Télécoms

Com­ment MTN veut contour­ner l’écueil ni­gé­rian

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C «on­ti­nuez à tra­vailler, le Ni­ge­ria ne doit pas nous em­pê­cher d’avan­cer ! » C’est en ces termes que Rob Shu­ter, pa­tron du géant su­da­fri­cain des télécoms MTN, com­mu­nique en in­terne de­puis plu­sieurs se­maines avec ses ma­na­gers dans ses 21 fi­liales en Afrique et au MoyenO­rient. Après avoir payé une amende de 1,6 mil­liard d’eu­ros (pour non-dé­con­nexion de 5,2 mil­lions de lignes aux uti­li­sa­teurs non iden­ti­fiés), qui a pe­sé lour­de­ment sur ses ré­sul­tats de 2016 et de 2017, l’opé­ra­teur aux 225 mil­lions de clients se re­trouve de nou­veau sur la sel­lette dans son plus gros mar­ché (27 % de son chiffre d’af­faires glo­bal). En août, la Banque cen­trale ni­gé­riane lui a re­pro­ché d’avoir illé­ga­le­ment sor­ti du pays 7 mil­liards d’eu­ros sur une di­zaine d’an­nées. Puis, en sep­tembre, le pro­cu­reur gé­né­ral du pays a es­ti­mé que MTN n’avait pas payé 1,7 mil­liard de taxes et droits de douane.

Im­mé­dia­te­ment, le cours de l’en­tre­prise, dont le chiffre d’af­faires a at­teint 8,4 mil­liards d’eu­ros l’an der­nier, a plon­gé à la Bourse de Jo­han­nes­burg. Entre le 31 juillet et le 13 sep­tembre, la va­lo­ri­sa­tion du titre de MTN est pas­sée de 114,5 rands (7,40 eu­ros) à 70 rands, ef­fa­çant plus d’une dé­cen­nie de hausse. Et même si elle a re­pris des cou­leurs de­puis dé­but oc­tobre, elle pla­fon­nait le 20 no­vembre au­tour de 85 rands.

CHRIS­TOPHE LE BEC, en­voyé spé­cial au Cap

Ja­dis très élo­gieux sur la va­leur, de nom­breux ana­lystes fi­nan­ciers dé­cou­ragent dé­sor­mais les in­ves­tis­seurs d’in­té­grer MTN dans leur por­te­feuille de pla­ce­ment. « C’est un énorme pas en ar­rière pour le Ni­ge­ria et un nou­veau coup dur pour MTN, nous sur­veillons la si­tua­tion de très près », es­time Mi­chael Tre­herne, ges­tion­naire du fonds d’in­ves­tis­se­ment sud-afri­cain Ves­tact.

Une réus­site écla­tante pas au goût du pou­voir po­li­tique ?

Alors, quand Rob Shu­ter, qui re­fuse toutes les in­ter­views – au cours des­quelles il se­rait iné­luc­ta­ble­ment in­ter­ro­gé sur le brû­lant su­jet ni­gé­rian –, se pré­sente tout sou­rire le 13 no­vembre à l’afri­ca­com, le plus im­por­tant Sa­lon des télécoms du conti­nent, or­ga­ni­sé au Cap, la bonne hu­meur semble un peu sur­jouée. « Il y a un vé­ri­table black-out sur les trac­ta­tions en cours au Ni­ge­ria, par peur d’une fuite qui crispe les au­to­ri­tés d’abu­ja », ob­serve The­cla Mbongue. Pour cette ana­lyste du ca­bi­net Ovum, le pro­blème de MTN ne tient pas à la Com­mis­sion de ré­gu­la­tion des télécoms du pays, com­pé­tente et dis­po­sée à tra­vailler avec le groupe sud-afri­cain de­puis le rè­gle­ment de son amende de 1,6 mil­liard d’eu­ros, mais au pou­voir po­li­tique, très sou­ve­rai­niste. La réus­site écla­tante de l’opé­ra­teur, pion­nier et lea­der du mar­ché de­puis 2001, n’au­rait pas suf­fi­sam­ment pro­fi­té aux in­té­rêts na­tio­naux.

