Ex­po­si­tion

Au temps mau­dit des co­lo­nies

Jeune Afrique - - Sommaire - LÉO PAJON

Le jeu a pour nom « tir co­mique ». Il res­semble à un pe­tit cas­te­let abri­tant quatre cibles dont la tête se dé­croche lors­qu’elle est at­teinte par une flèche ti­rée par le joueur. Mais ces cibles sont un peu par­ti­cu­lières : l’une est un Noir lip­pu aux yeux exor­bi­tés te­nant un ré­gime de ba­nanes, une autre est une « ma­ma » aux gi­gan­tesques créoles avec son bé­bé, mais il y a aus­si un Asia­tique au cha­peau co­nique, bol de riz à la main, et un fan­tas­sin ma­ro­cain me­na­çant, por­tant un poi­gnard re­cour­bé… Édi­té par une so­cié­té pa­ri­sienne vers 1900, ce di­ver­tis­se­ment pro­po­sait donc aux plus jeunes ni plus ni moins que de dé­ca­pi­ter des « exo­tiques ». Il fait par­tie des nom­breux ob­jets aus­si sur­pre­nants qu’ef­fa­rants re­cen­sés dans Le Ma­ga­sin des pe­tits ex­plo­ra­teurs, ca­ta­logue de l’ex­po­si­tion du même nom, qui a eu lieu au Mu­sée du quai Bran­ly du 23 mai au 7 oc­tobre.

L’am­bi­tion du pro­jet est de com­prendre com­ment on par­lait aux pe­tits Fran­çais de cet ailleurs co­lo­nial tant fan­tas­mé au dé­but du XXE siècle. Il y eut bien sûr des ex­pé­riences lu­mi­neuses, comme un ou­vrage édi­té par La Nou­velle Re­vue fran­çaise, Ma­cao et Cos­mage. Cette uto­pie éco­lo­giste et an­ti­co­lo­nia­liste ra­conte l’his­toire de deux amants vi­vant seuls sur une île dé­serte et qui voient leur bon­heur s’éva­po­rer avec l’ar­ri­vée de conqué­rants « ci­vi­li­sés ». Il y eut éga­le­ment des pu­bli­ca­tions eth­no­lo­giques à vi­sée plus scien­ti­fique. Mais, avouons-le, ce sont sur­tout les pro­duc­tions ac­cu­mu­lant les sté­réo­types ra­cistes qui pul­lulent.

Le sau­vage et le ci­vi­li­sé

Au XXE siècle, le dé­ve­lop­pe­ment de la pho­to­gra­phie puis du ci­né­ma, l’in­dus­tria­li­sa­tion des jouets, les ex­po­si­tions uni­ver­selles et co­lo­niales vont abou­tir à la mul­ti­pli­ca­tion de sup­ports pour pro­mou­voir les conquêtes fran­çaises. Mais, aus­si di­vers qu’ils pa­raissent, ces ré­cits visent presque tous plus ou moins vo­lon­tai­re­ment à as­seoir la do­mi­na­tion des co­lons et à tra­cer une fron­tière entre le sau­vage et le ci­vi­li­sé.

Terre d’aven­tures

S’ap­puyant sur de nom­breux textes de l’époque, Ma­thilde Lé­vêque, maître de confé­rences en lit­té­ra­ture com­pa­rée et lit­té­ra­ture pour la jeu­nesse, note ain­si que « les exac­tions et les re­vers des ex­pé­di­tions sont évo­qués de fa­çon ex­cep­tion­nelle, et c’est es­sen­tiel­le­ment la mis­sion “ci­vi­li­sa­trice” d’une France puis­sante et gé­né­reuse qui est mise en avant ». Les Noirs, eux, sont de grands en­fants mal­adroits, dans les aven­tures de Bi­biche et Fran­çois (éd. Barbe), par exemple. Ils sont éga­le­ment dé­peints comme des êtres terrifiants qui se ré­vèlent fi­na­le­ment ser­viles ( Bille et Cube à tra­vers le monde, Mi­cha). Ou en­core comme de dan­ge­reux can­ni­bales, des fi­gures ré­cur­rentes de la lit­té­ra­ture en­fan­tine que l’on re­trouve jusque dans les aven­tures de Zig et Puce. Ca­ri­ca­tu­ré, l’afri­cain est gé­né­ra­le­ment ren­voyé à une bes­tia­li­té sup­po­sée, ani­ma­li­sé.

Se dé­ve­lop­pant jusque dans les ma­nuels sco­laires, ces ré­cits ont struc­tu­ré du­ra­ble­ment l’ima­gi­naire fran­çais. Et si, au­jourd’hui, l’image de l’afrique s’est consi­dé­ra­ble­ment trans­for­mée, il faut rap­pe­ler, à la suite du cher­cheur Ch­ris­tian Jan­none, qu’elle reste glo­ba­le­ment une terre d’aven­tures ré­ser­vée aux hommes blancs…

Le Ma­ga­sin des pe­tits ex­plo­ra­teurs, col­lec­tif, Actes Sud/mu­sée du quai Bran­ly, 368 pages, 49 eu­ros

Voyages très ex­traor­di­naires de Sa­tur­nin Fa­ran­doul, par Al­bert Ro­bi­da : une vi­sion pour le moins ca­ri­ca­tu­rale…

Newspapers in French

Newspapers from Benin

© PressReader. All rights reserved.