Tri­bune

L’UGTT en pre­mière ligne

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Àun

an de la fin du pre­mier man­dat pré­si­den­tiel de la IIE Ré­pu­blique, le pou­voir tu­ni­sien tâ­tonne, hé­site et se perd en ti­raille­ments po­li­tiques. Bien que bruyante, l’op­po­si­tion ne peut jouer son rôle tant elle est ré­duite à peau de cha­grin. Au-de­là de cet im­pro­duc­tif va­carme, une voix se fait en­tendre : celle de l’union gé­né­rale tu­ni­sienne du tra­vail (UGTT), dont la mis­sion dé­passe lar­ge­ment la dé­fense des droits des tra­vailleurs. Elle fait pra­ti­que­ment à elle seule fi­gure de contre-pou­voir.

Son ap­pel à la grève dans la fonc­tion pu­blique a été sui­vi le 22 no­vembre par 95 % des agents. Et plus de

8000 ma­ni­fes­tants ont bat­tu le pa­vé pour por­ter leurs re­ven­di­ca­tions – la re­va­lo­ri­sa­tion de la ré­mu­né­ra­tion des fonc­tion­naires – de­vant le siège de l’as­sem­blée des re­pré­sen­tants du peuple (ARP). Forte de ce suc­cès, L’UGTT peut conti­nuer à faire la pluie et le beau temps en im­po­sant ses exi­gences à l’exé­cu­tif. Le­quel a dé­jà re­non­cé, sous la pres­sion et à re­bours de ses en­ga­ge­ments au­près des bailleurs in­ter­na­tio­naux, à la pri­va­ti­sa­tion d’en­tre­prises pu­bliques.

Dans la cri­tique du gou­ver­ne­ment, L’UGTT est en pre­mière ligne. Elle dé­nonce ses er­re­ments et de­mande des comptes sans mé­na­ge­ment. L’union a su se faire l’écho du ma­laise des Tu­ni­siens et confor­ter sa po­si­tion de re­fuge des mé­con­tents. Le syn­di­cat peut se le per­mettre, car son pas­sé parle pour lui : il fut un ac­teur es­sen­tiel de la lutte pour l’in­dé­pen­dance sous la hou­lette de Fa­rhat Ha­ched, son fon­da­teur, puis une com­po­sante po­li­tique ma­jeure de la construc­tion de la Tu­ni­sie mo­derne.

L’UGTT

a été pré­sente à tous les mo­ments clés. En 2011, il suf­fi­sait de faire sa­voir que « les fils de Ha­ched en étaient » pour que les ma­ni­fes­tants des­cendent dans la rue. La cen­trale avait alors réus­si à struc­tu­rer les mou­ve­ments pro­tes­ta­taires et à as­su­rer leur tran­si­tion des ré­gions de l’in­té­rieur vers les grands centres ur­bains. Elle n’a pas non plus plié face à la troï­ka gou­ver­ne­men­tale en 2012, jouant un rôle cru­cial pour évi­ter que le pays ne bas­cule dans la guerre ci­vile. Avec son ini­tia­tive du dia­logue na­tio­nal, au­quel elle a as­so­cié pa­tro­nat et so­cié­té ci­vile, L’UGTT prend une nou­velle di­men­sion : elle est cou­ron­née, avec ses par­te­naires, par le No­bel de la paix en 2015.

Son champ lexi­cal évo­lue. Elle ne s’adresse plus aux tra­vailleurs mais au peuple, au nom du­quel elle pointe les er­reurs et les pro­messes non te­nues. Ac­cla­mé par une foule des grands jours, son se­cré­taire gé­né­ral, Nou­red­dine Ta­bou­bi, dé­nonce en amont de la grève gé­né­rale, le 17 no­vembre, « l’hy­po­cri­sie po­li­tique ». Le 22, de­vant l’as­sem­blée, il exige « la sou­ve­rai­ne­té et l’in­dé­pen­dance de nos dé­ci­sions na­tio­nales », as­su­mant « l’es­ca­lade des re­ven­di­ca­tions ». Des mots qui gal­va­nisent les ma­ni­fes­tants bien plus que tous les dis­cours po­li­tiques. Les té­nors de L’UGTT font de la na­tion elle-même, au-de­là des mots d’ordre par­ti­sans, une cause à dé­fendre. Force in­con­tour­nable, elle dé­fi­nit les dé­bats sur la Tu­ni­sie de de­main, comme les ac­cords de l’ale­ca (Ac­cord de libre-échange com­plet et ap­pro­fon­di) avec l’union eu­ro­péenne, et pousse l’exé­cu­tif à s’éman­ci­per de l’em­prise in­ter­na­tio­nale.

Le

syn­di­cat n’est pour­tant pas exempt de dé­rives. Le bras de fer en­ga­gé avec le mi­nis­tère de l’édu­ca­tion prend en otage élèves et fa­milles. Mais si sa vi­ru­lence a fi­ni par las­ser, nul ne semble lui en te­nir ri­gueur tant elle a su s’at­ti­rer et conser­ver la confiance des Tu­ni­siens. De quoi contre­dire la maxime de la so­cio­logue He­la Yous­fi, qui es­ti­mait en 2014 que L’UGTT, avec ses 750 000 adhé­rents, « est plus qu’un syn­di­cat et moins qu’un par­ti ».

L’UGTT fait fi­na­le­ment de la po­li­tique avec de bien meilleurs ré­sul­tats que les par­tis. Si elle se muait en mou­ve­ment po­li­tique, nul doute qu’elle ca­ra­co­le­rait en tête des son­dages. Sa re­cette est simple : cen­trer les re­ven­di­ca­tions sur les pré­oc­cu­pa­tions so­cio-éco­no­miques, re­fu­ser le com­pro­mis, n’élu­der au­cune ques­tion, sur­tout pas celles qui fâchent. Une ap­proche ap­pré­ciée par les Tu­ni­siens mais aus­si par les par­te­naires in­ter­na­tio­naux, bailleurs com­pris, qui disent in fine com­prendre ses de­mandes. Plus lo­co­mo­tive que frein, la cen­trale ou­vrière dé­passe en­fin les cli­vages in­ternes. Une le­çon pour les élus, ac­tuels ou fu­turs, de tous bords ?

Fri­da Dah­ma­ni Jour­na­liste à Jeune Afrique

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