À Jo­burg, après une phase d’au­dit in­terne qui, se­lon une source du groupe, n’a pas ré­vé­lé d’ir­ré­gu­la­ri­tés, le dos­sier est sui­vi au quo­ti­dien par un nombre res­treint de res­pon­sables au sein de la di­rec­tion fi­nan­cière, du contrôle in­terne, des ser­vices ju­ri­diques et ré­gle­men­taires – en plus de la di­rec­tion de la fi­liale, pi­lo­tée de­puis dé­cembre 2015 par le Sud-afri­cain Fer­di Mool­man. Contrai­re­ment à 2015, an­née de la pre­mière amende re­cord, au­cune sanc­tion n’a été pro­non­cée contre le ma­na­ge­ment lo­cal.

En l’ab­sence de preuves, le groupe en­tend ne rien cé­der aux Ni­gé­rians. « Si nous ac­cep­tions de payer, ce se­rait comme ou­vrir la boîte de Pan­dore, alors que nous nous sommes dé­jà ac­quit­tés d’une lourde amende ces deux der­nières an­nées. Parce que notre fi­liale ni­gé­riane est pro­fi­table, les au­to­ri­tés se­raient comme in­ci­tées à vou­loir nous in­fli­ger à nou­veau d’autres sanc­tions sur des mo­tifs fal­la­cieux. Et ce­la pour­rait aus­si mal ins­pi­rer les au­to­ri­tés d’autres pays sub­sa­ha­riens », as­sure un haut cadre de MTN. Et ce, même si la presse ni­gé­riane puis l’agence Bloom­berg se sont fait l’écho dé­but no­vembre d’un pos­sible ac­cord à l’amiable au­tour de 710 mil­lions d’eu­ros pour la seule amende (rien n’a fil­tré en re­vanche du cô­té du re­dres­se­ment fis­cal).

Ac­qui­si­tion d’une li­cence de mo­bile ban­king en 2019

Pour l’heure, en at­ten­dant les au­diences j udi­ciaires des 3 et 4 dé­cembre à Abu­ja, ces nou­veaux re­bon­dis­se­ments ne re­mettent pas en ques­tion la pré­sence de l’opé­ra­teur dans le pays, bien au contraire. Rob Schu­ter a an­non­cé que MTN al­lait ac­qué­rir une li­cence de mo­bile ban­king au deuxième tri­mestre de 2019 pour pou­voir lan­cer son ser­vice de paie­ment mo­bile mai­son, Mo­mo (pour mo­bile mo­ney), dans le pays. Un cré­neau qu’il ne veut pas lais­ser à ses prin­ci­paux ri­vaux, Air­tel, Glo­ba­com et 9Mo­bile, eux aus­si sur les rangs, dans un mar­ché au po­ten­tiel gi­gan­tesque, puisque 115 mil­lions de Ni­gé­rians n’ont pas de compte bancaire. Le groupe se dit aus­si dé­si­reux de pour­suivre le pro­jet d’in­tro­duc­tion d’une par­tie de son ca­pi­tal de sa fi­liale à la Bourse de La­gos, éga­le­ment sou­hai­tée par les au­to­ri­tés, pour as­seoir sa base lo­cale, à l’image de celle qu’il a réa­li­sée au Gha­na en mai 2018. Mais seule­ment une fois que ses dif­fé­rends avec la Banque cen­trale et le pro­cu­reur

gé­né­ral se­ront résolus, pour ne pas voir la va­lo­ri­sa­tion de sa fi­liale pé­na­li­sée par les af­faires en cours.

