Post-scrip­tum

Jeune Afrique - - Sommaire - Faw­zia Zoua­ri

Il aime et blas­phème. Ne se li­mite pas à louer le ciel, l’in­ju­rie avec au­dace.

Je suis née dans la langue arabe, et pour­tant je suis une laïque convain­cue et une en­fant adop­tive de la Ré­pu­blique. J’ai ap­pris à ré­ci­ter le Co­ran à 5 ans, et ce­la n’a pas fait de moi une ter­ro­riste en herbe ni ne m’a pous­sée à dé­tes­ter les non-mu­sul­mans. Ces der­niers sont mes frères et mes conci­toyens. J’ai fait de la France une se­conde pa­trie et de sa langue un pays à part en­tière. Je dis ce­la en pen­sant aux ré­cents pro­pos d’élus fran­çais qui confondent l’en­sei­gne­ment de l’arabe avec l’en­sei­gne­ment du Co­ran.

Ils se trompent. L’arabe exis­tait avant le Co­ran et était une langue de poé­sie avant tout. S’il est de­ve­nu le vé­hi­cule du mes­sage pro­phé­tique et a été dé­cla­ré « langue sa­crée », ce n’est là qu’af­faire de re­li­gieux. De même que bien des mu­sul­mans prient sans sa­voir lire ni écrire. Donc, il n’est point be­soin d’ap­prendre l’arabe à l’école pour connaître et pra­ti­quer la re­li­gion.

L’on confond par la même oc­ca­sion langue arabe et is­lam. Puis-je rap­pe­ler que le plus grand pays adepte de cette foi, l’in­do­né­sie, ne parle pas l’arabe? Que le mu­sul­man peut naître chi­nois ou sé­né­ga­lais et se ré­cla­mer d’autres langues ma­ter­nelles ? Idem pour la confu­sion entre ara­bo­phones et mu­sul­mans. Car l’arabe est aus­si la langue des juifs et des chré­tiens d’orient. Des gé­né­ra­tions de Magh­ré­bins comme moi ont ap­pris la lit­té­ra­ture arabe dans les livres des fils de Jé­sus, le­van­tins et égyp­tiens pour la plu­part.

L’on sup­pose à tort qu’une per­sonne is­sue de l’is­lam est for­cé­ment croyante. Alors qu’elle peut être athée ou ag­nos­tique, lire Nietzsche et Marx dans la « langue d’al­lah », y dé­ve­lop­per les idées les plus re­belles, voire les plus li­cen­cieuses. Car l’arabe aime et blas­phème. Il ne se li­mite pas à louer le ciel, il l’in­ju­rie par­fois avec une au­dace dont peu de langues sont ca­pables.

Bu­tin de re­li­gion

Ce­la dit, je peux ten­ter de com­prendre. En France, on ne peut faire de l’arabe une langue équi­va­lente au fran­çais. On de­man­de­rait trop à ce pays alors que le prin­cipe de ré­ci­pro­ci­té obli­ge­rait à re­con­naître que, dans nos pays d’ori­gine, même des langues his­to­riques ne sont pas tou­jours en­sei­gnées, telles que le ber­bère, et que les fran­co­phones sont de plus en plus os­tra­ci­sés. Autre fait in­dé­niable : la ré­gres­sion en­ta­mée par une gé­né­ra­tion de mi­li­tants is­la­mistes qui ont fait de l’arabe un bu­tin de re­li­gion et re­je­té toute autre ma­nière de com­mu­ni­quer, rê­vant d’une clô­ture com­mu­nau­taire. Daesh en a fait une arme ser­vant à en­voyer les re­crues au com­bat par la force du chant et du rythme qui lui sont spé­ci­fiques et l’in­té­grant dans sa folle uto­pie de conver­tir la pla­nète.

Pour au­tant, faut-il faire le jeu de cette mi­no­ri­té – certes agis­sante – qui bran­di­ra en­core une fois l’op­po­si­tion à l’en­sei­gne­ment de l’arabe pour crier à la haine de l’is­lam ? En réa­li­té, la ques­tion n’est pas « faut-il en­sei­gner » l’arabe, mais « com­ment et pour­quoi faut-il l’en­sei­gner? ». On en­sei­gne­rait cette langue pour sa beau­té, son uti­li­té et le sou­ci de la conser­ver. Pour per­mettre à des Fran­çais – de toutes ori­gines – de par­ler au mon­deà­tra­vers elle. Pour ne­pa­sac­croître ce sen­ti­ment de ho­gra dans le­quel se res­sourcent les ra­di­ca­li­sés, qui es­timent que la France les mé­prise ou les a tra­his. Rien n’in­ter­dit qu’on en­seigne l’arabe en dé­dra­ma­ti­sant le dé­bat qui l’en­toure. Il suf­fit d’en­ca­drer cet en­sei­gne­ment et d’évi­ter d’en faire la chasse gar­dée des imams. De­puis belle lu­rette, des cher­cheurs, comme le re­gret­té Mo­ha­med Ar­koun, de­mandent à la Ré­pu­blique des es­paces d’en­sei­gne­ment laïc de l’arabe et des lieux de sa­voir neutres sur l’is­lam; il est temps de réfléchir à la ques­tion. Le jour où, en pays gau­lois, l’on par­le­ra la langue dite « du Co­ran » sans nour­rir un quel­conque pro­jet is­la­mique et où les Fran­çais de souche l’écou­te­ront sans soup­çon­ner ses lo­cu­teurs de com­plot, la France dé­mon­tre­ra sa ca­pa­ci­té à s’en­ri­chir de la manne des langues sans craindre pour son al­pha­bet pre­mier.

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