Compte à re­bours en­clen­ché

Jeune Afrique - - Grand Format Tunisie -

Une fois pas­sées les élec­tions lé­gis­la­tives et pré­si­den­tielle de 2014, la Tu­ni­sie pen­sait en avoir fi­ni avec l’in­sta­bi­li­té po­li­tique ou, du moins, s’être mise à l’abri des tem­pêtes, dé­sor­mais forte d’une As­sem­blée des re­pré­sen­tants du peuple (ARP) et d’un exé­cu­tif lé­gi­ti­més par les urnes. Quatre ans plus tard, il n’en est rien. Les crises po­li­tiques suc­ces­sives ne lui ont pas per­mis de re­trou­ver l’équi­libre ni, donc, l’aplomb né­ces­saire pour faire abou­tir les ré­formes et sur­mon­ter les dif­fi­cul­tés éco­no­miques et fi­nan­cières (lire p. 98 et p. 110).

À un an des pro­chaines élec­tions gé­né­rales (pré­vues au der­nier tri­mestre de 2019), la der­nière crise en date, la plus pro­fonde et la plus longue, re­bat les cartes. Par­tie d’un mal­en­ten­du sur les pré­ro­ga­tives dé­vo­lues par la Cons­ti­tu­tion de 2014 au pré­sident de la Ré­pu­blique et au chef du gou­ver­ne­ment, elle a op­po­sé pen­dant six mois les deux têtes de l’exé­cu­tif, bien que l’un et l’autre n’aient ces­sé de le nier… Jus­qu’à la frac­ture (voir chro­no­lo­gie p. 98).

Vain­queur des scru­tins en 2014, Ni­daa Tounes, le par­ti fon­dé en 2012 par le chef de l’état, Bé­ji Caïd Es­seb­si (BCE), est dé­sor­mais re­lé­gué dans l’op­po­si­tion. Prin­ci­pale force po­li­tique du pays après sa vic­toire aux lé­gis­la­tives en 2014, avec 89 dé­pu­tés sur 217, la for­ma­tion a per­du 22 sièges dès fin jan­vier 2016 et, du même coup, son sta­tut de pre­mier groupe par­le­men­taire au pro­fit d’en­nahd­ha (69 sièges). En cause, la remise en ques­tion du lea­der­ship de Ha­fedh Caïd Es­seb­si (le fils de Bé­ji), de­ve­nu di­rec­teur exé­cu­tif de Ni­daa Tounes dé­but jan­vier 2016, qui s’est tra­duite par plu­sieurs vagues de dé­mis­sions.

De fils spi­ri­tuel de BCE…

Les désac­cords les plus graves au sein du par­ti se sont dé­cla­rés avec l’ar­ri­vée de Yous­sef Cha­hed à la pri­ma­ture. Membre de Ni­daa Tounes, sans pas­sé po­li­tique mar­quant, l’an­cien in­gé­nieur agro­nome, qui a oc­cu­pé le se­cré­ta­riat d’état à la Pêche, puis a dé­te­nu le por­te­feuille des Af­faires lo­cales, a été nom­mé à la tête du gou­ver­ne­ment par le pré­sident à l’is­sue des ac­cords de Car­thage, fin août 2016. Il n’avait que 40 ans. Fai­sant d’abord fi­gure de fils spi­ri­tuel de Bé­ji Caïd Es­seb­si, il a as­sez ra­pi­de­ment pris ses dis­tances pour se po­si­tion­ner comme chef d’un gou­ver­ne­ment d’union.

En l’ab­sence de sou­tien de son par­ti et, se­lon ses dires, sous l’ef­fet « des pres­sions et des ti­raille­ments po­li­tiques », Cha­hed a choi­si de com­po­ser avec les autres for­ma­tions tout en ra­me­nant à lui l’al­liance conclue en tout dé­but de man­dat entre Ni­daa Tounes et En­nahd­ha, les deux pi­liers de la ma­jo­ri­té, pour gé­rer les af­faires du pays. S’il n’a puap­pli­quer la vi­sion de Ni­daa Tounes et en­core moins son pro­gramme, Yous­sef Cha­hed a su ma­noeu­vrer pour de­ve­nir l’homme le plus en vue du pays sans ja­mais avoir été élu, ni avoir me­né de car­rière po­li­tique.