Évi­ter de faire des pé­ri­pé­ties ni­gé­rianes de Mt­nun­feuille­ton quo­ti­dien semble être la pre­mière pré­oc­cu­pa­tion de la di­rec­tion. Plu­tôt que d’en par­ler à l’afri­ca­com, Rob Shu­ter a pré­fé­ré pro­fi­ter de l’évé­ne­ment, qui ras­sem­blait 14000 pro­fes­sion­nels, pour dé­voi­ler sa stra­té­gie afin de do­per la part de ses clients ac­cé­dant à l’in­ter­net sur leurs mo­biles. « Seule­ment un tiers d’entre eux – au­tour de 72 mil­lions de per­sonnes – se connectent ré­gu­liè­re­ment à in­ter­net via leur té­lé­phone, le reste se conten­tant des com­mu­ni­ca­tions vo­cales et des SMS. Nous de­vons plus que dou­bler cette pro­por­tion chez nos abon­nés dans les cinq an­nées à ve­nir », a mar­te­lé le CEO et pré­sident du groupe, qui fut ja­dis di­rec­teur fi­nan­cier de Vo­da­com, en­ne­mi in­time de Mt­ne­na­frique du Sud.

Avec cet ob­jec­tif, le di­ri­geant for­mé à l’uni­ver­si­té du Kwa­zu­luNa­tal et à celle du Cap a an­non­cé le lan­ce­ment d’un smart­phone non tac­tile à 20 dol­lars, ac­cé­dant aux ré­seaux 3G, do­té d’ap­pli­ca­tions Google ba­siques et du paie­ment sur mo­bile, conçu en par­te­na­riat avec Chi­na Mo­bile et la start-up KAIOS (lire en­ca­dré p. 58). MTN es­père en écou­ler dix mil­lions d’exem­plaires dans les trois an­nées à ve­nir.

MTN est confron­té, comme ses concur­rents, à une stag­na­tion de ses re­ve­nus voix. Leur crois­sance ra­len­tit à me­sure que le taux de pé­né­tra­tion de la té­lé­pho­nie mo­bile pro­gresse (sou­vent su­pé­rieur à 100 %) et que Whatsapp et les autres ser­vices gra­tuits se sub­sti­tuent aux ser­vices des opé­ra­teurs pour pas­ser des ap­pels et en­voyer des mes­sages via in­ter­net, no­tam­ment vers l’in­ter­na­tio­nal.

Pour Rob Shu­ter et ses concur­rents, l’aug­men­ta­tion de la consom­ma­tion d’in­ter­net est la pro­messe d’un ac­crois­se­ment des re­ve­nus des opé­ra­teurs grâce à la vente de da­ta et de ser­vices payants. Outre le dé­ve­lop­pe­ment de ser­vices fi­nan­ciers, MTN pa­rie sur les di­ver­tis­se­ments en ligne, no­tam­ment ceux de Sim­fy Afri­ca, ser­vice de strea­ming mu­si­cal pour­vu de nom­breux conte­nus afri­cains, ra­che­té fin oc­tobre 2018, ou en­core de vente en ligne via Ju­mia, dont Mt­nest le pre­mier ac­tion­naire.

Cinq mil­lions de nou­veaux clients dans l’in­ter­net mo­bile

Cette stra­té­gie com­mence à por­ter ses fruits. La pré­sen­ta­tion des ré­sul­tats du troi­sième tri­mestre de 2018, avec pas moins de 5 mil­lions de nou­veaux clients dans l’in­ter­net mo­bile et une pro­gres­sion de 10 % des re­ve­nus du groupe par rap­port à la même pé­riode l’an­née pré­cé­dente,

ex­plique l’es­sen­tiel du pe­tit re­bond bour­sier du dé­but d’oc­tobre. « Il faut re­con­naître que le por­te­feuille de 225 mil­lions de clients de MTN, dont les dé­penses dans l’in­ter­net mo­bile pro­gressent sen­si­ble­ment mois après mois, est un ar­gu­ment ma­jeur pour être op­ti­miste à long terme », re­con­naît Mi­chael Tre­herne du fonds d’in­ves­tis­se­ment Ves­tact.

