’il était] avec Ka­bi­la, ça se sau­rait ». A-t-il glis­sé un faux di­plôme dans son dos­sier de can­di­da­ture, com­meonle ra­conte dans les of­fi­cines po­li­tiques à Kin­sha­sa, se met­tant à la mer­ci des pres­sions du ré­gime? Ça n’est qu’un « mon­tage des­ti­né à me dé­sta­bi­li­ser, ba­laie l’in­té­res­sé, es­pé­rant cou­per court à la po­lé­mique. Dans mon dos­sier, j’avais le loi­sir d’in­tro­duire le di­plôme ou une at­tes­ta­tion pour ser­vices ren­dus. J’ai op­té pour le deuxième choix ». De son cô­té, Vi­tal Ka­merhe se dit sur­tout « écoeu­ré » que lui et Fé­lix aient été trai­tés de « voyous » par Jean-pierre Bem­ba, après l’épi­sode de Ge­nève (lire JA no 3019). « Je l’ai tou­jours beau­coup res­pec­té, mais je viens de dé­cou­vrir son vrai vi­sage. »

À un mois des élec­tions pré­si­den­tielle, lé­gis­la­tives et pro­vin­ciales du 23 dé­cembre, les voix des op­po­sants n’ont ja­mais été aus­si dis­cor­dantes. Contrai­re­ment à Mar­tin Fayu­lu, qui ré­clame tou­jours l’aban­don de la ma­chine à vo­ter et le net­toyage du fi­chier élec­to­ral, Tshi­se­ke­di et Ka­merhe ne posent plus de préa­lable à leur par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions. « Le vrai pro­blème ré­side dans notre ca­pa­ci­té à sur­veiller les bu­reaux de vote, car il est plus fa­cile de tri­cher avec des bul­le­tins pa­pier qu’avec des ma­chines à vo­ter », es­time d’ailleurs le pa­tron de L’UNC, ar­ri­vé troi­sième lors de la pré­si­den­tielle de 2011. Il l’as­sure, la porte res­te­ra ou­verte pour tous ceux qui vou­draient les re­joindre. Ob­jec­tif: « Réa­li­ser un en­cer­cle­ment com­plet » du can­di­dat Em­ma­nuel Ra­ma­za­ni Sha­da­ry. Et en cas de vic­toire, « se re­trou­ver pour gou­ver­ner en­semble ». Tel est le pa­ri des deux beaux-frères.

Entre le pa­tron de L’UNC (page ci-contre) et ce­lui de L’UDPS (ci-des­sus), ce se­rait un ac­cord « Pou­ti­neMed­ve­dev à l’afri­caine » : un man­dat de pré­sident et un poste de Pre­mier mi­nistre à tour de rôle.

Newspapers in French

Newspapers from Benin

© PressReader. All rights reserved.