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Pa­pa, ra­conte-moi l’al­gé­rie

Jeune Afrique - - Sommaire - NI­CO­LAS MI­CHEL

C’est un lieu com­mun qui re­vient sou­vent dans les con­ver­sa­tions quand l’en­sei­gne­ment de l’his­toire est abor­dé: pour beau­coup, la pé­riode co­lo­niale et la dé­co­lo­ni­sa­tion ne se­raient ni cor­rec­te­ment ni suf­fi­sam­ment ex­pli­quées aux en­fants des écoles fran­çaises… Quelle que soit la réa­li­té de ce constat, les pro­fes­seurs dis­posent au­jourd’hui d’un ins­tru­ment par­fait pour abor­der la guerre d’al­gé­rie et ses consé­quences. Il s’agit du livre que pu­blie notre col­la­bo­ra­teur Ma­brouck Ra­che­di, Toutes les cou­leurs de mon dra­peau. Dans une langue simple et fluide, le ro­man­cier pro­pulse le lec­teur au beau mi­lieu de la classe de « 5e col­lège Bo­ris-vian », en com­pa­gnie de la prof d’his­toire-géo­gra­phie, Mme Du­pin, et de deux gar­çons que tout, mais sur­tout le ni­veau so­cial, op­pose: Se­lim, le bon élève, et Re­douane, le cancre. Bien en­ten­du, un évé­ne­ment va rap­pro­cher les deux ex­trêmes, et bou­le­ver­ser la vie de Se­lim. Cet évé­ne­ment, c’est la ma­nière dont Mme Du­pin aborde la guerre d’in­dé­pen­dance, pro­vo­quant une grande confu­sion dans le cer­veau de l’ado­les­cent. « À pré­sent, le cou­vercle de l’his­toire se sou­le­vait de­vant moi, et une foule de ques­tions ve­naient s’agiter dans ma pe­tite tête, dont celles-ci: pour­quoi mes ca­ma­rades et moi-même étions-nous si mal in­for­més sur notre propre his­toire? Com­ment mes grands-pa­rents avaient-ils pu im­mi­grer chez l’op­pres­seur fran­çais, à l’is­sue de la guerre? Moi, fruit de l’union de deux Fran­coAl­gé­riens, eux-mêmes en­fants de pa­rents al­gé­riens nés en Al­gé­rie fran­çaise, qui étais-je, qu’étais-je au juste? »

Non-dits et men­songes

Nul ne pour­ra nier que les non-dits, les omis­sions, voire les men­songes com­pliquent de­puis des gé­né­ra­tions la trans­mis­sion d’une réa­li­té com­plexe. Si bien que les jeunes Fran­çais d’ori­gine al­gé­rienne, comme Se­lim ou Re­douane, se re­trouvent confron­tés à la si­tua­tion pour le moins in­con­for­table de « l’entre-deux-chaises ». Com­ment être à la fois fran­çais et al­gé­rien quand on ne connaît – et en­core, mal – que l’hor­reur de la guerre pas­sée ou le ra­cisme du pré­sent? Tout en nar­rant les épi­sodes ro­cam­bo­lesques d’une ami­tié nais­sante, Ma­brouck Ra­che­di s’in­té­resse aux res­pon­sa­bi­li­tés des uns et des autres. États, pro­fes­seurs, pa­rents et grands-pa­rents en prennent pour leur grade, même si l’au­teur ne sombre ja­mais dans la com­plainte, pré­fé­rant à la dé­non­cia­tion brute l’ob­jec­ti­vi­té du constat, à la cri­tique vin­di­ca­tive la dou­ceur des an­ti­dotes.

Bien sûr, il n’hé­site pas à nom­mer les cou­pables: « Non, les vrais res­pon­sables, ce sont ceux qui ont mis en place le sys­tème pour faire du pro­fit et qui l’ont main­te­nu. […] La co­lo­ni­sa­tion était une in­jus­tice d’un cer­tain ordre, les li­bé­ra­teurs l’ont rem­pla­cée par une autre sorte d’in­jus­tice. » Mais au fond, ce qui in­té­resse Ma­brouck Ra­che­di, c’est la ma­nière dont Fran­çais et Al­gé­riens peuvent pan­ser leurs plaies et ré­pondre à la ques­tion « qui som­mes­nous? ». Et, pour lui, il n’existe qu’un re­mède: le dia­logue.

À Al­ger, le 7 mars 1962.

Toutes les cou­leurs de mon dra­peau, de Ma­brouck Ra­che­di, L’école des loi­sirs, 90 pages, 12 eu­ros

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