Pa­ral­lè­le­ment à son plan pour la crois­sance de l’in­ter­net mo­bile chez ses abon­nés, la di­rec­tion gé­né­rale de MTN a re­con­nu il y a plu­sieurs mois réa­li­ser une re­vue de son por­te­feuille de fi­liales. Le di­rec­teur fi­nan­cier du groupe, Ralph Mu­pi­ta, avait aver­ti en mars 2018 que les fi­liales du Bé­nin, du Ca­me­roun, du Li­be­ria et de la Gui­née étaient sur la sel­lette, soit en rai­son de leur faible ren­ta­bi­li­té, soit de leur en­vi­ron­ne­ment trop dif­fi­cile.

En­vi­sa­ger des ces­sions pour mieux pé­né­trer de nou­veaux mar­chés Pour les ob­ser­va­teurs, cette po­li­tique pour­rait être ins­pi­rée par les di­ri­geants du groupe pas­sés par Vo­da­com (dont Rob Shu­ter, mais aus­si le di­rec­teur des opé­ra­tions, Jens Schul­teBo­ckum, ain­si que le di­rec­teur de la fi­liale sud-afri­caine, God­frey Mot­sa), un ri­val moins épar­pillé géo­gra­phi­que­ment (dans cinq pays sub­sa­ha­riens contre seize pour MTN), mais dont la ca­pi­ta­li­sa­tion bour­sière à Jo­han­nes­burg est plus im­por­tante (221 mil­liards de rands pour Vo­da­com contre 158 mil­liards pour MTN le 21 no­vembre).

Au Bé­nin, où MTN est lea­der du mar­ché, avec 4mil­lions d’abon­nés, des dis­cus­sions ap­pro­fon­dies avec les au­to­ri­tés, le paie­ment d’une amende pour des re­de­vances im­payées et la ré­in­té­gra­tion à la fin de mai 2018 de Ste­phen Ble­wett à son poste de DG de la fi­liale, ex­pul­sé du pays en no­vembre 2017, au­raient mis un terme aux ten­sions. Quant à la fi­liale ca­me­rou­naise, si elle est ju­gée in­suf­fi­sam­ment ren­table, avec une ac­ti­vi­té dans la par­tie an­glo­phone ren­due com­pli­quée par la si­tua­tion po­li­tique, la taille du mar­ché et son po­ten­tiel ont fait réfléchir les di­ri­geants du groupe. Se­lon nos in­for­ma­tions, seules les ces­sions de deux fi­liales se­raient en­core en­vi­sa­gées: au Li­be­ria, où la guerre avec Orange casse ses marges, et en Gui­née.

En sep­tembre, MTN avait dé­jà an­non­cé la vente de sa pe­tite fi­liale chy­priote, son unique pré­sence dans l’union eu­ro­péenne, avec la­quelle le groupe avait peu de sy­ner­gies. Des ces­sions sur le conti­nent se­raient aus­si une fa­çon de prou­ver aux pou­voirs pu­blics que Mt­nest ca­pable de quit­ter un pays, s’il juge que l’en­vi­ron­ne­ment des af­faires ne lui est plus fa­vo­rable. Et de fi­nan­cer en par­tie son en­trée sur de nou­veaux mar­chés pro­met­teurs dont il est ab­sent, comme l’éthio­pie et l’an­go­la, qui sont en train de s’ou­vrir aux in­ves­tis­seurs étran­gers.

Le chiffre d’af­faires de l’opé­ra­teur aux 225 mil­lions de clients a at­teint 8,4 mil­liards d’eu­ros en 2017.

Le pays, qui compte 43 mil­lions d’abon­nés, est de­ve­nu le ta­lon d’achille du groupe au Moyen-orient.

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