Cette mon­tée en puis­sance s’ac­com­pagne pour­tant d’un bi­lan éco­no­mique mi­ti­gé, d’au­tant que le

FRIDA DAHMANI, à Tu­nis À un an des élec­tions gé­né­rales, les al­liances se font et se dé­font. Un nou­veau bloc par­le­men­taire sou­tient dé­sor­mais le chef du gou­ver­ne­ment… contre le par­ti pré­si­den­tiel, mis en mi­no­ri­té. Mais les grands équi­libres po­li­tiques ont-ils chan­gé pour au­tant ?

gou­ver­ne­ment est pris entre, d’un cô­té, ses en­ga­ge­ments de ré­formes et de bonne gou­ver­nance vis-à-vis des bailleurs de fonds et, de l’autre, les re­ven­di­ca­tions de l’union gé­né­rale tu­ni­sienne du tra­vail (UGTT), qui n’ac­corde au­cun ré­pit à l’exé­cu­tif (et avec la­quelle le gou­ver­ne­ment a conclu un ac­cord sur les aug­men­ta­tions sa­la­riales dans le sec­teur pu­blic le 20 oc­tobre).

… à pou­lain d’en­nahd­ha?

Le re­ma­nie­ment mi­nis­té­riel, at­ten­du pen­dant six mois, est fi­na­le­ment an­non­cé par Yous­sef Cha­hed le 5 no­vembre (alors que le chef de l’état, en dé­pla­ce­ment en Mau­ri­ta­nie, ne l’a pas va­li­dé) et ap­prou­vé par L’ARP le 12 no­vembre. Il pré­cise de nou­velles al­liances et met en place de nou­veaux équi­libres. La ma­jo­ri­té a chan­gé de camp, puis­qu’elle ap­porte ses voix au chef du gou­ver­ne­ment, qui est sou­te­nu par le nou­veau bloc par­le­men­taire de la Coalition na­tio­nale (créé fin août, il compte dé­jà 40 dé­pu­tés in­dé­pen­dants, is­sus de di­vers par­tis cen­tristes et ex-membres de Ni­daa Tounes) et a re­çu la bé­né­dic­tion d’en­nahd­ha. Une re­con­fi­gu­ra­tion qui laisse en­tendre que Yous­sef Cha­hed se des­tine à un ave­nir po­li­tique, même s’il ne s’est ja­mais pro­non­cé sur ce point. Cer­tains en donnent pour preuve l’en­trée au gou­ver­ne­ment de Ka­mel Mor­jane, le fon­da­teur du par­ti Al-mou­ba­da­ra, qui montre que le chef du gou­ver­ne­ment conso­lide son as­sise po­li­tique en s’al­liant à des franges du cou­rant des­tou­rien, hé­ri­tier de la pen­sée de Bour­gui­ba.

Ce jeu d’al­liances semble réus­sir au lo­ca­taire de la Kas­bah, qui a dé­sor­mais les cou­dées franches avec une ma­jo­ri­té au Par­le­ment. L’adop­tion, mi-dé­cembre, de la loi de fi­nances 2019, se­ra un pre­mier grand test pour le chef du gou­ver­ne­ment, en at­ten­dant qu’il pré­cise ses pro­jets, no­tam­ment « la créa­tion d’un par­ti », se­lon la dé­pu­tée Lei­la Chet­taoui, qui a re­joint la Coalition na­tio­nale.

Plus vite dit que fait, car le contexte est complexe. Les ap­puis de Cha­hed au sein de L’ARP de­vront se pro­non­cer éga­le­ment sur la loi suc­ces­so­rale fi­gu­rant au pro­jet pré­sen­té par la Com­mis­sion des li­ber­tés in­di­vi­duelles et des éga­li­tés (Co­libe), ain­si que sur la dé­si­gna­tion des membres et du­pré­sident de l’ins­tance su­pé­rieure in­dé­pen­dante pour les élec­tions (Isie). S’ils votent comme En­nahd­ha, ils per­dront leur po­si­tion de mo­der­nistes; s’ils font ca­va­lier seul, Cha­hed risque de ne plus bé­né­fi­cier du sou­tien des is­la­mistes. Avecles élec­tions de2019à­la­clé, la po­si­tion de la Coalition na­tio­nale, mais aus­si celle de Ma­chrou Tounes, qui lui est proche, se­ra dé­ter­mi­nante pour l’ave­nir po­li­tique de Cha­hed. À moins que ce der­nier n’opère un rap­pro­che­ment plus franc avec En­nahd­ha, dont il pour­rait de­ve­nir le pou­lain pour la pré­si­den­tielle. Mal­gré toute cette agi­ta­tion, les Tu­ni­siens semblent éprou­ver le sen­ti­ment sin­gu­lier que rien ne change. En­nahd­ha est égale à elle-même; la Coalition na­tio­nale qui sou­tient Cha­heds’est construite sur fond de Ni­daa Tounes, no­tam­ment: la bi­po­la­ri­sa­tion, contre la­quelle l’uni­ver­si­taire Lar­bi Choui­kha met­tait en garde dès 2014, reste donc bien ins­tal­lée.

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