Li­ber­té, vé­ri­té et fake news

Jeune Afrique - - Grand Format Tunisie Tribune -

Huit

ans après la ré­vo­lu­tion, qu’en est-il de la li­ber­té d’ex­pres­sion ? Elle reste un idéal tou­jours convoi­té mais ja­mais at­teint. Et à cet égard, la Tu­ni­sie est loin d’être une ex­cep­tion. La pour­suite de cette li­ber­té est l’his­toire d’une conquête éter­nel­le­ment re­com­men­cée qui se tra­duit par une pré­ca­ri­té des ac­quis, mais aus­si par une per­sé­vé­rance des luttes.

Si l’on se contente d’ar­rê­ter là le constat, on peut dire qu’au­jourd’hui res­semble à hier, et pro­ba­ble­ment à de­main. Or il n’en est rien. Au len­de­main de la ré­vo­lu­tion, des mo­di­fi­ca­tions ins­ti­tu­tion­nelles ont été opé­rées, qui ont ap­por­té de nets pro­grès – vi­sibles aus­si bien du cô­té des mé­dias que de l’opi­nion pu­blique –, mais qui com­portent aus­si un cer­tain nombre de risques.

Le pays a connu le boom mé­dia­tique le plus im­por­tant de son his­toire, et les Tu­ni­siens dis­posent dé­sor­mais d’une plu­ra­li­té de mé­dias : une di­zaine de chaînes de té­lé­vi­sion pri­vées, une tren­taine de ra­dios pri­vées et as­so­cia­tives, et des di­zaines de jour­naux, presse écrite et élec­tro­nique confon­dues. Cette éclo­sion a été fa­vo­ri­sée par une nou­velle lé­gis­la­tion re­la­tive à la li­ber­té d’ex­pres­sion, no­tam­ment par les dé­crets-lois nu­mé­ros 2011-115, -116 et -41, pro­mul­gués dans les tout pre­miers mois qui ont sui­vi la ré­vo­lu­tion. La

Haute Au­to­ri­té in­dé­pen­dante de la com­mu­ni­ca­tion au­dio­vi­suelle (Hai­ca) a été mise en place le 3 mai 2013. Elle est ha­bi­li­tée à exer­cer un pou­voir de ré­gu­la­tion très éten­du, aus­si bien au ni­veau de l’oc­troi des li­cences de dif­fu­sion que du contrôle des conte­nus, avec un pou­voir de sanc­tion al­lant de l’aver­tis­se­ment au re­trait de la­dite li­cence. Un conseil d’au­to­ré­gu­la­tion de la presse écrite a été créé, le 20 avril 2017, pour lut­ter contre les dé­rives jour­na­lis­tiques.

Cette mé­ta­mor­phose du pay­sage mé­dia­tique est ren­for­cée par l’émer­gence d’une opi­nion pu­blique de plus en plus exi­geante, qui a trou­vé dans les ré­seaux so­ciaux les moyens de contrô­ler, voire de contour­ner, les mé­dias clas­siques, exer­çant ain­si à leur égard un rôle de contre-pou­voir, alors qu’ils jouent dé­jà eux-mêmes ce rôle.

L’en­vers du dé­cor, c’est que la plu­ra­li­té est loin d’avoir as­su­ré le plu­ra­lisme. Au­jourd’hui, deux mé­dias pri­vés do­minent le pay­sage au­dio­vi­suel – ou plu­tôt deux et de­mi, sa­chant qu’el Hi­war et At­tes­sia fonc­tionnent comme de vé­ri­tables vases com­mu­ni­cants. Les ra­dios et té­lé­vi­sions na­tio­nales res­tent à la traîne, la ré­forme des mé­dias pu­blics mar­quant le pas. Quant aux mé­dias as­so­cia­tifs, lan­cés au len­de­main de la ré­vo­lu­tion pour consti­tuer le troi­sième pi­lier de la ré­gu­la­tion du pay­sage au­dio­vi­suel na­tio­nal, ils ont été as­pi­rés par de mul­tiples lob­bies.

De son cô­té, la presse écrite tu­ni­sienne, l’une des pre­mières du monde arabe, a per­du son au­ra au­près des lec­teurs. Les jour­naux qui conti­nuent de pa­raître sont comme des mi­ra­cu­lés, le mi­racle re­le­vant en l’oc­cur­rence de l’oc­culte puis­qu’ils semblent plon­gés dans les té­nèbres plu­tôt que dans la trans­pa­rence : leurs sources de fi­nan­ce­ment sont opaques, et leurs lignes édi­to­riales sou­vent in­dé­chif­frables pour le com­mun des mor­tels.

La ré­gu­la­tion baisse les bras face à cette si­tua­tion ou, plu­tôt, se re­trouve pieds et poings liés en rai­son du blo­cage au­quel est confron­té le pro­jet de loi cen­sé consti­tu­tion­na­li­ser la Hai­ca. Quant à l’au­to­ré­gu­la­tion de la presse écrite et élec­tro­nique, elle se trouve fra­gi­li­sée par les in­té­rêts contra­dic­toires qui op­posent des jour­na­listes sou­cieux de leurs in­té­rêts cor­po­ra­tistes (y com­pris ceux af­fé­rents à la dé­on­to­lo­gie) à des pa­trons de presse qui ne voient pas plus loin que leurs por­te­feuilles.

C’est

pour­quoi la ré­gu­la­tion opé­rée par les nou­veaux mé­dias est une al­ter­na­tive sé­rieuse. À tra­vers eux, les ci­toyens peuvent non seu­le­ment s’in­for­mer, mais aus­si faire pres­sion sur les or­ganes clas­siques et les ame­ner par­fois à rec­ti­fier le tir.

Mais c’est comp­ter sans les jeux et les ma­ni­pu­la­tions dont ces mé­dias sont l’arène : par eux, in­tox et fake news se ré­pandent d’un simple clic. Dans un pays où l’édu­ca­tion à l’in­for­ma­tion fait dé­faut, ce phé­no­mène prend une am­pleur consi­dé­rable, voire dan­ge­reuse.

Entre em­bel­lie et ré­pres­sion, la Tu­ni­sie fait le dif­fi­cile ap­pren­tis­sage de la li­ber­té d’ex­pres­sion, la­quelle doit se nour­rir de la vi­gi­lance d’une so­cié­té ci­vile so­li­daire des jour­na­listes.

Ra­chi­da En­nai­fer Doc­teure en droit, ex-membre de la Haute Au­to­ri­té in­dé­pen­dante de la com­mu­ni­ca­tion au­dio­vi­suelle (Hai­ca)

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